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A la une / Reportage

Errances parisiennes

Art, lettres, cinéma et Marlboro du bled

Au marché de Montreuil règne une ambiance du bled. © D. R.

Paris, ville de lumières et de mirages, vit une effervescence intellectuelle hors du commun. C’est pour cela que plusieurs artistes et hommes de lettres y ont élu domicile.

Le visiteur n’en revient jamais déçu tant qu’il peut nourrir son esprit d’histoires et de pensées croisées à travers des activités et rencontres enrichissantes. Elle est aussi l’espace où l’on trouve des indices de la situation en Algérie. Pour rompre la monotonie, on décide de faire une virée parisienne en compagnie du calligraphe tunisien, fin connaisseur de la Perse, Abderazak Hammouda, qui vit à Genève.
“Paris est la bouffée d’oxygène de mon esprit en perpétuelle recherche du geste et du souffle parfaits”, nous confie-t-il. Dans le train, il nous abreuve de ses souvenirs d’étudiant parisien qui a vécu de l’intérieur la révolution iranienne. “J’étais emporté par la vague d’espoir qu’a suscité cette révolution pilotée par Khomeiny, et secouée par son détournement quelques mois après”, ajoute-t-il. Il nous partage aussi ses craintes et espoirs par rapport à son pays qui a emprunté la voie incertaine de la démocratie. “C’est une révolution inachevée même si le changement est certain et l’espoir est vraiment permis”, résume-t-il.
On arrive un soir à la gare de Lyon qui grouille de monde. À l’arrivée, on est ébloui par les lumières. On rejoint le Quartier latin, sous une pluie fine. Les terrasses des bistrots sont pleines. ça gazouille partout. Il faut attendre 2h du matin pour voir les rues se vider imperceptiblement. Vers 4h, le quartier plonge dans les mains de Morphée. Les rues de certains quartiers sont remises aux personnes broyées par le capitalisme. Dans les coins de ruelles, ou devant les bouches de métro, on croise quelques visages abîmés, des corps enveloppés dans des sacs de couchage de fortune étalés à ras le sol, des sans-abris ou des réfugiés qui font la manche devant les yeux indifférents de quelques fêtards nocturnes.
Très tôt, le bruit de l’activité annonce le réveil de la cité. Nous rejoignons le comédien et metteur en scène français, Pascal Elso. On s’installe dans un café à Saint-Michel. De sa longue carrière comptabilisant plus de 200 films et plusieurs pièces de théâtre, il nous parle de son métier qui lui a donné beaucoup de bonheur.
Il aborde avec générosité les Maghrébins avec qui il a grandi dans la banlieue. Il évoque avec tendresse notamment ses amis acteurs et réalisateurs, particulièrement Slimane Tazi et Hicham Ayouche, respectivement comédien et réalisateur, avec qui il a tourné le film Fièvres.
Pour rappel, ce dernier a obtenu le Fifog d’argent au dernier Festival international du film oriental de Genève et l’Étalon d’argent au Fespaco. On entame une marche dans la ville et donne libre cours à son inspiration poétique. “Quand j’ai eu mon AVC, je rêvais d’une seule chose, pouvoir marcher comme aujourd’hui, sous le soleil généreux dans les rues de Paris”, nous confesse-t-il. En effet, suite à cet accident, Pascal a perdu momentanément l’usage de sa force physique. ça n’a pas été facile pour lui. Durant cette dure épreuve, il a fait preuve d’un grand courage et d’une formidable force mentale pour se refaire une santé. À peine remis, le voilà en train de monter de nouveaux projets : il sera au prochain festival d’Avignon avec une nouvelle pièce théâtrale et prépare le tournage d’un court métrage qui lui tient à cœur sur les chibanis. À leur sujet, il nous affirme avec admiration : “Je suis littéralement impressionné par ces bâtisseurs de la France que l’on a vite oubliés aujourd’hui.”
Au coin d’une rue, en face du collège de France où Roland Barthes et Bourdieu ont longtemps enseigné, je me sépare de Pascal pour rejoindre l’écrivain marocain, Tahar Ben Jelloun, membre de l’Académie Goncourt, qui nous accueille chez lui. Dès l’entrée, il faut chercher où poser le pied. Des livres, des feuilles, des revues et des tableaux partout. “Je suis en train de préparer une exposition de peinture”, nous affirme-t-il, juste après les salamalecs. Il nous montre fièrement ses fraîches œuvres où le bleu de la mer tangéroise et les couleurs chatoyantes imposent leur loi. Il a tenu à préciser qu’au début le pinceau a été uniquement son violon violent d’Ingres. Mais cela devient très vite un travail à plein temps. On enchaîne sur sa manière de passer son temps : lecture évidemment surtout pour l’Académie Goncourt, des interviews, des rencontres et surtout des films. Il regrette beaucoup l’omniprésence du cinéma américain au détriment de bons films.
Cependant, il reste des DVD qui comblent le vide laissé par le cinéma d’auteur. “On fait de très bons films au Sud. Mais ils arrivent rarement sur nos écrans”, regrette-t-il. Et d’ajouter : “D’ailleurs, je viens de voir un très bon film iranien. Il s’agit de Rhino Season de Bahman Ghobadi avec Monica Bellucci.” On bifurque sur l’Algérie. À ce sujet, il constate avec étonnement que la société est anormalement génératrice de  violence. Nous l’interpellons sur Meursault, contre-enquête, dernier roman de Kamel Daoud, qui a été en course au dernier Goncourt. Il trouve que “Kamel Daoud est un très bon chroniqueur et l’idée de répondre à Camus, 50 ans après, est une idée originale”.
