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A la une / Reportage

Tension persistante, fuite des commerçants et cloisonnement communautaire

Ghardaïa, cette paix qui tient à un fil

Afin d’éviter tout débordement entre les deux communautés, la vallée du M’zab est quadrillée par les services de sécurité.

Les quartiers des Mozabites sont interdits de circulation aux chaâmba. La réciprocité est respectée scrupuleusement. Aucune cohabitation n’est plus possible entre les deux communautés depuis quelques mois. La fraction s’approfondit jusqu’à compromettre la durabilité du calme, revenu dans la ville ces trois dernières semaines. Pourtant un maillage sécuritaire serré quadrille les foyers de tension.

Ghardaïa est une ville évoluant au rythme d’un quotidien ordinaire. C’est la première impression qui frappe l’esprit du voyageur de passage. L’impression est furtive. Elle est vite dissipée par la présence de groupes de policiers ou de gendarmes à chaque coin de rue, sans jeu de mots évidemment. Le maillage sécuritaire est serré. Il est installé pour parer au drame, éteindre la moindre étincelle qui risque de rallumer le brasier et enflammer à nouveau la vallée du M’zab, secouée, épisodiquement, par des violences communautaires depuis bientôt une année.
La tension est encore vive, parfaitement perceptible, y compris pour les étrangers à la ville. Des fourgons de police et de gendarmerie sont parqués aux abords des quartiers chauds. Là où les traces des émeutes sont encore visibles. Des deux côtés des rues et venelles des quartiers mixtes, les façades conservent les stigmates des violences intermittentes. Les devantures des magasins sont éventrées, les murs gardent les traces des flammes, des habitations sont désertées par leurs occupants. À Berriane, au quartier Thénia-el-makhzen, à Touzouz et aux alentours de la place centrale de Ghardaïa, chef-lieu de wilaya, les vestiges des affrontements entretiennent les clivages, qui commencent à se formaliser matériellement.
La ville se divise littéralement en deux entités, celle réservée exclusivement aux Mozabites et celle occupée entièrement par ce qu’on appelle communément dans la région “les Arabes” ou Chaâmba. Aucune cohabitation n’est plus possible entre les deux communautés depuis quelques mois. Les quartiers des Mozabites sont interdits de circulation aux Chaâmbas. La réciprocité est respectée scrupuleusement. Ce qui a induit de nouvelles habitudes quelque peu kafkaïennes. Pour l’exemple, Mozabites et Arabes rejoignent leurs résidences, situées à la périphérie du grand marché de Ghardaïa, en empruntant deux itinéraires différents afin de ne pas se croiser dans la rue. Les “Arabes” suivent le chemin “Aïn-le-Beau” en référence à Émile le Beau, un père blanc qui a construit une fontaine à cet endroit, et les Mozabites se faufilent dans le passage Hofra ou Souk Lahtab (marché du bois). Dans les zones mixtes, la situation est plus dramatique. “Des centaines de Mozabites ne peuvent pas retourner dans leurs maisons dans ces quartiers”, témoigne Kamel-Eddine Fakhar, président de la fondation Tifaout pour l’identité amazighe et mozabite. Un constat similaire est établi pour l’autre communauté par Bouamar Bouhafs, président de la fondation des Chaâmba. “Personnellement, je ne peux pas aller librement à la place de Ghardaïa, alors que je suis natif de la wilaya”, soutient-t-il. “J’ai soixante ans, et de ma vie, je n’ai vu un Mozabite brûler la maison d’un Arabe ou vice-versa. Nous n’avons pas connu une violence aussi intense. La fraction s’approfondit entre les deux communautés. C’est dangereux”, poursuit notre interlocuteur.
L’antagonisme entre les deux collectivités est ancien. Il est né des dissemblances sociales et culturelles. D’un côté, une société mozabite hermétique pratiquant des codes sociétaux et cultuels particuliers et de l’autre, des arabes malékites venus, par grappes, s’installer dans la vallée jusqu’à gagner une hégémonie, notamment dans l’administration locale.
La cohabitation se fait dans l’incompréhension, voire le refus d’accepter l’autre communauté avec ses différences. Un sectarisme exacerbé, selon certains natifs de la région, par la propension du parti unique (dans les années 70 et 80) à favoriser outrageusement les arabophones sur les mozabites. Dès lors, le moindre incident sert de détonateur à de violentes confrontations. En 1985, un conflit autour d’un périmètre agricole provoque des heurts meurtriers. Un Mozabite est tué. Au début de la décennie 90, un Mozabite et son fils sont tués par des éléments du FIS dissous, en représailles à la communauté qui n’a pas donné ses voix au parti islamiste aux municipales de 1991. En 2004, puis en 2008, nouveaux affrontements entre les deux communautés qui veulent, chacune, s’approprier la zone Gar Ettine, riche en argile. Il y a eu mort d’homme.
À chaque crise, les autorités locales font intervenir les notables des deux entités pour apaiser les tensions. Jusqu’aux événements récents, l’État ne s’est pas préoccupé outre mesure du délitement de la vallée du M’zab.
Un défaut d’anticipation qui lui coûtera une crise profonde qui dure depuis onze mois. Le feu qui a ravagé la région est parti d’une brindille allumée, presque par inadvertance, par des jeunes réfutant une liste d’attribution de logements, en décembre 2013. La contestation sociale dégénère sur un conflit intercommunautaire.
Des arabophones survoltés attaquent des commerces mozabites.
Les Béni M’zab contre-attaquent et incendient à leur tour des locaux et des habitations appartenant à des Arabes. “On vit en état de guerre déclaré par le pouvoir algérien contre la communauté mozabite. Ce n’est pas un conflit ethnique, sinon comment expliquer qu’on soit attaqués sous le regard impassible des policiers et des gendarmes”, raconte Kamel-Eddine Fakhar, puis de poursuivre : “Il y a un croisement entre les intérêts de l’État et ceux de certains Chaâmba racistes. Malgré les déclarations d’Abdelmalek Sellal et deTayeb Belaïz (respectivement Premier ministre et ministre de l’Intérieur, ndlr), nous ne sentons pas une volonté de trouver une solution au conflit.” Une autre version attribue à des Mozabites radicaux la responsabilité des premiers coups donnés. “On m’a collé, via certaines chaînes de télévision, l’étiquette d’être l’instigateur des troubles. Je suis devenu l’ennemi numéro 1 des Chaâmba”, se défend l’homme.

