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A la une / Reportage

Jean-Charles Jauffret à Liberté

“La France a mobilisé 1 700 000 hommes entre 1954 et 1962”

©D. R.

Professeur émérite à Sciences Po Aix, où il a dirigé le département d’histoire et les recherches en histoire militaire comparée, Jean-Charles Jauffret est l’auteur de La Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire, paru chez Odile Jacob/Histoire, en janvier 2016. L’ouvrage est le fruit d’une “longue, patiente et minutieuse enquête”. L’historien a recueilli un millier de témoignages en un peu plus de vingt ans. Témoignages qu’il a eu ensuite à croiser avec d’autres sources dont les récits de certains interviewés, qu’ils avaient soigneusement notés dans leurs carnets ou journaux intimes.

 

Liberté : Vous êtes l’auteur de La Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire. Un ouvrage qui établit une véritable sociologie du soldat du contingent (les appelés, les rappelés et les réservistes ou les disponibles), mais aussi des professionnels. Il a fallu du temps et de la patience pour une telle enquête…
Jean-charles Jauffret :
Ce livre est l’aboutissement d’une enquête de terrain de 21 ans. Je tiens à souligner que des historiens algériens non “officiels” font pour l’ALN le même travail d’enquête que moi et je leur rends hommage. Je pense plus particulièrement à Ouanassa Siari Tengour et Daho Djerbal. Ce travail de fond et en dialogue des deux côtés de la Méditerranée est nécessaire pour achever de curer les plaies et établir enfin la réconciliation entre nos deux peuples.

Vous dites que depuis la fin 1955, l’armée française a été confrontée à une crise des effectifs en raison notamment de la dissolution des unités marocaines après que le Maroc eut recouvré sa pleine souveraineté en mars 1956. Mais aussi des désertions importantes dans les rangs des tirailleurs et de spahis algériens.

Quel est le chiffre exact des hommes mobilisés de 1954 à 1962 ?
La guerre d’Algérie survient au moment des “classes creuses”, c’est-à-dire des jeunes de 20 ans en petit nombre, nés en période de décroissance démographique en France dans les années 1934-1941. D’où le ressenti douloureux, pour le commandement, des désertions dues aux indépendances du Maroc et de la Tunisie, des suites de l’impopulaire guerre coloniale d’Indochine et des problèmes de conscience des tirailleurs et des spahis algériens, soldats réguliers, appelés sous les drapeaux et à ne pas confondre avec les supplétifs comme les harkis.
Total des désertions pour les Nord-Africains, supplétifs compris, entre 11 300 et 14 700. Pour les tirailleurs et spahis algériens, 6 000 déserteurs, à peu près le double des déserteurs de la Légion étrangère, soit 3 200 légionnaires.
Le nombre des désertions avérées pour les troupes métropolitaines est très faible, 888 hommes, selon Tramor Quémeneur dont la thèse, non encore publiée, est définitive sur ce sujet (à ne pas confondre avec plus de 12 000 cas de désobéissances diverses). Le chiffre total des mobilisés entre 1954 et 1962 : 1 700 000 hommes, dont 1 200 000 appelés et 200 000 rappelés et réservistes. C’est la dernière fois, pour une guerre non déclarée, non reconnue, que la République mobilise ses gros bataillons.

On apprend que le pourcentage de sursitaires avait augmenté considérablement. Le journal L’Aurore avait, dès avril 1956, appelé, à supprimer les sursis d’études. Comment le gouvernement avait réagi ?
Les gouvernements ne pouvaient pas au moment de la mobilisation des “classes creuses” se passer des sursitaires et de passe-droits et de “pistonnés”. La jeunesse française, pour l’essentiel, ne se reconnaît pas dans cette guerre coloniale qui n’a rien d’une “pacification” et donc il faut la ménager et lui laisser la poire d’angoisse des sursis pour les diplômés, qui ne sont pas majoritaires à l’époque. Dès le bac en poche, on cherche toutes les ficelles pour obtenir un sursis, en espérant que le conflit trouvera une issue politique rapidement. En outre, la grande majorité de mes témoins, quand ils pouvaient le faire, notamment en demandant une spécialité, comme radio par exemple, à la fin de leurs quatre mois de classes en métropole ou en Allemagne, faisaient tout pour retarder leur départ en Algérie.

C’était paradoxal puisque vous écrivez que, comme en 1915 ou en 1944, l’armée de masse avait un besoin urgent de chefs de section. Votre enquête révèle que de 1954 à 1962, quelque “26 000 officiers de réserve font leur devoir en Algérie”...
Vu les gros effectifs sur le terrain, il fallait à tout prix trouver des chefs de section, notamment pour tenir 5 400 postes disséminés dans le bled. Ce n’est pas paradoxal : la guerre étant impopulaire, le nombre des engagés et des rengagés était en chute libre, il fallait donc piocher dans la réserve et parmi les étudiants dirigés vers les EOR (Ecole d’officiers de réserve). Y compris pour les séminaristes et les communistes. Ces derniers étaient par ailleurs très surveillés. Ce qui donnait des situations ubuesques où ils étaient moins exposés au feu de peur qu’ils passent à l’ennemi comme l’aspirant (cas unique) Jacques Maillot…

Vous citez Jacques Frémeaux, l’auteur de De quoi fut fait l’empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2009, qui a fait remarquer que dans la période la plus dure de la conquête de l’Algérie (1841-1847), les effectifs étaient bien faibles, entre 80 000 et 100 000 hommes comparés aux gabegies du conflit algérien de 1954-1962.
Au début du conflit, cette armée d’Algérie n’a aucune envie d’y être, mis à part quelques paras ou légionnaires qui rêvent d’une revanche du conflit indochinois. Nombre de troupes viennent de Métropole ou d’Allemagne où elles ont été formées à la lutte contre les forces du Pacte de Varsovie. S’ensuit une inadaptation initiale à la contre-guérilla. Mais celle-ci nécessite de gros effectifs pour quadriller le terrain et étouffer l’ennemi, soit 400 000 hommes en effectif constant entre la fin de 1956 et de 1961. Proportion de dix contre un, credo de la contre-insurrection prôné plus tard par le colonel David Galula.

