Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Reportage

La lutte contre le terrorisme s’organise au Sahel

Bassikonou, premier rempart contre Aqmi

Passé l’épisode politique de Nouakchott, le sommet des MAE des pays du champ, la mission d’information de l’Unité de fusion et de liaison (UFL) prend la direction du sud tôt le matin, dans un froid sciant. Arrivé 1000 km plus loin, le temps a déjà changé au rythme du décor typiquement saharien avec ses sables et sa chaleur.

Les regards curieux scrutent les petits hameaux qui cernent par endroits la route principale qui mène à la première escale. Des maisonnettes aux formes cubiques, des tentes attenantes et des animaux, des moutons, des chèvres et des vaches rôdent alentour. De petites mains saluent parfois le convoi. Et survient la première surprise. Ou le choc. Le siège de la 5e région militaire où l’on découvre après un lourd instant, malgré l’hospitalité et la bonne humeur des officiers, quelques vestiges de l’attentat à la voiture piégée qui l’a ciblé. Quelques débris témoignent de l’acte ainsi que le véhicule – calciné – dont s’est servi le kamikaze abattu. Le terroriste a réussi à franchir la porte d’entrée, mais n’a pas pu aller plus loin, devant le second garde qui l’a stoppé avant le second portail.
Touché, le terroriste n’a pas pu pénétrer dans la caserne, il explose et la voiture avec lui. C’était au mois de ramadhan de l’année dernière. Presque simultanément avec l’attentat kamikaze qui a ciblé le mess des officiers de l’académie interarmes de Cherchell en Algérie. Comme lui faisant écho. C’est ainsi que Nema, Ni3ma prononcé en mauritanien, qui veut dire “aubaine” ou “richesse”, sortit de l’anonymat grâce à la folie destructrice d’Aqmi. Depuis, la sécurité est renforcée ainsi que les contrôles. La ville est contrôlée par la police ainsi qu’en plusieurs points par les barrages militaires. à la tombée de la nuit, c’est quasiment le couvre-feu. C’est tout naturel. “Nous sommes proches du théâtre des affrontements, du théâtre de la guerre”, a expliqué le colonel, commandant la 5e région militaire.

Une approche globale, le sécuritaire et la sensibilisation sociale
Après avoir écouté un bref exposé sur la mission et l’approche de l’UFL sur la lutte contre le terrorisme, la lutte militaire couplée à la sensibilisation, le wali de Nema a de son côté plaidé pour une approche globale, incluant le sécuritaire et l’aspect social dont le dialogue. Car, a-t-il estimé, les gouvernements à eux seuls ne peuvent pas contrer le discours des salafistes. Cela doit passer par le dialogue.
Et de rappeler le procédé décidé par le président mauritanien de mettre à contribution des ulémas dans le dialogue avec les salafistes emprisonnés. Les imams et les ulémas ont réussi à ramener certains d’entre eux à la repentance. Et ils ont été graciés.
Cette option est également adoptée par les militaires qui entendent utiliser d’autres armes dans cette guerre asymétrique. “Nous souhaitons que toutes les armes soient utilisées, notamment les médias qui sont une redoutable arme de guerre”, a déclaré le commandant de la 5e RM. Le temps se rafraîchit dès la tombée de la nuit. Devant l’entrée, les soldats de garde sont aux aguets. Un civil de passage est immédiatement sommé de s’arrêter. Vérification, identification, contrôle. C’est un habitant de la ville. Il rentre chez lui rassuré d’être protégé, mais comprenant aussi qu’il n’est pas “permis” de s’aventurer dans les rues le soir. Le lendemain, la fraîcheur est déjà à l’accueil, mais elle sera éphémère devant la longueur de la journée qui s’annonce longue, chaude et loin du décor urbain de Nema. Un dernier mot du commandant de la région avant le départ de la mission de l’UFL vers le “front”. Il n’a pas caché sa surprise et son ravissement de la stratégie de l’UFL pour combattre le terrorisme au Sahel. à peine sortie de la ville, la route disparaît devant une piste poussiéreuse. Pas une trace de bitume. Et ce sera ainsi tout au long des 250 km qui restent à faire pour rejoindre Bassikonou, la dernière ville mauritanienne avant la frontière sud avec le Mali, près de la forêt Ouagadou, refuge des éléments d’Aqmi où ils se sont récemment repliés, selon des informations. Alternant sable et rocaille, la piste est difficilement praticable. Avis à ceux qui n’ont pas les reins solides. Pourtant, le long de cette piste, on découvre des habitations, les mêmes constructions cubiques, des troupeaux et bien entendu des puits collectifs où les habitants puisent l’eau. La route traverse parfois certaines de “ces agglomérations sommaires”. On les reconnaît bien entendu aux panneaux de signalisation. Limitation de vitesse, chaussée rétrécie, interdiction de dépassement, de petites balises peintes en rouge et blanc de délimitation de la chaussée et des noms de localités. Apparence un peu étrange quand même. De la signalisation alors que la route n’est même pas au stade de projet.

