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A la une / Reportage

Les dernières chutes de neige dévoilent l’extrême précarité de la population

Khenchela : une wilaya qui se sent oubliée

Les écoles à Khenchela sont dans un tel délabrement que les élèves ont du mal à suivre une scolarité dans des conditions idéales.Billel ©Zehani/Liberté

Alors que l’hiver n’a pas encore livré toute sa rudesse, les récentes chutes de neige ont, à nouveau, dévoilé l’extrême misère dans laquelle se débat une bonne partie de la population de Khenchela. Les douars et autres mechtas isolés subissent les affres d’une nature hostile, mais surtout d’une administration qui les oublie depuis l’Indépendance.

Loin des yeux, loin du cœur ? C’est peut-être la raison pour laquelle la wilaya de Khenchela est, depuis sa création en 1984, complètement oubliée, livrée à son triste sort et exclue de la dynamique de développement et autres projets dont bénéficient d’autres wilayas. Le sentiment d’exclusion, voire de punition, est partagé par les Khenchelis qui ne manquent pas de faire des comparaisons avec les autres wilayas du pays.
Les dernières intempéries ont remis sur le tapis les énormes retards en matière de développement local et une réalité qui ferait pleurer le plus insensible des humains.
Si le centre-ville de Khenchela connaît quelques aménagements, notamment la nouvelle placette où trône la statue de Abbas Laghrour, un des héros de Novembre 1954, et l’agrandissement du stade communal, avec quelques chantiers confiés aux entreprises chinoises, les communes avoisinantes végètent dans le sous-développement, alors que leurs douars et mechtas vivent carrément à l’âge primitif.
Alors que le mont Chelia est toujours couvert d’un manteau blanc, sur les plaines, le redoux a permis aux gens de sortir de leur hibernation.
Nous prenons la route de Tamza, à une trentaine de kilomètres au sud de Khenchela.
Une commune coincée entre quatre montagnes et où le sous-développement est criant.
“Notre commune compte 1 300 chahids et trois cimetières de chouhada. Si nous étions des harkis, on aurait eu, peut-être, un meilleur sort”, peste Mohamed Bourekba, un élu de l’APC.
Ce militaire à la retraite, fils de chahid, ne mâche pas ses mots : “On efface les dettes des pays étrangers, alors que nous, ici, vivons dans la misère.” Il en veut aux directeurs de l’exécutif qui, malgré les instructions du wali, ne bougent pas le petit doigt pour alléger les souffrances des populations déshéritées. Lors des dernières intempéries, quatre maisons se sont effondrées, les familles attendent toujours l’aide des autorités locales.
Durant les intempéries, la commune a dû se débattre avec les moyens dérisoires dont elle dispose pour rouvrir les routes enneigées et approvisionner les habitants en mazout et en gaz butane. Mais, ce n’était pas toujours facile “avec un seul chasse-neige, on ne peut rien faire. Nous ne disposons même pas d’une niveleuse. En outre, si les trois autres communes avoisinantes n’ouvrent pas, de leur côté, la route, c’est comme si nous n’avions rien fait. Certains douars ont été complètement isolés, pendant plus de 48 heures, alors que d’autres ont vécu le martyre pendant plus de deux semaines. Les pistes qui y mènent sont inaccessibles”, selon M. Bourekba.
Sur place, nous croisons des gens qui se débattent contre la rudesse de la nature et l’oubli de l’administration. Des taudis en toub, des toits en zinc, à croire qu’ici le temps n’a jamais bougé. Nous croisons Rachid, un jeune qui s’efforce de remplir un peu d’eau dans un bassin commun au douar : “Regardez l’eau. Elle est gelée à cause du verglas. Durant les intempéries, nous étions cloîtrés chez nous. Heureusement que nous avions un peu de bois pour ne pas mourir de froid. Mais le zinc va finir par nous tuer. Nous en souffrons en hiver comme en été, c’est intenable”. Son père nous prie de visiter sa maison pour constater de visu leur souffrance. C’est tout simplement indigne d’un pays indépendant depuis plus de 50 ans ! La Direction du logement et des équipements publics (Dlep) est décriée par les habitants des douars qui continuent à vivre à l’état primitif et qui se demandent où vont les enveloppes distribuées par le gouvernement aux wilayas : “Nous n’avons rien vu, nous n’avons rien eu.”