Un mouvement de contestation spontanée voit le jour, qui surprend et l’opinion et l’État. Une centaine de rappelés défile sur les Champs-Elysées. Quelle sera la riposte du gouvernement Edgar Faure à ce “spleen militaire” d’autant que d’autres manifestations allaient avoir lieu dans plusieurs grandes villes de France ?
C’est à l’automne 1955, donc très tôt, lors du rappel des premiers “disponibles”, c’est-à-dire des jeunes gens de la première réserve ayant déjà fait leur service militaire, que le rejet de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie devient manifeste parmi une jeunesse plus mâture que celle des conscrits de 20 ans (les rappelés ont 24 ou 25 ans, un métier, une famille, et sont parfois “encartés” dans un parti). Les diverses manifestations, comme le sac de la gare de Valence et la manifestation qui suit, ou la mutinerie de la caserne Richepanse de Rouen sont suffisamment graves pour que le gouvernement veuille étouffer l’affaire à la veille d’élections législatives que l’on veut décisives pour “la paix en Algérie”. L’expédition en AFN (Afrique française du Nord) est certes accélérée, mais une fois sur place, les disponibles, qui sont des électeurs, continuent de faire du mauvais esprit. De sorte que les six mois de rappel ne seront jamais exécutés. On fait rentrer ces jeunes gens, partis en octobre, avant Noël 1955, veille des législatives.

Depuis, on a mis en place un bureau d’action psychologique, qui va par la suite orienter son travail en direction de la population algérienne en général et des maquisards en particulier.
Ce bureau concerne aussi les hommes du contingent qu’il faut convaincre, notamment à travers la revue Bled, de la justesse de la “pacification”. Le bureau d’action psychologique multipliera les gaffes en voulant par exemple distinguer “Kabyles” et “Arabes” dans les unités de l’ALN. Quant aux votes “démocratiques” encouragés par camions haut-parleurs, notamment en septembre 1958 lors du référendum constitutionnel, ils tiennent plutôt de la rafle. Plus la manipulation : nombre de mes témoins ont noté l’absence d’isoloir ou la couleur violette, maléfique en terre d’islam, du bulletin “non”. Je pourrais multiplier les exemples.

Mais de l’autre côté, à partir de décembre 1958, on ordonne que, dans les unités régulières où servent des “Français musulmans”, les mesures de sécurité soient “strictement appliquées, et même, si nécessaire, renforcées”. Pourquoi cette psychose, à votre avis ?
Dans les unités régulières, les liens confiance/défiance ont été renforcés par les déboires de la guerre d’Indochine. L’esprit de corps, du moins avant le dernier quart d’heure fin 1961-début 1962, a permis dans ces unités et dans les commandos de chasse de maintenir, grosso modo, la confiance. Pour les harkis, c’est à géométrie variable selon les unités et les chefs de harkas.
Quand les carottes sont cuites ou sur le point de l’être à partir des conversations de Melun qui précèdent celles de Lugrin-Evian, la défiance l’emporte. Une des peurs principales est bien celle de la prise d’un poste par l’ALN, la nuit, à la suite de la trahison de FSNA (Français de souche nord-africaine), qu’ils soient soldats réguliers ou membres des forces supplétives.

Vous écrivez que “la bataille d’Alger a été gagnée par les paras”, cependant, Alger a été en même temps la première défaite morale de la France. Vous dites ensuite que “le doute a distillé partout son poison”. Mais comment se manifeste le tournant politique ?
Par les méthodes que l’on sait, les hommes de Massu ont, en effet, brisé la grève générale et fortement atténué la puissance du FLN à Alger en 1957.
Mais, Alger étant une capitale, même coloniale, c’est au vu et au su de l’opinion publique internationale. De sorte que cette victoire à court terme est grosse d’une défaite morale et politique.
Que la France des droits de l’Homme, celle de la Résistance, s’abaisse à agir au mépris de la loi républicaine dans des départements français entraîne ainsi une défaite morale. Je dis toujours à mes étudiants que les seuls amis déclarés de Marianne au sein de l’Assemblée générale des Nations unies, sont, à partir de la fin 1957, Israël et l’Afrique du Sud (au temps de l’apartheid)…

Emmanuel Macron a dénoncé à partir d’Alger la colonisation comme “crime contre l’humanité”. Il y a eu ensuite une levée de boucliers, il a rectifié en parlant de “crime contre l’humain”. Pensez-vous que, président, il pourrait aller jusqu’à formuler, au nom de l’État français, des excuses ?
Emmanuel Macron est un homme cultivé, un humaniste qui cite Albert Camus dans le texte. Je ne peux répondre à sa place. Il pourrait franchir cette ultime marche, ce qui serait ô combien facile si l’Algérie était une démocratie !
Mais, attention, élu président de la République à une large majorité, il devient dépositaire de toutes les mémoires. Certes, il pourrait s’adresser au seul peuple algérien et contourner de la sorte “le système”. En revanche, si on en reste au niveau étatique, il faudra aussi tenir compte de toutes les douleurs, celle des Français d’Algérie et leurs conditions d’exode, et la lancinante question des harkis. On ne pourra pas, d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre, mettre éternellement la poussière sous le tapis…

Propos recueillis par : Moussa Ouyougoute


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