Le convoi prend la direction du front
Après le périple de six heures, harassée, la mission voit enfin les lumières de la ville. Entouré de maisons, le centre de la ville, comme une cour intérieure, est vide. Une placette non aménagée, une bâche d’eau perchée en haut d’un immense pylône et un abreuvoir où des vaches sont venues étancher leur soif. De nombreux citoyens sont venus accueillir la délégation escortée par les militaires de la caserne située à proximité de cette ville, qui est le dernier endroit de la Mauritanie occupé par la population. Le commandant, un colonel, un gaillard au sourire constant sur les lèvres, le regard pointu, fait les présentations. Le maire est présent, el-oûmda l’appelle-t-on, comme en égypte. Il invite tout le monde à discuter et à passer la nuit dans sa ville. On se déleste de la poussière, on se débarbouille et on discute dans la grande cour d’une grande maison qui n’a pas l’allure des constructions de la région. Elle est en R+1 avec un début de potager où poussent des courges, des choux-fleurs et d’autres légumes généralement “importés” des autres régions ou du Sénégal ou du Mali. Le propriétaire a eu les graines de Dakar. Ce coin de verdure redonne vie à toute la région touchée cette année par une terrible sécheresse. Ici tout le monde nous parle de Bassikonou, cette ville qui, malheur de la géographie, peut-être, a failli devenir martyre. Tout le monde se rappelle la tentative de la prise de la ville par les terroristes. Repas communautaire, sommeil communautaire et la nouvelle journée s’annonce sous un beau soleil comme une promesse de surprise. Le convoi reprend son chemin en direction du front.
Tout le terrain est dégagé jusqu’à la base du 2e groupe spécial d’intervention (GSI). Le colonel a tenu à ce que la mission voit ce que l’armée mauritanienne fait, qu’elle occupe le terrain, constater que l’engagement du pays ne se limite pas à un discours politique. Mieux, que l’armée n’est plus sur la défensive, mais qu’elle prend l’initiative et s’est adaptée à la nature de l’ennemi. “Notre armée est devenue offensive pour neutraliser les activités d’Aqmi et toutes les activités illicites”, précise le colonel, toujours souriant, aussi droit qu’un monument.
L’explication des missions de la délégation de l’UFL accompagnée de journalistes des pays du champ a surpris les soldats du 2e GSI. Le renseignement, évidemment, qui est sa mission principale, mais aussi la sensibilisation des populations exposées frontalement au discours des salafistes. Le commandant du groupe d’élite, un rompu à la traque des terroristes, donne un aperçu sur l’unité qu’il dirige.

