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A la une / Magazine

Héroïne “inconnue” de la guerre d’Algérie

Garne Kheira est morte le 9 août 2016

“Ma mère est morte” m’écrit Mohamed Garne, le 9 août 2016 au matin. La mère de Mohamed Garne a juste quatorze ans quand des militaires français l’emmènent dans un camp de torture en Algérie. Nous sommes alors en août 1959, lors des négociations avec Zamoum et les bombardements au napalm de l’Opération Challe. Cette année, le destin de Kheira et de Assia Djebar vont alors se croiser.
Assia Djabar est réintégrée à l’École normale supérieure de Sèvres par de Gaulle avec le soutien de Maurice Clavel. Brillante sévrienne, c’est la Sagan algérienne. Elle n’a donc jamais été maquisarde contrairement à ce qui est raconté par le pouvoir algérien. Kheira est violée par des soldats français, torturée à l’eau et à l’électricité alors qu’elle est enceinte. Comment ces destinées opposées vont-elle se rencontrer? Un enfant, le fruit de la guerre d’Algérie liera un cordon bien singulier entre ces deux destins de femme.
Mohamed Garne naîtra le 19 avril 1960, dans un camp de l’horreur appelé Théniet El-Haad. À sa naissance, on enlève l’enfant que des sœurs vont placer à l’orphelinat. On dit à Kheira que son bébé est mort. Placé, une nourrice fracture deux fois le crâne de l’enfant d’un an. Après plusieurs visites à l’hôpital, Mohamed Garne sera enfin adopté à l’âge de cinq ans par l’académicienne française Assia Djebar.
En 1965, la femme de lettres le ramène en France où Mohamed est scolarisé au Bourget. Quelques années plus tard, Assia Djebar le replace à l’orphelinat sans que l’administration algérienne y fasse obstacle. L’enfant objet est rejeté ou plutôt jeté comme un vulgaire colis qu’on retourne à l’expéditeur. Il a alors quatorze ans. Mohamed rencontre Fadéla. Elle l’épouse. Aimante, solide et solidaire, elle veut connaître son passé.
À 28 ans, Mohamed Garne se plonge alors dans les archives de la ville d'Alger pour obtenir un extrait de naissance. Là, il apprend que Kheira, sa vraie mère, vit toujours. Stupéfaction, elle habite entre deux tombes au cimetière de Sidi Yahia à Alger. “Les vivants m’ont fait trop de mal, je préfère vivre avec les morts”. lui dit-elle lorsque Mohamed vient la voir. Il a grandi avec une femme de lettres qui racontait des histoires sur le blanc de l’Algérie et voilà qu’il trouve une autre histoire, celle d’une anonyme, celle qu’on ne traite pas dans les livres de littérature. La réalité dépasse la fiction. Mohamed croyait que le drame de l’Algérie résidait dans les romans de sa mère adoptive, et voilà qu’il le trouve dans un cimetière oublié, car la rencontre de Kheira bouleverse le cours de sa vie.
Dans cette quête d’origine, il veut aussi savoir le nom de son père. Mohamed lance une procédure de recherche en paternité en mars 1991. Sa mère Kheira est convoquée à la barre. Et elle avoue, en pleine audience, le livre noir que n’a pas écrit Assia Djebar, au tribunal de Theniet-El-Haad. Croyant être le fils d’un chahid, il écoute les mots de sa propre mère Kheira, devant la cour suprême, le 22 mars 1994 : “J’ai été violée au camp de Theniet-el-Haad par des militaires français”.
Il sait que son père est un des militaires français qui l’a violée au camp de Theniet-El-Haad.
 Depuis 1998, il s’engage dans une guerre judiciaire en France. Mais La notion de crime contre l’humanité n’est appliquée qu’à la seule période 1939-1945. Alors il saisit le tribunal des pensions militaires en mars 2000. Cette première tentative est un échec. Il fait appel. Les juges reportent leur délibéré au 22 décembre. Les magistrats sont embarrassés. Les conclusions de l’expert psychiatre Louis Crocq, qui est une sommité dans le domaine des crimes de guerre, sont alarmantes. L'expert est formel: la responsabilité de l'État français est en jeu. Il est désormais depuis le 22 novembre 2001, “victime de guerre”.  Fait inédit qui ouvre le dossier brûlant des victimes durant la guerre d’Algérie.
C’est Kheira qui a permis cette ouverture. La réinterprétation de l’histoire est possible même si elle est difficile. Donner un sens à l’horreur n’est pas impossible. Une histoire comme celle de Kheira ne s’arrête pas là. Elle est lourde de conséquence et de sens. Elle suscite tout un champ d’interrogation. Kheira, qui est morte cette semaine, est, à présent, un symbole, pour l’Algérie toute entière. Qu’elle repose maintenant en paix…
Un arbitre puissant s’élève contre les oppresseurs. Il est Algérien. Mohamed Garne entend la parole libérée, et des procès s’organisent, une véritable machine judiciaire est mise en place dès 1991 pour condamner des militaires français de leurs crimes. Kheira en déposant publiquement sur la scène judiciaire, la douleur des humiliés remporte la victoire. L’histoire individuelle et collective est relatée sur l’amphithéâtre d’une justice qui n’a cherché qu’à l’effacer. Puisque ceux qui font l’histoire ne l’écrivent pas, puisqu’ils savent si bien cacher la douleur des humiliés, il faut occuper les planches, installer la vraie histoire que l’histoire officielle refuse de reconnaître, sur l’estrade de l’avenir. L’article 4 de la loi française du 23 février 2005 reconnaissant le “rôle positif de la présence française, outre mer, notamment en Afrique du Nord” est une insulte à l’égard de l’humanité.
Kheira n’a pas connu les honneurs de l’État algérien comme Assia Djebar. Elle est morte le 9 août 2016 dans une discrétion étouffante. Pourtant, Kheira était bien au maquis lorsqu’elle fut arrêtée par des soldats alors qu’elle n’avait que quatorze ans comme tant d’autres vivants parmi les vivants entrés dans la mémoire des anonymes qui ont fait l’histoire. Quand Mohamed a rencontré Kheira, il a quitté les mensonges littéraires pour rencontrer l’épreuve du lourd passé historique de sa vraie mère, qui est loin d’être un fantôme de maquisarde.  Que peut-il bien rester d’un homme qui consent à vivre sans cause humaine ? Mort parmi les morts, il s’éteint en laissant croire que le bienheureux pays est celui où n’existent que de faux héros.   

F. H.
Enseignante et écrivaine


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