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A la une / Reportage

Criques, oueds, barrages et gueltas

Ces baignades à hauts risques

Pour la saison estivale en cours, 221 plages ont été proscrites aux nageurs car elles ne répondent pas aux normes de sécurité et de santé publique. © Yahia/Liberté

Nager dans les criques de quartiers, les oueds, les barrages, les plans d’eaux… c’est courant. Les vacanciers sont rarement conscients des dangers qu’ils encourent sur ces sites formellement interdits à la baignade. Au-delà des noyades, ils s’exposent, en s’immergeant dans des eaux polluées, aux risques de maladies infectieuses, souvent graves.

Il reste célèbre près de quarante ans après sa mort. Son histoire illustre, en autant d’années, les risques sanitaires liés à la baignade dans des eaux troubles. Il s’agit évidemment du chanteur et acteur égyptien Abdelhalim Hafez. En mars 1977, il décède à Londres des suites d'une bilharziose qui l'a affecté à l’âge de 11 ans, en 1940, après une baignade dans le Nil. La bilharziose est une maladie parasitaire contractée au contact de l’eau douce. L’Algérie est incluse dans les zones géographiques touchées par cette pathologie. à vrai dire, comme le souligne le professeur Mohamed Tazir, chef de service de microbiologie au CHU Mustapha et ex-directeur général de l’Institut Pasteur, les eaux douces et stagnantes prolifèrent de germes de tous genres. “La baignade en eau polluée augmente le risque d'apparition de troubles de santé. Ce risque dépend du niveau de contamination de l'eau par des germes pathogènes, mais aussi de l'état de santé du baigneur lui-même et de ses pratiques.” Il est établi que la qualité des eaux douces est plus mauvaise que les eaux de mer, lesquelles se renouvellent constamment. Dès lors, les oueds, plans d’eau, berges de barrages… se présentent comme des milieux idéaux pour la propagation de parasites et bactéries de tous genres, responsables de gastroentérite, infections respiratoires, otites, infections cutanées… et parfois de maladies nettement plus graves, voire mortelles. Aux germes, il faut considérer aussi la pollution chimique induite par le déversement de pesticides, engrais et autres agents polluants dans les lacs, oueds et versants de barrages. Pourtant, les Algériens ont tendance à fréquenter assidûment ces endroits, bravant les risques, ou peut-être les ignorant tout simplement. “Les sites interdits à la baignade le sont pour des raisons objectives qui touchent à la sécurité et à la santé des estivants”, explique le colonel Achour, responsable de la communication au niveau de la direction générale de la Protection civile.
Trois critères sont pris en compte par les commissions de wilaya : l’inaccessibilité du lieu, son aspect rocheux et la pollution de l’eau, qui est évaluée par le laboratoire d’hygiène de la commune ou un laboratoire central de parasitologie et microbiologie. Pour la saison estivale en cours, 373 plages ont été déclarées autorisées à la baignade par arrêtés de wilaya dans les douze villes côtières. 221 plages ont été, par contre, proscrites aux nageurs, car elles ne répondent pas aux normes de sécurité et de santé publique. Bien entendu, l’interdiction est élargie automatiquement aux barrages, oueds et lacs. Logiquement, ces sites ne sont pas inclus dans les plans de surveillance des plages, mis en œuvre par la police nationale, la Gendarmerie nationale et la Protection civile. Il n’en demeure pas moins que ni les spots publicitaires, diffusés sur les chaînes de télévision, ni les recommandations émises par la Protection civile, ni les plaques de signalisation portant mention “baignade interdite” ne découragent les citoyens à fréquenter ces lieux. Conséquence : pas une saison ne passe sans dénombrer le nombre de victimes happées par les flots.
Du 1er juin à la mi-août, environ 80 personnes ont péri dans les eaux troubles. Ils sont âgés, presque tous, de moins de 25 ans. “C’est le mois d’août qui fait peur. Il faut impérativement fréquenter les plages autorisées et respecter les horaires de surveillance et les consignes”, prévient le colonel Achour. “Au mois de Ramadhan, les pompiers ont repêché les corps de trois frères (6, 8 et 10 ans) noyés dans un oued. Les parents se sont rendu compte de leur disparition au moment d’el-iftar”, raconte notre interlocuteur qui déplore surtout le manque de vigilance des adultes vis-à-vis des gosses, y compris dans les plages surveillées. “Un enfant peut se noyer dans 50 cm d’eau. Il suffit qu’il se renverse sur la face et qu’il ne puisse pas se relever pour une raison ou autre. Les parents ne doivent absolument pas quitter des yeux leurs enfants, les maîtres nageurs surveillent davantage les gens qui nagent au large”, avertit-il. Sur 30 105 interventions de la Protection civile, 18 830 personnes ont été sauvées, toutes sur les sites surveillés. Dans les zones de baignade non autorisée, les probabilités de sauvetage à temps sont presque nulles. Les secours ne sont pas sur place. Le temps de les alerter et qu’ils arrivent, il est souvent trop tard. Sur la vingtaine d’opérations effectuées par la brigade de la Protection civile de Aïn Defla, uniquement trois jeunes gens ont gardé la vie. “Une personne qui tombe dans l’eau peut tenir au maximum trois minutes. Généralement, les gens sauvés, dans les eaux douces, sont repêchés par des citoyens. Les pompiers assurent les premiers secours”, souligne commandant Hamdi.
 
