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A la une / Reportage

Reportage

Dans les anciens fiefs de l’ex-AIS à Jijel et Collo

Ramadhan 1999, Ramadhan 2014. Aujourd’hui, 15 ans après la dissolution du bras armé de l’ex-FIS, retour dans ces contrées autrefois fiefs de la subversion islamiste armée et “territoires autonomes” sous l’emprise de l’ex-AIS. Que sont-elles devenues ces régions autrefois coupées du reste du pays, dans un premier temps, avant de devenir de 1997 à 1999 camps de regroupement des troupes de Madani Mezrag ? Reportage.

En cette dernière décade du mois de juin, Jijel s’apprête à accueillir des milliers d’estivants excursionnistes. Ce vendredi est l’avant-dernier jour de congé hebdomadaire avant l’entame du mois du Ramadhan. Il est encore tôt, mais les estivants sont déjà là. Pour les accueillir, des étendues de plages et une mer turquoise qui invitent au farniente. De part et d’autre de la route, des étals de fraises et de tomates fraîchement cueillies et que proposent des jeunes et moins jeunes aux passants. Une façon de rappeler que Jijel est, certes, la première destination estivale nationale, mais aussi une belle expérience de culture sous serre.
Juste après avoir dépassé le parc animalier de Laouana, on prend une bifurcation, à travers une récente trémie, destination douar Rekada Metlatin, perché là-haut, sur le mont de Béni Khettab. La route qui relie Jijel à Texana le long des 21 kilomètres est dans un excellent état. Après 7 km de route, la circulation fluide devient de plus en plus dense. Nous sommes aux portes de la petite localité de Kaous qui abrite, ce jour-là, son marché hebdomadaire. On y vient de tous les villages de Béni Khettab. Depuis les années 1990, Kaous a pris de l’ampleur à cause ou grâce à l’exode rural.

Voyage à Béni Khettab, entre le Jijelli et les Babors
On quitte Kaous pour continuer la montée, et la route est toujours dans un excellent état. Dix minutes après, nous longeons une bâtisse militaire dont l’enseigne porte le sigle des forces spéciales. C’est ce campement de la 6e section des commandos parachutistes stationnés dans la région qui nous rappellera qu’il y a 15 ans de cela, ici et dans tout le massif de Jijel et des Babors, les aiguilles de l’horloge de la vie quotidienne s’arrêtaient à partir de 15h pour ne reprendre leur marche que le lendemain, des heures après le lever du soleil.  
Après 14 km de route, nous sommes à Texena, chef-lieu de la daïra qui assume culturellement le lourd héritage de capitale des Béni Khettab. La vie dans ce grand village s’organise autour de l’artère principale. On a l’impression qu’il y a autant de monde en ce jour de repos hebdomadaire que durant le reste de la semaine, et autant qu’à Jijel-ville. Les restaurants et autres commerces sont ouverts, les terrasses des cafés sont bondées.   
Peut-être un réflexe des années 1990, ici les étrangers à la région sont rapidement repérés mais… pour être bien accueillis. Le contact est facile et cordial. L’invitation à partager un café est vite lancée. Entre deux gorgées, les langues se délient rapidement. Si la décennie noire a détruit la superstructure de toute la région, son âme est restée intacte. On parle du terrorisme et on le dénonce pour avoir laissé des traces indélébiles dans cette belle localité d’Algérie. “Ma ihess beldjamra ghir elli yaâfes aliha” (ne sens la douleur que celui qui en souffre), explique Mohamed, qui se présente comme commerçant. Comme son ami Saïd, il pense que “el-azma djabet échar el Texena” (la crise, des années 1990, ndlr, a installé le malheur à Texena). Au centre de Texena, nous avons, à droite, la mosquée Cheikh Belkacem, et juste à notre gauche, la route qui mène vers les anciens fiefs de l’ex-AIS, soit Dar Edissa et Oum El-Hout. Nous laissons nos hôtes terminer leur café pour continuer notre chemin. Dès la première centaine de mètres, nous sommes plongés dans une route du massif bitumée et toujours en très bon état. La circulation est quasi nulle sur ce tronçon sinueux, bordé de chênes-lièges et de pins maritimes.  Partis de Texena, et à peine 4 kilomètres de traversée, nous sommes devant un pâté de maisons. Elles sont toutes érigées sur un seul niveau et implantées au milieu de jardins délaissés. C’est le village Dar Edissa qu’aucune plaque ou enseigne n’indiquent. Même tableau, 2 km plus loin, soit au village de Oum El-Hout. Aujourd’hui, ces deux lieudits sont devenus anonymes après avoir été de 1993 à 1997 “territoires autonomes” sous le diktat des groupes terroristes, et de 1997 à 1999 “quartiers généraux” de l’ex-AIS.
A Dar Edissa, la bâtisse la plus importante est certainement l’école mixte située à l’entrée du village. Juste après, se trouve un modeste édifice, lui aussi à un seul niveau. C’est la mosquée du village. Sur une petite esplanade de l’édifice, aux portes et fenêtres peintes en vert et fermées en ce vendredi, un groupe de villageois, tous âges confondus, est assis à l’ombre d’un figuier en train de contempler deux enfants, Amine et Sara, en train de jouer. Cette scène est le seul signe de vie dans ce village qui ne dispose d’aucun commerce, pas même d’un café ni d’administration.

