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A la une / Reportage

Crime écologique à Chlef

Le petit arpent du beylik

En toute impunité, les arbres sont déracinés à coups de bulldozer. ©D. R.

L’endroit est le seul poumon qui subsiste encore dans la ville de Chlef. Néanmoins, il aura suffi de quelques jours pour qu’une vingtaine d’arbres, selon le décompte officiel, soient littéralement déracinés au bulldozer.

Et si les trois hectares de la forêt de Chegga, à Chlef, n’appartenaient à personne ? Un bout de forêt squatté par un homme qui a décidé de détruire des eucalyptus, vieux de plus de soixante ans, et d’y planter des orangers au vu et au su de tous les responsables locaux. À y voir de plus près, ce qui s’est passé à Chegga ressemble à bien des égards au Petit arpent du bon Dieu d’Erskine Caldwell où l’appel du gain pousse à tous les excès. Si le héros du roman, obsédé par l’or, a retourné toute sa terre, N. M., lui, est passé à l’acte, à la faveur de la nuit, des week-ends et des fêtes du nouvel an en défrichant trois hectares de cette forêt, sur laquelle il n’a pourtant aucun droit. Réputée pour son aspect récréatif, “djenane dalma” comme l’appellent les habitués, est très fréquentée particulièrement par les habitants de Chegga 1, Ouled-Mohamed, l’ancienne, et Oum Drou. Les sportifs y croisent les bergers et l’endroit est le seul poumon qui subsiste encore dans la ville de Chlef. Néanmoins, il aura suffi de quelques jours pour qu’une vingtaine d’arbres, selon le décompte officiel, soient littéralement déracinés au bulldozer et ensevelis sous les décombres, histoire de cacher le corps du délit, à quelques pas des berges de l’oued Chlef. Mais ce qui se passe actuellement, là-bas, est loin d’être un cas isolé. Chaque jour, un peu partout en Algérie, sous une forme ou une autre, la transgression des codes et l’accaparement des biens de la collectivité sont devenus un standard sociétal. S’approprier un bout de trottoir et racketter les automobilistes, piller le sable des rivières et des plages ou construire sur les domaines de l’État représentent, aujourd’hui, cette mentalité spécifiquement algérienne du bien du beylik, qui n’appartient à personne sauf au plus fort. Au plus criminel, en l’absence de toute autorité répressive. Ce crime écologique aurait pu passer sous silence n’était la mobilisation des gens de la région représentés par El Waffa, l’association de quartier de Chagga 1 qui a frappé à toutes les portes pour dénoncer cette atteinte “en vain”. Au milieu des arbres, à côté des souches d’eucalyptus et de ce qui fut, il y a à peine trois semaines, leur emplacement, la colère ne s’est pas apaisée et un sentiment d’injustice s’est installé. Insidieux. “Hagrouna”, le mot revient fort dans la bouche de Hamza, un jeune berger rencontré sur les traces encore fraîches des bulls. Lourd de sens, il trahit cette impuissance des faibles devant l’autorité de l’uniforme et de l’Administration. Maâmar Nacer, le vice-président de l’association ne se fait pas prier pour raconter cette spoliation par la force d’un espace public, dénonçant au passage cette politique du fait accompli. Il avouera pourtant son impuissance devant la passivité de ceux qui ont laissé faire. Les jeunes nous prennent à témoin, à peine à une dizaine de mètres du carré défraîchi et des orangers irrigués avec les eaux nauséabondes de l’oued, comme le fera remarquer Houssam Eddine, un autre berger. “Ils viennent la nuit pour arracher les arbres”, dira Ahmed, gardien dans une orangeraie voisine. “Ils ont utilisé trois bulls et un chargeur la nuit du réveillon pour abattre les eucalyptus qu’ils ont enterré sous des remblais”, ajoutera-t-il en nous montrant, de l’index, leur cercueil en terre. Hamza lui demandera de nous montrer la vidéo qu’il a prise de la scène qu’Ahmed s’empressera de nous faire visionner. Un cadrage hésitant et une vidéo de mauvaise qualité qu’il a voulu présenter à qui de droit mais il sera vivement rabroué. Les amoureux de la forêt s’indignent de ce silence complice devant ce massacre à ciel ouvert et nos interlocuteurs d’égrener les administrations qu’ils considèrent coupables de cette situation. Les forêts, l’hydraulique, l’environnement, la mairie, la daïra, tous y passent et dans leur bouche, le chiffre des 20 eucalyptus passe à 50 et 60 alors que l’effet d’émulation est par-dessus tout craint par les locaux. “Si rien n’est fait, demain, d’autres gens viendront pour abattre des arbres et planter ce que bon leur semblera.”

