Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Reportage

Reportage

El-Oued, l’éveil d’un fleuve en décrue…

Le Souf, l’antique rivière qu’abritait il y a plusieurs siècles le sud du pays, s’est réveillé depuis deux décennies, engendrant des préjudices aux citoyens, à leurs habitations et à l’environnement…  Reportage sur un bouleversement naturel qui a secoué toute une région.

El-Oued, la vallée “antédiluvienne“, dépérie par l’aridité du climat, renait de ses… dessiccations après plusieurs millénaires. Personne ne prédisait la régénérescence d’une quelconque rivière dans ce gigantesque désert où toutes les sources séculaires ont tari. L’antique fleuve a reconquis ses territoires qu’il a autrefois cédés sous l’emprise de la sécheresse. Sous le joug de dame nature. Il refait surface ! Et tout en se prélassant, il reprend ses propres espaces dans cet immense no man’s land. Ironie du sort ! Qui a dit qu’un jour les fleuves réoccuperont le Sahara qu’ils ont abandonné dans l’antiquité ? L’histoire demeure à jamais un éternel recommencement !
L’auteur de cette phrase ne croit pas si bien dire… Une sentence toujours confirmée au fil du temps. L'hypothèse d'une mer qui aurait recouvert une grande partie du nord du Sahara, entre le sud des Aurès et le golfe de Gabès en Tunisie, a été avancée par des spécialistes. Et les chotts qui composent la région sont considérés comme les “vestiges“ de cette mer. L’atavisme qui caractérise le Souf, une autre appellation du fleuve, emprunt lexical de la langue berbère, s’empare depuis les années 1980 des oasis qui constituaient jadis la fierté des Soufis. Une remontée spectaculaire des eaux submerge dès lors la ville aux mille coupoles. Un fait inédit ! Un phénomène exceptionnel qui laisse pantois les habitants de cette contrée ! Leurs habitations prennent l’eau. Le périple frappe aux portes.
Leur vie s’assombrit à la vue d’un tel désastre. Des palmeraies englouties sous l’étendue d’eaux qui met fin à un siècle d’existence.
A un siècle d’offrande phœnicicole. Impuissants mais dévots, ils s’en remettent au Bon Dieu puis aux autorités locales pour une issue salvatrice à leur épineux problème. Une réponse divine et une réaction prompte des responsables locaux sauvent leur vie. Après la souffrance… la délivrance ! Le quartier Hay Sidi Mastour, situé au nord du chef-lieu de wilaya, n’a pas échappé à cette impérieuse coulée. Il en est même la victime qui a souffert le plus des “méandres” de cet interminable… cours d’eau.
Le niveau de la mer étant le plus bas de la localité, la submersion y dépassait, tenez-vous bien, 1,50 m ! Le “Hay“ est déclaré, à cette époque, zone sinistrée. Face à cette lancinante problématique, les pouvoirs publics prennent les choses en main. Ils décident d’éradiquer définitivement cette calamité naturelle.
C’est à partir de cette cité sinistre que démarre d’ailleurs un projet d’envergure censé mettre un terme à cette remontée de la nappe phréatique. L’Etat met le paquet pour en découdre avec cette catastrophe imposée par la nature.

Après la souffrance… la délivrance !