Néanmoins, vu la différence de contexte, il regrette que ce dernier réplique à l’acte meurtrier camusien par la violence en tuant un Français. Avant de nous séparer, il nous montre le dernier film de son fils, encore lycéen, Make art, not war qui se veut une dénonciation de la violence et des amalgames.
On dégringole l’escalier, s’engouffre dans le métro et rejoint le quartier des affaires la Défense avant de monter au 35e étage d’une tour pour rejoindre l’Aigle de Paris. Il s’agit du plus grand poète arabe vivant, en l’occurrence Adonis. De son studio de travail où règne un chaos ordonné, on a l’impression de dominer Paris et de flirter avec les esprits de Mallarmé et de Victor Hugo. Dans le métro, on eut le temps de lire les quatre pages que le journal Libération lui a consacrées à l’occasion d’une exposition présentant son œuvre visuelle, des collages d’objets divers mariés à des textes poétiques, qu’il présente à la galerie du célèbre styliste tunisien Azzedine Alaia.
En l’interrogeant sur cette nouvelle forme d’expression, il prend son souffle et ses yeux prennent leur élan, redresse ses lunettes, et ses mots se lancent vers nous, comme un tigre qui saute sur sa proie : “La poésie est partout, et elle ne se matérialise pas uniquement avec le verbe.” Et il précise que la poésie ne peut pas se séparer de la pensée qui explore tous les moyens de s’affirmer. Cela nous amène au constat aussi amer que sévère sur les institutions arabes, et surtout sur la religion, qui empêchent l’éclosion de la pensée libre. “Plus de 14 siècles sont passés, et on ne possède pas encore un centre de recherche digne de ce nom ! Et dès qu’un penseur émerge on le condamne à l’exil”, hallucine-t-il.
Au sujet “des révolutions arabes”, il est encore plus sévère. “Je ne peux pas concevoir une révolution sans la libération de la femme et la séparation de la religion de l’État”, lâche-t-il.
Il nous parle de son voyage en Tunisie et à Oman où il a reçu un très bon accueil. Il dit cela comme pour consoler sa tristesse de se voir interdit de séjour en Arabie saoudite. Inévitablement, on vient à la crise syrienne qui a suscité en lui les propos suivants : “La situation est si complexe et si chaotique qu’il est sage de s’abstenir d’en parler. On me l’a beaucoup reproché. Aujourd’hui, les accusateurs d’hier me téléphonent pour me dire combien j’ai raison.” Et il affirme avec la force d’un poète que “les valeurs essentielles de la vie et du progrès sont l’amour, la poésie et l’amitié”. Et de conclure : “Je reste convaincu que les Arabes en tant qu’individus sont capables de promouvoir ces valeurs.”
Sur ces notes positives, nous avons quitté le Nid de l’aigle. Ce dernier nous a suivi de son regard alerte jusqu’à ce que Paris nous avale pour naviguer à travers ses intestins. Elle nous vomit devant la statue de la République, amochée et salie par les divers collages anarchiques dont ceux en faveur du journal Charlie Hebdo. Lola Peploe, comédienne anglaise qui a joué notamment dans The Dreamers de Bernardo Bertolucci et The Queen du Britannique Stephan Frears, nous y rejoint.
Elle se rappelle de son séjour en Algérie lors du tournage du Un Thé au Sahara, tourné en partie à Béni Abbas, par Bernardo Bertolucci dont la santé s’est dégradée ces dernières années. Elle évoque avec affection Faouzi Saïchi avec qui elle a travaillé auparavant. Avec enthousiasme, elle mentionne les succès remportés par sa première expérience en tant que réalisatrice. En effet, elle a signé un très bon court métrage. Sitôt terminé l’entretien, Paris nous ravale. Dans ces entrailles, on apprend que les préparatifs du Festival international des films berbères de Paris, qui aura lieu du 30 au 31 mai, vont bon train. On y découvre aussi les affiches du film iranien Taxi Téhéran de Jafar Panahi, ainsi que celles des derniers Goncourt Au revoir là-haut de Pierre Lemaître (2013) et Pas pleurer de Lydie Salvayre (2014).
La ville nous expulse à la porte de Montreuil où se trouve le fameux marché très fréquenté par les Algériens. Dès la sortie, des dizaines de jeunes, mains vides, nous proposent des Marlboro du bled. À notre question de savoir où se trouve la marchandise proposée, Samir, un sans-papier, nous informe que cette dernière est stockée loin. “Kho, pas de risque. L’expulsion est le châtiment suprême sans parler de la confiscation de la marchandise. La police circule à dos cheval. Malgré cela, je préfère cela que d’aller voler”, nous lance-t-il.
Au marché règne une ambiance du bled.
Au centre des discussions d’affaires et surtout la situation au pays qui est suivie parfois à l’heure près. On a ici une sorte de thermomètre de l’évolution de l’Algérie. Les cours de l’euro, l’immobilier, l’échiquier politique, etc.
Après cela, nous avons décidé de mettre un terme à notre séjour souterrain en prenant le bus. Une manière aussi de dire au revoir à Paris d’en-haut. Il nous dépose à la gare de Lyon où nous avons repris le serpent rapide en direction de la cité de Calvin.


T. H.


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