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A la une / Reportage

Trois semaines après les attentats de Paris

Les Algériens de Barbès face aux regards méfiants et suspicieux

Paris et son quartier Barbès continuent de vivre malgré la douleur née du drame. © D. R.

“Marlboro, chemma diel lebled” … À peine sur le trottoir, que nous voilà hélés par des jeunes et moins jeunes nous proposant des cigarettes américaines, du tabac à chiquer ramené d’Algérie ou encore du parfum Coco Chanel tombé d’on ne sait quel camion pour reprendre certains.

Il est 17 h passées de quelques minutes, ce mercredi 2 décembre, quand nous sortons de la bouche de métro de Barbès, ce quartier qui fut de tout temps assimilé à la communauté africaine, en général, et algérienne, en particulier. Notre apparition surprendra une nuit automnale, en train d’entamer le déroulement de son écharpe, au crépuscule de sa vie et pas du tout soucieuse des règles des saisons en continuant d’afficher de douces températures.  L’atmosphère est détendue, contrastant avec la réputation que s’est faite le quartier des années et des décennies durant.  Majoritairement des Algériens, les vendeurs à la sauvette “exerçant” de part et d’autre de la bouche de métro sont plutôt discrets, comme d’ailleurs le dispositif sécuritaire pourtant très “démonstratif” il y a juste trois années. Il n’est pas rare de tomber sur une patrouille pédestre des services de sécurité mais nous sommes loin de ces images, d’il y a quelques années, de camions bondés de CRS stationnés dans les alentours. Leurs activités s’étendent, avec une moindre concentration, en direction de la porte de Clichy longeant la rue jusqu’à l’intersection menant vers la rue des Islettes et le quartier de la Goutte d’or et même du côté du boulevard Rochechouart, en logeant les magasins Tati. Dans l’autre sens, plus bas, à hauteur de la bouche de métro de la Porte de la Chapelle, les lieux grouillent de monde. Lors de notre passage, un semblant de mini-souk de vêtements étalés à même la chaussée s’est improvisé. Ici, les Algériens sont de plus en plus rares, si ce n’est quelques harragas arrivés sur les lieux ces cinq dernières années à l’image des milliers de Tunisiens et Africains du Sahel pour qui le 18e arrondissement parisien n’est qu’une autre étape dans leur migration vers l’Allemagne, l’Angleterre ou encore les pays scandinaves. En plein milieu des travaux de la COP21, et trois semaines après les attentats barbares qui ont endeuillé le cœur de la France, Barbès by night nous renvoie l’image d’un Paris qui a choisi de continuer à vivre plutôt que de céder à l’instinct de la peur et aux sirènes de la haine. Si ce n’est ce commerce précaire, la ville - quartier qui compte plus de 23 000 habitants, présentée comme un nid de délinquants par certains et comme un espace de mal-vie communautaire par d’autres, semble décider à se débarrasser de ces clichés Ses priorités, celles de sa jeunesse, ont été déclinées il y a quelques années de cela et le processus de sortie d’un ghetto pour intégrer son espace européen continue son bonhomme de chemin. 
À 19 h, la majorité des commerces avaient déjà baissé rideau. Ils seront suivis, une heure plus tard, par les bars-cafés-restaurants. Avant 22h, les derniers vendeurs à la sauvette disparurent dans la nature permettant à la nuit de terminer de dérouler son écharpe et à Barbès de s’endormir.
                                                                         