Il dégage le nerf de cette guerre déclarée et confie le projet au spécialiste, l’ONA (Office national de l’assainissement). La première étude a été réalisée en 1999 par le bureau algérien Hydro Project (HPO), actualisée trois ans plus tard par son homologue suisse BG. Au moment de l’annonce du projet et au début de sa conception, ça ne payait pas de mine au sein des résidants.
Au début, d’aucuns pensaient que le projet allait prendre… l’eau ! Mais c’était compter sans le dévouement et la bravoure de ces hommes, de ces jeunes cadres de l’ONA dont la moyenne d’âge ne dépasse pas 30 ans. Les dirigeants de l’ONA ont mouché les plus sceptiques et ont battu en brèche toutes leurs critiques.
Preuve en est : les travaux ont bel et bien été lancés en 2005. Les ouvrages destinés à régler le problème de la remontée des eaux et compenser l’inexistence de réseau d’assainissement dont souffre El-Oued ont été doctement édifiés du sud vers le nord de la ville sur un canal long de 47 km. Certes, les promoteurs de ce projet ont été bassinés au début par quelques contraintes, mais ils les ont aussitôt jugulées.
Dès la mise en œuvre de ce mégaprojet, les dirigeants de l’ONA ont mis les bouchées doubles, compte tenu des dégâts et des désagréments incommensurables qu’engendrait ce cataclysme sur le quotidien des Soufis. Les raisons d’une telle infortune ont été clairement identifiées par les experts en charge du dossier. “Le pompage intensif des nappes profondes à des fins agricoles et pour l’approvisionnement en eau potable des populations” est l’une des principales raisons à l’origine de cette tragédie, explique Mohamed Chaibi, conseiller auprès de la direction générale de l’ONA. Après leur utilisation, ces eaux sont, affirme-t-il, rejetées immédiatement dans la nature et des fosses septiques alimentant ainsi la nappe phréatique. Cet expert en hydraulique avoue que l’absence d’un exutoire, favorisée par la “planéité du relief a rendu délicat l’écoulement gravitaire et a entraîné l’élévation du niveau des eaux de la nappe”.
Cette situation n’a pas été sans conséquences sur la nappe, phagocytée par une pollution qui a causé l’apparition de maladies à transmission hydriques (MTH). Les moustiques qui gravitaient autour de ces lacs reconstitués ont facilité la résurgence de pathologies qualifiées, pourtant, de révolues ou sempiternellement éradiquées comme le paludisme, la typhoïde, le choléra...
La remontée de la nappe phréatique qui a entraîné une dissolution des sels, des autres minéraux et une érosion des sols a donné lieu à un affaissement des terrains et, par voie de conséquence, un effondrement du bâti à travers la région d’Oued Souf.
Un constat similaire a été établi également dans la wilaya d’Ouargla, dont l’impact environnemental et économique importunait les habitants. Certaines sources indiquent que 1,5 million de palmiers auraient été submergés et noyés par l'eau. Le taux de raccordement au réseau d'assainissement, qui ne dépasse guère 23% contre 14% en 2000, a provoqué une propagation des eaux usées dans les nappes.

Mégaprojet : un assortiment de technologie et de modernité

Ceci a rendu les eaux de ces dernières impropres à la consommation et a accentué davantage la remontée des eaux, aidée par quelque 53 000 fosses septiques recensées dans la ville. En violant l’équilibre préservé par la nature, l’homme, faut-il l’admettre, a créé ce désordre écologique. Néanmoins, on doit l’innocenter pour son aspiration à  améliorer son mode de vie et à développer davantage sa ville.
Aux spécialistes d’apprivoiser la nature et de veiller à rééquilibrer l’écosystème déstabilisé par la main “imprudente” mais “involontaire” de l’homme. Pour atténuer ce bouleversement naturel, l’État a débloqué une enveloppe évaluée à 31 milliards de DA.

Le projet consiste, selon M. Badreddine Miri, jeune ingénieur en hydraulique et chef du complexe assainissement El Oued Sud, en la mise en place de forages pour transporter les eaux aux stations de pompage qui, à leur tour, les évacuent vers les cheminées d’équilibre. Quant aux eaux usées, un autre problème provoqué par l’absence criante de réseau d’assainissements, elles sont éliminées à partir des stations de relevage vers la station de pompage principale des eaux usées.
Leur destination est la station de pompage n°1. Les eaux de drainage de la nappe et les eaux usées sont ensuite mélangées dans neuf cheminées d’équilibre avant leur rejet dans l’exutoire situé au lieudit Chott Halouffa, positionné à moins 22 m en-dessous du niveau de la mer. À ce dernier maillon de la chaîne, les eaux épurées subissent une autre épuration tertiaire naturelle, celle-ci,  par le mode de filtration Rhizosphère aux moyens de la prolifération des roseaux appelés scientifiquement “phragmite communis”.
Les différents composants de ce système hermétiquement fermé, classé par ses initiateurs, premier en Afrique, visent, selon M. Fateh Djabali, un autre dirigeant de l’ONA à El Oued,  l’assainissement dans 18 communes, dont 12 raccordées à un réseau long de 750 km, jalonné de 57 stations de pompage (relevage/refoulement). Les six autres communes bénéficient d’un total de 542 puits individuels de traitement des eaux usées. La population ciblée avoisine les 500 000 habitants. Pour l’épuration des eaux, il a été installé 4 stations (Step) à travers le procédé de lagunage aéré. La première Step est située dans la commune de Kouinine.
D’une capacité de près de 190 000 équivalent habitants (EH), elle traite les eaux usées de cette ville et celles des localités, Bayadha et Robah. La deuxième est implantée dans la commune de Hassani Abdelkrim avec une capacité de 61 000 EH. Sidi Aoun et Réguiba disposent respectivement d’une capacité de 56 000 et de 22 000 EH. Parallèlement à cette opération, une méthode de drainage vertical a été en outre engagée afin d’évacuer quelque 22 000 m3/jour d’eau, issus de la nappe phréatique dont la montée dépassait 50 cm/an. Cela passe par la réalisation de 51 forages dotés de pompes pour un débit d’exploitation global de 348 litres/seconde.
D’une distance de 34 km, le réseau de drainage est indépendant de celui de l’assainissement. Tout cela va aboutir à la station de pompage principale qui refoulera ensuite vers le lieu de rejet final à savoir Chott Halouffa via le canal de transfert Sud-Nord. “L’eau drainée peut être réutilisée de façon très souple pour l’agriculture ou les espaces verts”, souligne M. Chaïbi qui indique que le projet a été mis en service depuis l’année 2009.