La vie n’a pas repris et les promesses de l’Etat sont restées lettre morte
Pour le papa de Sara et d’Amine, l’école est fermée depuis des années faute, entre autres raisons,  d’un nombre suffisant d’élèves. Pourtant durant la présence de l’ex-AIS l’école avait continué à fonctionner même si c’était au ralenti. Même constat pour la mosquée qui, faute de fidèles, n’ouvre ses portes que durant le Ramadhan le temps des prières des tarawih, toujours selon notre interlocuteur.
On est loin des premiers mois qui avaient suivi la dissolution de l’ex-AIS où le discours officiel faisait de la réhabilitation et du développement de cette localité qui avait connu la terreur sa priorité. Ici, le retour de la paix n’a pas redonné vie à cette région qui demeure abandonnée à son triste sort. Seules 25 familles continuent de vivre ici à Dar Edissa. Le reste est parti s’installer à Texana, Kaous ou Emir-Abdelkader. Aujourd’hui, 15 ans après la fin du terrorisme, la route et l’éclairage publics sont les seuls symboles de la présence de l’Etat. Il n’en reste pas moins que l’école ne dispense plus de cours, la mosquée ne prêche plus l’amour de Dieu, d’autrui et de la partie, et l’eau, cette source de vie, n’est plus dans le château d’eau et ne coule plus, comme autrefois, dans les robinets de Dar Edissa. En face de l’école mixte et de la mosquée, de l’autre côté de la chaussée, une bâtisse ne cesse ces derniers temps d’être médiatisée plus que la misère des villageois, plus que l’agonie de mechtas entières.  Un fait qui choque le papa des deux enfants et ses co-villageois. Il s’agit de la demeure qui a abrité, à la fin des années 1990, les discussions entre le défunt Smaïn Lamari, deuxième homme fort du DRS, et les chefs de l’ex-AIS dirigés par Madani Mezrag. Malheureusement, le gigantesque édifice de la paix n’a pas été accompagné ici par des projets de développement économique et humain dans ces territoires martyrs !
Dar Edissa et Oum El-Hout sont les témoins de l’échec de l’administration censée prendre la relève de l’ANP dans le règlement de la crise sécuritaire. Pour le papa d’Amine et de Sara, aucun villageois de Dar Edissa n’a bénéficié du dispositif de l’Ansej ou du renouveau rural. Des pistes forestières ont été ouvertes, certes, mais sans être suivies par le lancement ou l’aide à la création de mini projets économiques et agricoles.

L’absence de l’administration laisse la voie libre aux différends tribaux
Cette absence de l’administration n’augure rien de bon pour l’avenir. Ici, sur les décombres de la crise sécuritaire des années 1990, d’autres problèmes beaucoup plus graves peuvent surgir. Ils sont d’essence ethnique et tribale.
Selon nos interlocuteurs, si le château d’eau ne fonctionne pas et que l’école est désertée par les élèves, c’est aussi à cause d’un différend entre deux mechtas. Sans ce différend, l’école serait encore ouverte et les foyers de Dar Edissa seraient encore alimentés depuis la source qui traverse les Chhaba. A Oum El-Hout, autrefois village plus peuplé que Dar Edissa, seules 19 familles y vivent. La pauvreté est plus frappante, ici, dans cet autre village au pays de Mezrag. Le centre du village n’est autre que l’ancienne école primaire en ruine. C’est la seule bâtisse d’une institution qui renvoie à une administration absente. L’ex-école a résisté aux attentats des groupes terroristes, une décennie durant, pour céder, au final, à une autre hydre nommée l’oubli et le désinvestissement public.
Portes et fenêtres dérobées, pierres et charpentes volées… Il ne reste que le squelette hideux d’une bâtisse qui résume, à elle seule, l’état de ces lieux. A Oum El-Hout, comme à Dar Edissa, les rares jeunes rencontrés ne comprennent pas pourquoi l’on ouvre les pistes forestières juste pour en faire des pare-feux. Ils n’arrivent pas à expliquer pourquoi l’eau ne coule pas dans leurs robinets, ni d’ailleurs pourquoi l’argent de la rente n’arrive pas dans les circuits de l’économie locale.

Fini la barbe et le kamis
L’heure de la prière du vendredi approche, nous quittons le fief de l’ex-AIS et le QG de son ex-émir qui est originaire de la région pour rejoindre Jijel via Texana. Il est midi trente. A 6 km des ex-quartiers de Mezrag et à moins de trente minutes du prêche, les restaurants et cafés du village sont pleins de monde. Nous sommes loin de ce décor des années 1990 avec des villes et villages morts une heure avant la prière.  
Même là haut, à Dar Edissa et Oum El-Hout, point de barbes au henné et de kamis importés. La chose religieuse ne rythme plus la vie dans ces monts de Beni Khettab. C’est le retour aux valeurs du terroir. Peut-être parce que les adultes prennent de plus en plus le temps de regarder des enfants comme Amine et Sara et essaient de conjuguer leurs idéaux aux rêves de ces gosses plus qu’aux desseins criminels et destructeurs d’un wahhabisme semant le chaos à la place des nobles valeurs.

M. K. (À suivre)