Dans les douars avoisinants, des habitants ont eu vent de notre visite. Ils sont venus en masse, pour nous raconter leurs souffrances.
Ici, on manque de tout, puisqu’il n’y a rien, absolument rien. De Chendgouma à Noughis, en passant par Aïn Anou et Aïn Mimoune, les gens sont livrés à eux-mêmes, sans aucune trace des milliards de dollars des différents plans quinquennaux.
Les habitants de ces hameaux isolés se plaignent de l’absence du moindre projet pouvant créer ne serait-ce que des emplois temporaires. La plupart sont inscrits au filet social, mais cela ne règle pas leur problème. “Je suis au filet social depuis 15 ans, j’ai quatre enfants, comment les faire vivre avec 5 000 DA ?”, se lamente Hamid, avant que son voisin ne nous sorte une liasse de documents : “Regardez, on nous a fait travailler l’été dernier pour éteindre les feux de forêt, mais on ne nous a jamais payés.” Dans une commune qui compte quelque 21 hectares de forêt et qui abrite plus de 10 000 cèdres, il n’existe aucun projet, pas même celui d’ouvrir des pistes et d’installer des forages pour lutter contre les incendies récurrents durant la période estivale. Ni la direction des forêts de la wilaya et encore moins l’entreprise Safa Aurès, n’ont jugé utile de s’y intéresser.
Pendant ce temps-là, ce sont les braconniers qui massacrent les cèdres pour les revendre aux fabricants de meubles et autres artisans.
Dans cette région dominée par les forêts et des terres agricoles qui s’étendent à perte de vue, aucun projet de développement n’est inscrit. “Mes arbres se meurent faute d’irrigation”, se plaint un vieux qui, la gorge nouée, se demande s’il ne faudrait pas abandonner ses terres et aller chercher une vie plus clémente ailleurs. Pourtant le barrage de Babar, situé à 80% dans la commune de Tamza, est plein. Mais ni les habitants de Tamza, ni ceux de Babar et encore moins ceux de Chechar n’en bénéficient pour le moment, faute d’absence de canaux d’irrigation et de forages.
La région recèle d’énormes potentialités touristiques, notamment à Aïn Naga, à Tidder et à Aïn Legloub. Mais c’est le cas de toutes les communes de la wilaya qui recèlent des sites touristiques et historiques inestimables (ruines romaines, domaines de ski, forêts, chutes et autres sources naturelles et thermales, gorges…), mais qui restent abandonnés, oubliés, parce qu’aucun des habitants ne fait partie des responsables du secteur du tourisme sur les plans local et national.
Même au chef-lieu de la commune de Tamza, le sous-développement est criant : absence totale d’aménagement urbain, des pistes qui laissent imaginer le décor en cas de pluie ou de neige et un manque flagrant d’infrastructures socioéconomiques. Si dans les douars, la plupart des centres de santé sont fermés depuis plus de deux ans, la polyclinique de Tamza, elle, est ouverte, mais sans pour autant servir à grand-chose. Inaugurée il y a deux ans, elle dispose d’un matériel neuf qui n’a jamais servi, faute de personnel qualifié. Hormis les trois médecins généralistes et un dentiste, le service gynécologie reste fermé, obligeant les femmes à accoucher à Khenchela. Le centre ne dispose pas d’un service des urgences et ferme, de ce fait, à 16h. Il ne faut pas tomber malade au-delà de cette heure, à Tamza.
Le seul centre sportif de la commune est géré par un jeune technicien du sport qui, malgré sa volonté débordante, ne peut pas tout faire. C’est plus un centre de loisirs (les jeunes de la région y viennent pour utiliser Internet et regarder les matches de foot). Il y a pourtant à Tamza une équipe de handball composée d’élèves. Une éducatrice aide les filles de la région à essayer de donner un semblant de vie à une région totalement enclavée, entièrement démunie.