À la Goutte d’or, les beurs et les bobos
Flash-back. La mi-journée, nous étions déjà là, en plein dans le brouhaha du marché quotidien mais aussi à l’écoute de ses jeunes et vétérans.  Africains, Asiatiques et Européens se mêlent dans ce souk, devenu une véritable curiosité touristique, selon un agent de voyages installé ici à Montmartre. Les gens vaquent en confiance à leurs achats et la forte présence de vendeuses de la gent féminine, même à la criée, y est certainement pour quelque chose.                                             Plusieurs Européens ont porté leur prédilection sur les lieux. “Je viens à cause des prix et aussi de l’ambiance qui règne”, nous explique Annie, une retraitée de 78 ans qui habite la rue Lamarck-Caulaincourt.
Il est midi passé de trente minutes quand nous entamons la rue Myrha du quartier de la Goutte-d’Or connu pour sa plus ancienne mosquée de la région. La mosquée Khaled-Ibn El-Walid, qui a ému par la passé la population européenne à cause des scènes de grandes prières à même sur la chaussée, bloquant la circulation, se situe au 29. Un volontaire, portant un brassard de sécurité accueille et filtre les fidèles tout en échangeant des blagues avec 3 vétérans assis sur les marches de l’édifice de modeste envergure.  Il faut dire que le site a perdu de son aura depuis le temps et l’écrasante majorité des Maghrébins, notamment des Algériens, préfèrent, depuis, accomplir leurs prières, 300 mètres plus loin, à la mosquée de la rue Stephenson.    
Faisant face à l’autre chaussée où les 3 anciens kiosques de mobile phone et l’épicerie sont toujours là, flambant neuf, le centre culturel de l’islam de Stephenson a ouvert ses portes en 2013. L’édifice moderne est composé d’un espace culturel, au rez-de-chaussée, et d’une mosquée à l’étage. Alors que le centre culturel proprement dit est géré par la mairie de Paris, le lieu de culte, lui, est géré par la société des Habous, soit la grande mosquée de Paris. Si les trois quarts de la salle ont été remplis, à cette heure-ci de la journée, elle le fut beaucoup plus par des personnes âgées et des jeunes comme on trouve dans n’importe quelle mosquée modérée d’un quartier branché d’Alger.                                                        
La Goutte-d’or contient un autre centre du genre, ouvert en 2005, du côté de la rue de Léon. Démuni de salle de prière, le centre de la rue de Léon offre un espace restauration.                Pour Djamel, la soixantaine entamée, commerçant de son état et lui-même fils d’un immigré, la mosquée de Stephenson, à travers sa localisation et sa modernité, est venue donner l’image qui sied à l’islam. “Malheureusement, seule la salle de prière attire les Maghrébins du quartier qui continuent de bouder les activités culturelles”, continue d’expliquer Djamel qui rajoute que les seuls Algériens qui participent aux activités sont les nouveaux venus dans le quartier au même titre que les Européens.                                              
Cet avis est partagé par Hassina, employée à la mairie de Paris. “Ces équipements socioculturels, la restauration du quartier de la Goutte d’or, son ouverture aux autres à travers l’offre thématique déclinée par ces mêmes centres ainsi que l’accompagnement des associations d’insertion des jeunes, entamés depuis 2006, ont été nécessaires pour que Barbès recouvre sa place de quartier parisien tout court. Mais cela reste insuffisant si les gens de Barbès ne sont pas eux-mêmes acteurs et bénéficiaires de cette offre culturelle et sociale.” Barbès fait sa mue et séduit de nouveaux habitants attirés par le prix relativement abordable de l’immobilier et la sécurité ainsi que l’hygiène qui s’améliorent depuis que les grands dealers furent chassés des lieux à partir de 2006.   Ici, les beurs appellent ces nouveaux arrivants : les bobos, “des gens qui ont de l’argent et qui aiment vivre avec les pauvres”, explique Khamiss, président de l’Association d’insertion des jeunes de la Goulte-d’or-Laghouat implantée 48 rue Myrha. Agé de 27 ans, de père marocain et de mère algérienne, Khamiss et malgré ses séjours en Algérie, pense que son avenir est en France et dépend de son insertion par le travail et la création de richesses. Il tonne : “Je suis Français de culture algérienne même si j’ai une tête d’Arabe !” De son avis, Paris et son quartier Barbès continuent de vivre malgré la douleur née du drame. À l’instar des jeunes de sa génération, il rejette le terrorisme et il n’arrive pas à trouver de qualificatif aux actes perpétrés le 13 novembre dernier. “Je n ai pas entendu un seul beur se réjouir de ces actes barbares. Peut-être il y a des malades qui pensent que cela peut être justifié mais on n’a jamais entendu personne le dire”, explique-t-il. “D’un autre côté, je n ai pas vu un seul Européen venir nous crier sa haine”, enchaîne Khamiss. À l’image des musulmans de France, il redoute un mélange des genres dans la lecture des événements. “Oui, nous avons peur de l’amalgame. On ne nous stigmatise pas, on ne nous le dit pas, mais on le ressent dans certains regards, pas tous, et de telles appréhensions nous les comprenons bien après ce qui vient de passer.” Interrogé sur le devoir de se démarquer de tels comportements, Khamiss regrette qu’on leur demande de prendre la parole mais sans jamais la leur donner. “Ce qui vient de passer n’a rien à voir avec l’islam, c’est un acte de fous.  Cela nous fait mal qu’on nous demande de dénoncer quelque chose à laquelle nous nous sentons étrangers”, plaide le président de l’association du 48, rue Myhra.    
Nous quittons Barbès après un regard sur d’un côté la salle de spectacles Louxor rouverte récemment et, de l’autre, la nouvelle brasserie qui a remplacé le marchand de tissus. Avec les deux centres culturels, ces édifices modernes, malgré certaines réticences, présagent de l’avenir du quartier sur lequel veille aussi, depuis la colline de Montmartre, la cathédrale du Sacré- cœur. La France de Barbès et de Montmartre aura besoin de tous ses enfants, sans exclusive, pour combattre un mal transnational nommé terrorisme.


M. K.


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