Les paradoxes de Aïn Defla

Aïn Defla n’est pas une ville côtière. Paradoxalement, elle se place en tête des wilayas en matière de noyades. Jusqu’au 17 de ce mois, 24 victimes sont à déplorer. 15 personnes se sont noyées dans des barrages (Aïn Defla en compte cinq, Sidi M’hamed Bentaïba, Ouled Mellouk, Ghris, Harraïza et Moustakbal situé à la frontière avec Blida), huit dans des bassins d’irrigation et une dans un forage. L’hécatombe a une explication.
La région prévaut par des températures très élevées (jusqu’à 45°C à l’ombre) et souffre d’un manque cruel de piscines. Les habitants de la ville, particulièrement les jeunes, n’ont d’autres choix que de se rafraîchir dans des lieux dangereux pour la baignade. Chaque été porte, comme un fardeau, son triste bilan de noyés et chaque année à la saison des grandes chaleurs, la fréquentation de ces sites est aussi forte. Un défi à la nature que l’homme ne gagne pas toujours. Le vendredi 14 août, une sortie de détente se transforme en tragédie. Deux familles pique-niquent au bord d’un barrage, dans les environs de Djelida. Un enfant, en bas âge, qui barbotait dans l’eau, est aspiré dans une fosse. Sa sœur aînée, 18 ans, tente de le sauver. Elle immerge et ne revient pas à la surface après de longues minutes d’attente.
Un troisième membre de la famille est rattrapé in extremis. “Malgré les campagnes de sensibilisation, les gens ignorent les dangers de ces lieux et même les règles élémentaires de la baignade. Assommés par des heures de marche sous un soleil de plomb, ils entrent immédiatement dans l’eau. Et là c’est le choc thermique (risque d’hydrocution, ndlr)”, regrette commandant Hamdi. La direction régionale de la Protection civile est dotée d’une équipe de dix plongeurs, formés aux interventions dans les plans d’eau douce et soumis à des exercices quotidiens. Le chef des plongeurs nous énumère les difficultés des interventions dans les barrages ou les oueds. Il affirme qu’en raison de la nature boueuse du plan d’eau, les sauveteurs manquent de visibilité et mettent plus de temps à trouver un corps. “En mer, un plongeur peut balayer visuellement jusqu’à 20 m. Dans un barrage, il n’est possible de repérer une victime que par tâtonnement”, indique-t-il. Les trous et fosses, les branches, la variation de la profondeur d’un endroit à un autre et particulièrement la vase (il est extrêmement laborieux de s’extraire une fois les pieds embourbés)…, autant de causes de noyade dans les ouvrages hydrauliques.
La surface mouillée du barrage de Sidi M’hamed Bentaïba est de 5 km2. Elle s’étend sur 273 km2 en comptant les versants et les oueds. Il est, dès lors, difficile de contrôler un périmètre aussi large. “Les agents de sécurité font régulièrement des tours d’inspection en véhicule, à pied ou en embarcation. Mais il n’est pas possible de sécuriser tous les accès, dont certains sont effectivement perméables. Nous mettons des plaques d’interdiction qui sont arrachées par les estivants”, reconnaît M. Hababela, directeur par intérim de l’ouvrage.
Il faut reconnaître que l’engouement de la population, essentiellement les adolescents et les jeunes adultes, pour ces sites est compréhensive. Outre les deux paramètres cités (chaleur et déficit en infrastructures dans les localités qui n’ont pas de façade sur la mer), la beauté du paysage et l’aspect calme de l’eau incitent à y piquer une tête. L’envie est indéniablement irrésistible. La nature, traîtresse, attire ainsi ses nombreuses victimes.
à environ vingt kilomètres du chef-lieu de la wilaya de Aïn Defla, la commune de Rouina est une destination privilégiée pour la population locale. En contrebas d’une retenue collinaire, Gueltat Marmy offre un paysage époustouflant. Elle attire les estivants, qui y viennent en nombre important chaque jour après la prière d’el-asr. Pour l’heure – début d’après-midi –, une dizaine de jeunes hommes s’approprient le site. Abderrezak, 19 ans, est incontestablement un bon nageur. Sûr de lui, il ébauche un sourire moqueur à l’évocation des dangers dans des lieux pareils. “J’ai appris à nager à l’âge de 4 ans, ici même avec mes frères aînés.” Il atteste ces assertions par une démonstration de force. Il monte sur un rocher et plonge d’une hauteur de 6 m approximativement, sous les regards médusés des sapeurs-pompiers et des journalistes de Liberté. “L’eau ne prend que les étrangers, ceux qui ne connaissent pas le milieu. Ce n’est pas notre cas”, affirme Ayoub, 14 ans. Abderrezak sort de l’eau et revient vers nous. “J’ai souvent repêché des gens. Pendant le Ramadhan, j’ai sorti le corps d’un homme qui s’est noyé à cet endroit”, raconte-t-il pour mieux nous faire comprendre qu’il connaît, autant que ses camarades, les risques et qu’il les brave insoucieusement.


S. H.

 


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