C’est une femme qui a alerté sur la présence de salafistes
Après un passage par le “grand désert”, le no man’s land à la frontière Est avec le Mali, le GSI qui est motorisé et mobile est appelé à s’occuper de cette zone limitrophe de la forêt de Ouagadou, qui vient d’être réinvestie par des éléments d’Aqmi. “Nous avons des informations sur leur présence dans cette forêt” qui était avant une zone de passage avant qu’elle n’offre un abri à Aqmi en raison de sa couverture végétale. Après sa traque à la frontière Est, Aqmi est venue s’installer à Ouagadou, a indiqué le commandant du GSI. L’officier relatera, par ailleurs, l’opération de son unité contre la tentative d’infiltration menée par un groupe d’Aqmi en représailles à une opération qui a été menée contre les terroristes quelques jours auparavant. C’est une femme qui a alerté l’armée de la présence d’un convoi salafiste en direction de la ville. L’unité d’élite est revenue alors pour lui barrer le chemin. Bilan : sept terroristes abattus, des véhicules détruits mais d’autres éléments ont réussi à prendre la fuite en se scindant en petits groupes. L’accrochage a eu lieu en juillet 2011. Aqmi a changé de stratégie en optant pour les attentats kamikaze au lieu de s’attaquer, comme elle le faisait, aux casernes. Un mode opératoire qu’elle avait déjà adopté en Algérie.
Le 2e GSI occupe depuis tout le périmètre sur plusieurs hectares. Le groupe a été présenté à la mission de l’UFL, matériel, hommes, armes, installations... jusqu’aux postes au front avec les tranchées où sont installées les sections, des hommes en armes, un 4x4 équipé d’un arme lourde, le tout dissimulé derrière un talus. La section, explique le commandant, est composée d’un groupe de choc et d’un groupe de feu dotés “d’armes modernes que même les terroristes n’ont pas”, a-t-il précisé. Pour autant la bataille n’est pas gagnée.
Car, dit-il, les terroristes disposent de moyens pour soudoyer la population majoritairement pauvre et enclavée. Avec l’argent des rançons, ils achètent des complicités et recrutent de nouveaux éléments. L’armée apporte son soutien à ces populations, notamment l’assistance sanitaire, commerciale en achetant leur bétail et en matière de sécurité. Cela reste insuffisant pour le renseignement ou pour les “enlever” de l’appât d’Aqmi. Le commandant connaît parfaitement la zone pour l’avoir sillonnée, mais reconnaît la difficulté de sa mission. “Sans la conscience de la population que nous essayons de ramener à rejeter Aqmi et son discours, nos actions resteront limitées”, a-t-il ajouté.

Les habitants réclament le désenclavement
Pour mener ce combat difficile, l’officier dit compter sur deux axes : le renseignement et la sensibilisation ; des missions dévolues à l’UFL par les autorités des pays du champ. Il conclut en mettant l’accent sur la nécessité de concentrer les efforts sur la forêt de Ouagadou où s’est installée Aqmi. “Ils sont là. C’est là qu’il faut aller les chercher”, dit-il en affichant la disposition de son groupe à passer à l’action. Pour l’instant, le 2e GSI a pris position et s’attache à sécuriser et à contrôler toute cette frontière en ne laissant que deux couloirs de passage. De retour en ville, la population est encore à l’accueil. Imam, maire, associations, tout le monde veut discuter, donner son avis. Tous sont conscients de la menace, du danger. Mais ils sont désarmés devant les offensives d’Aqmi. “J’en parle tout le temps dans mes prêches, mais les éléments d’Aqmi peuvent être dans la mosquée”, dit l’imam de la ville. Idem pour les jeunes que le désœuvrement peut entraîner vers les salafistes. Ils réclament le désenclavement et “un peu” de développement pour leur région. Une route, un dispensaire et des moyens de communication. Sans plus. Sa vocation agricole satisfait les autres besoins. Ne manquent que les infrastructures et les institutions. Toutes les interventions sont empreintes de cette disposition à “se mettre dans la peau de cette femme” qui a alerté l’armée de la présence du groupe terroriste. L’expression paraît naïve, mais franche sur tous les visages. On y sent aussi de la fierté chez tous “ces Mauritaniens” qui disent appartenir à cette terre. Leur terre. L’annonce du retour redonne un peu de courage à nos corps largement à bout d’énergie, mais entrevoir le parcours en lui-même est une autre corvée. Pas moins de 1200 km à parcourir pour revenir au point de départ, Nouakchott. Une épreuve obligatoire que la mission décide d’affronter d’une traite. Contrairement à l’aller où la première tranche a été raccourcie grâce à l’avion militaire mis à la disposition des journalistes, le retour sera intégralement terrestre. Il a été surtout une occasion de découvrir le pays, les reliefs et les décors que chacun compare à ceux de son pays d’origine. L’étape de la piste a été la plus difficile. Encore six heures d’endurance entrecoupés de brefs arrêts avant la principale escale à Aleg, la 7e RM, l’occasion de partager les idées autour de la conception du combat contre Aqmi. Et de se retaper avant de reprendre la route. Encore quelques longues heures avant l’éblouissement des lumières de Nouakchott et ses bouchons de début de soirée. Mais c’est le soulagement.


D. B.