Les écoles de la honte
S’il est un secteur plus sinistré que tous les autres dans la wilaya de Khenchela, c’est bien celui de l’éducation. Les intempéries aidant, beaucoup d’élèves vont à l’école en fonction de la météo et de l’état des routes. “Parfois, nous n’avons que deux élèves en classe”, nous raconte une enseignante, qui précise que durant les périodes de neige, les écoles restent fermées pendant plusieurs jours.
Mais le délabrement de ces écoles constitue une véritable honte pour un pays qui réserve pourtant l’un des plus gros budgets au secteur de l’éducation. Des écoles complètement délabrées, avec des infiltrations d’eau, des poêles à mazout qui, s’ils fonctionnent, constituent un véritable danger, et un manque flagrant du strict minimum pour assurer une éducation digne de ce nom. “Regardez le toit, l’eau coule de partout, impossible d’utiliser le tableau”, se lamente une enseignante à l’école Djridi-Belkacem. Sa collègue renchérit : “Souvent, en plein cours, des élèves me demandent d’aller au fond de la salle pour se réchauffer près du poêle, tellement il fait froid ici.” Dehors, ce qui est censé être une cour est tout simplement un terrain accidenté très dangereux pour les enfants. “Souvent, les élèves se blessent durant les récréations. Nous avons un centre de santé, situé juste à côté de l’école, mais fermé depuis des lustres.”
Plus loin, sur la route, deux classes qui servent d’école, ne disposent même pas de grillage.
Ici, on enseigne, dans la même classe, des élèves de la 1re à la 5e année.
Les deux enseignantes, qui assurent les cours, viennent tous les jours de Khenchela, dans un taxi, laissant une bonne partie de leur salaire dans les transports. Les élèves, quant à eux, viennent à l’école en fonction de la météo, de la praticabilité des routes et des pistes et de la disponibilité du transport scolaire.
Même dans le chef-lieu de la commune, les lycéens sont forcés de faire le trajet quotidiennement vers Khenchela, ce qui décourage bon nombre d’entre eux, notamment les filles, à poursuivre leurs études. Un lycée est en construction à Tamza. Les habitants espèrent qu’il contribuera à soulager les souffrances de leurs enfants.

Le développement, c’est pour quand ?
À l’entrée de Chechar, le gérant d’un café peste, et pour cause, il n’y a pas d’électricité depuis la levée du jour. “Les Libyens, qui sont en guerre, sont mieux que nous.” Son voisin rétorque : “Il faudrait aller habiter à Tamanrasset, au fin fond de l’Algérie, pour avoir de la considération. Il ne fait pas bon vivre dans la wilaya des martyrs.”
Plus à l’Ouest, à Babar, la plupart des maisons sont à vendre. Le village, qui surplombe le barrage du même nom, assiste à une noria de camions-citernes. “Ici, on voit l’eau du barrage, mais si on veut s’en servir, on doit acheter des citernes”, lance un jeune chômeur qui ne rêve que d’une chose : “Quitter ce douar et oublier tout ce que j’ai enduré ici. Pas de travail, aucune distraction. Ceux qui ont de la chance s’engagent dans l’armée, les autres mourront d’ennui ici.”
Que dire, alors, des douars situés sur la route de Biskra, en allant vers Zeribet El-Oued, ceux de Sakhret Nemamcha ? Que dire des mechtas de Mtoussa et d’Aïn Touila ? Oubliées, livées à leur triste sort, alors que la wilaya dispose de réelles potentialités pouvant faire oublier à ses habitants la misère et l’abandon dans lesquels ils se débattent.
Le potentiel agricole et forestier de la wilaya est, à lui seul, un sérieux atout devant lui permettre de pourvoir des emplois et de la richesse pour la région. La région dispose également de multiples gisements miniers pouvant attirer les investisseurs ainsi que le tourisme, au regard des immenses potentialités dont recèle la wilaya, qui pourrait être d’un grand apport, notamment en termes de création d’emplois.
En attendant, les Khenchelis continuent à souffrir et à prier pour que le reste de l’hiver soit plus clément.

A. B.


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