Quelques déclarations plus tard, il confirme, néanmoins, être effectivement l’un des animateurs actifs du mouvement revendiquant l’autonomie du M’zab. “Il faut nous laisser vivre sur la terre de nos aïeux. Il n’y a pas d’autres solutions. Ces événements ont réveillé la conscience de la communauté amazighe, surtout les jeunes qui étaient jusqu’alors apolitiques”, nous dit-il. Une approche que ne partage pas du tout Abdelaziz Bazemlal, un jeune industriel, membre du conseil des sages de Ksar Béni Isguen. “Les extrémistes sont bannis de la communauté. Il faut que l’État assume ses responsabilités. Les Mozabites sont prêts à payer la facture pour éviter la déstabilisation du pays, car Ghardaïa a été utilisée pour ça”, riposte-t-il fermement. De son point de vue, l’environnement social et économique était favorable à l’émergence de la violence, alimentée par des extrémismes dans les deux camps.      “Les affrontements ont duré presque une année, il y a eu des morts. L’économie locale est quasiment à l’arrêt. Conséquences, les clivages sont encore là”, analyse-t-il. Le sénateur Benyounès estime aussi que “le gouvernement n’a pas pris, au départ, au sérieux le conflit jusqu’à ce qu’il prenne une ampleur démesurée”.
Les dernières émeutes de Ghardaïa ont éclaté à quelques mois de l’élection présidentielle, troublée par une franche opposition à un quatrième mandat. Les pouvoirs publics, faisaient face à de nombreux foyers de tension à travers le pays.
Pour le cas Ghardaïa, ils ont compté, encore une fois, sur les notables pour calmer le front. Sauf que cette fois-ci, les vieux sages ne sont pas parvenus à influencer ni à contrôler les jeunes émeutiers. Le calme ambiant de ces dernières semaines est précaire. “On sent un début de retour de la sécurité, mais les actes isolés persistent. La tension et l’inquiétude sont encore là”, reconnaît amèrement M. Bamezlal.
Pour l’heure, il n’y a aucune volonté, de part et d’autre, de transcender les clivages. L’on pense que la conjoncture n’est pas propice à la réconciliation. “Il y a une coordination entre les sages des différents ksars mozabites. Mais il n’est pas possible d’entreprendre un dialogue avec les chaâmba tant que le climat demeure tendu. Attendons d’assainir la situation”, soutient M. Benyounès.
La difficulté de la démarche est corroborée par Bouamar Bouhafs. “Le fossé est profond. On ne peut pas aller vers l’autre. Les deux communautés sont à distance”. Pour lui, les préalables ne sont pas réunis. “Il faut qu’il y ait une franchise entre les ibadites, les malékites et les pouvoirs publics pour arriver à normaliser la situation”. Pour le sénateur de la circonscription de Ghardaïa, il est impératif “d’entreprendre des actions concrètes pour la relance dans tous les domaines. Ainsi, les gens sentiront que la situation évolue et que l’on sort de la crise”.  Conflit, crise, deux mots génériques qui reviennent dans toutes les conversations.
Ils font le quotidien tumultueux de cinq communes sur les treize que compte la wilaya. Berriane, Guerrara, Benoura, Ghardaïa et Dhaïa Ben Dahoua, soit les localités occupées par les deux communautés. Étrangement, le millénaire ksar d’El-Atteuf échappe à la règle et se met, par là même, en marge de la spirale de violence intercommunautaire. Personne n’arrive à expliquer cette exception, même si l’on s’accorde à dire qu’El-Atteuf devrait être le modèle à copier afin d’instaurer l’insaisissable paix entre Mozabites et Chaâmba.


S.H


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