Haï Sidi Mastour sort…  la tête de l’eau !

Ici à Haï Sidi Mastour, la vie semble reprendre aujourd’hui son cours normal, la nappe phréatique aussi… Finies les dures journées où les habitants s’attelaient à évacuer cahin-caha les eaux qui pénétraient jusque dans leurs chambres. Ce qui a contraint les résidants à abandonner leur domicile à la recherche de lieux plus sécurisés. Plus de 500 habitations ont été détruites.
Des fissures préjudiciables sont apparues sur les murs de nombreuses autres maisons. Ici, les traces des inondations sur les murs des différents édifices sont encore confondantes ! Dans certains endroits, l’image montre que le niveau de submersion a effleuré les deux mètres.
C’est le cas de l’école Djaballah Bachir ou des habitations et locaux commerciaux avoisinants. Interrogé sur la situation qui prévaut actuellement dans son quartier, Kaddour, la soixantaine révolue, reconnaît les efforts consentis par l’ONA et admet que le projet a apporté d’énormes avantages notamment l’endiguement du phénomène de la remontée des eaux et la protection de la nappe contre la pollution. La population est désormais protégée face aux MTH. Et le cadre de vie de ses concitoyens s’est, avoue-t-il, nettement amélioré. La réutilisation des eaux épurées a permis aussi le développement de l’activité aquacole et agricole. Il se rappelle encore la période infernale et les péripéties qui s’en suivirent en 1980 où il vivotait avec sa famille dans une maison immergée. Il ne cache pas, toutefois, son scepticisme quant à la réussite de ce projet car “nos terres sont sablonneuses”, argue-t-il. Qu’à cela ne tienne, les créateurs du mégaprojet comptent achever leur chef-œuvre sur une bonne note. Au point final du canal de transfert de Chott Halouffa, où les  eaux épurées sont jetées, une végétation plus luxuriante composée de roseaux, pousse sur un rayon d’une dizaine de kilomètres.

Un parc de loisirs pour El Oued…

Ce qui a encouragé le retour des oiseaux aux alentours des lacs recomposés. D’où l’idée de faire de cet endroit un véritable parc de loisirs qui accueillera à l’avenir les familles soufies et leur procure une paisible distraction, l’espace d’une journée, sous un climat humide, clément orné d’une faune et flore, offrant un paysage paradisiaque qui n’a rien à envier à celui du nord du pays. Chott Halouffa deviendra-t-il, un jour, la forêt de Bouchaoui ou de Baïnem d’El Oued ?
C’est tout le mal que l’on souhaite à ces “damnés de la terre” que sont les Soufis. Une chose est certaine, tous les ingrédients, pour une telle perspective, sont réunis.
Dans ce sens, un projet qui regroupera les secteurs des ressources en eau, de l’agriculture et de l’environnement, est en pleine maturation actuellement au sein de ces trois départements. Il sera mis en œuvre bientôt en partenariat avec un groupe espagnol.
L’intérêt des Libyens
Fière et altière de ce qu’elle a réalisé, la direction générale de l’office s’est fait tresser des couronnes de la part de la tutelle. Mieux, sa réussite a suscité un grand intérêt de par le continent africain. Il y a de fortes chances qu’elle fasse des émules auprès des Libyens qui envisagent sérieusement de transposer ce mégaprojet vers leur pays. Une délégation libyenne conduite par le secrétaire général du ministère chargé des Ressources en eau de Libye a séjourné en janvier dernier à Alger et a effectué une visite au siège de la DG de l’ONA. Les responsables libyens ont pris connaissance des missions de l’ONA, de son savoir-faire et de son expérience.
Au cours des discussions, ils ont affiché une volonté de connaître le savoir-faire algérien dans ce domaine. Les représentants libyens se sont longuement attardés sur ce mégaprojet de lutte contre la remontée des eaux dans les wilayas d’El Oued et de Ouargla. Depuis la nuit des temps, l’homme a su comment cohabiter avec la nature, a pu s’acclimater à ses différents phénomènes et a réussi à dompter ses diverses composantes. Cependant, il doit toujours se méfier de…l’eau qui dort. Cela coule de source…


B. K.