Tous responsables, aucun coupable
Des correspondances signées par El Waffa et des habitants et éleveurs de haï Chegga ont été adressées au premier magistrat de la wilaya pour demander l’intervention des pouvoirs publics alors que le silence du maire est longuement commenté. Au sortir de la forêt, et au bout de la piste qui y conduit, nous attendait un comité d’accueil qui a été informé de notre présence. On nous prend pour des journalistes d’une chaîne de télévision privée, ce que nous démentons assez vite. L’absence de réaction des propriétaires du verger clandestin est, pour nos interlocuteurs, la meilleure des preuves de leur crime. Dans la logique collective, le premier responsable des arbres est théoriquement la Conservation des forêts. Mais contre toute attente, Zaoui Djamel, le conservateur des forêts de la wilaya de Chlef est catégorique. “Ce n’est pas de notre ressort”, répondra-t-il, tordant ainsi le cou aux idées reçues. “Les berges de l’oued sont du domaine du secteur de l’hydraulique”, précisera notre interlocuteur qui reconnaît tout de même que ses services sont intervenus sur place du fait qu’il y a eu agression sur des arbres. “Des personnes nous ont sollicités et nos agents ont rédigé un procès-verbal contre l’individu incriminé”, expliquera Zaoui Djamel qui estime que l’intervention de ses services dans ce cas de figure relève plus d’une obligation morale que de prérogatives. Le 2 janvier dernier, un PV est dressé contre N. M., où il dément avoir détruit les arbres en question. Le rapport mentionne 20 arbres d’eucalyptus vifs, de 10 à 13 m de haut avec un diamètre de 1 à 1,30 m, déracinés et une surface de près de 3 hectares qui a été défraîchie. Pour sa défense, l’homme affirme détenir un contrat d’excellence délivré par les services agricoles. Faux, rétorquera le DAS, qui déclarera n’avoir “délivré aucune autorisation à qui que ce soit !” (voir encadré). Si la Conservation des forêts se constitue partie civile dans cette affaire, ce dossier est loin d’être une exception. En effet, en 2016, à titre illustratif, le bilan non encore finalisé de cette administration fait état de 180 PV dressés pour diverses infractions. Le spectre des agressions contre les forêts va des délits de la coupe sauvage (8 infractions concernant 127 arbres) aux constructions illicites (17 cas) en passant par le défrichement (47 dossiers pour 20 ha), le démasclage, en rapport avec le trafic de liège (4 PV pour 106 arbres) ou encore le labourage illicite (31 cas pour 14,30 ha). Quant au chapitre des crimes, il concerne les incendies avec 53 cas enregistrés l’année dernière et la perte de près de 61 ha de forêts et le trafic de marteau destiné à estampiller le bois abattu et sa traçabilité. Le braconnage est aussi l’autre fléau dans la ligne de mire des forestiers qui estiment qu’il est temps que la loi 84-12 soit amendée pour durcir les pénalités. L’article 72 stipule que quiconque abat un arbre de moins de 20 cm de diamètre et d’un mètre de haut est passible d’une amende allant de 2000 à 4000 DA.
L’article 74 punit de 1000 à 2000 DA d’amende au quintal tout participant au démasclage. En cas de récidive, l’amende est doublée et les contrevenants risquent 15 à 60 jours de prison. Légères pénalités devant le crime commis par des prédateurs arrachant des arbres parfois centenaires. À la direction de wilaya de l’hydraulique, le verdict est sans appel. “La servitude du domaine public de l’hydraulique est de 5 m des berges de l’oued”, dira son directeur. Comprendre que ce qui se passe à Chegga n’est pas de leur ressort et nous apprendrons que la forêt est du domaine privé de l’État non affecté. Si les services de l’hydraulique avaient par le passé délivrés des décisions d’exploitation des cultures pendantes, ce n’est est plus le cas maintenant. Le dossier de la forêt de Chegga trahit superbement cette carence de l’État sur le terrain laissant la loi du plus fort et du plus protégé prendre le pas. Cette appropriation par la force devant l’absence de la loi est en train de s’imposer en véritable mode de vie, par mimétisme ou volonté délibérée de prédation alors que le sommet de l’État, silencieux, est loin de donner l’exemple de probité à suivre.  

Reportage réalisé par : Saïd OUSSAD


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