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A la une / Reportage

Deux ans après la chute de Kadhafi

Les Libyéens savourent enfin leur liberté

Deux ans après sa révolution, la Libye se pare d’un nouveau visage, se donne à voir sous un autre jour peint dans les sourires des enfants qui se sont remis à rêver. Rêve d’un peuple longtemps opprimé, persécuté, humilié, qui a désormais retrouvé la liberté. Il en profite, en ce deuxième anniversaire de sa libération, malgré ses blessures, à travers une manifestation de joie inédite dans le pays. L’Unité de fusion et de liaison a tenu à partager ce moment avec les Libyens et à le médiatiser. Cette image est un démenti, selon eux, à tous les mensonges colportés sur les effets de la révolution. Pendant dix jours, aucune balle n’a été tirée. La preuve ! Les responsables et autorités du pays rencontrés sont conscients des défis mais restent optimistes pour l’avenir de la Libye.

Dix-sept février 2011, première étincelle de la libération de la parole à Tripoli. Tripoli, en ce jour, dans sa rue de Fechloum, se lève en solidarité avec les manifestants de Benghazi réprimés dans le sang.
Deux ans après la chute du dictateur, la martyre a essuyé son sang pour rendre hommage à ses martyrs sous le signe de la fête, de la joie du spectacle qui enterre les 42 années de silence, d’étouffement, 42 ans d’interdit imposé à tous les Libyens sauf la cour et les courtisans de l’autocrate rétrograde qui a privatisé le pays et la vie de tous les autres. “Il dépensait jusqu’à un milliard de dollars pour sa fête nationale où personne n’était invité”, dit Mohamed, un des premiers insurgés de la rue Fechloum. Pour tout le monde, comme pour Mohamed, ici à Tripoli, Kadhafi n’est jamais cité par son nom, il est devenu impersonnel. C’est l’autre, est-il devenu. Et pour éviter d’être dérangé dans ses fêtes, il entourait les lieux d’un grillage et de vigiles pour empêcher le Libyen d’y assister. A côté de lui, Haythem Mohamed Ben Noussair, frère d’un martyr, devenu un héros, raconte “l’aventure” de sa rue. Il est l’auteur avec son ami Mohamed de la vidéo diffusée par CNN Arabic. Encagoulés, ils ont lancé le message du soulèvement de Tripoli en soutien aux frères de Benghazi. Ils ont réussi à introduire l’équipe de CNN dans le quartier, faire passer le message ainsi que des vidéos d’aveux de miliciens des brigades de Kadhafi. Le quartier sera totalement cerné et isolé pendant des jours. La résistance s’organise, improvise ses armes. Désemparés, quelques mercenaires ont vendu leurs armes, des kalachnikovs, aux insurgés. Quelque 3500 dinars libyens l’unité.
Passée la mi-journée, la rue est devenue une grande scène de spectacle avec chants, pétards, feux d’artifices, défilés incessants de drapeaux. Dans le ciel ensoleillé, des chasseurs et des hélicoptères accompagnent cette parade populaire spontanée.
La place centrale de Tripoli, place des Martyrs, naguère vidée, est occupée à longueur de journée par la population. Et pour cet anniversaire, elle est devenue inaccessible. Impossible, en voiture. Et il faut des heures pour le piéton.
Le 17 février, symbole, est devenu une fête nationale. Tous les quartiers et toutes les villes du pays organisent les festivités dominées par le rythme du peuple. Spontanément, les habitants ont décidé d’organiser les choses, chacun avec ses propres moyens. Des millions de drapeaux, de fabrication chinoise, des pétards, des feux d’artifices, sont achetés par le “petit” peuple pour exprimer sa joie, et surtout “la parole retrouvée”. Des jeunes distribuent de l’eau, des boissons fraîches, des confiseries aux passants arrosés d’une eau parfumée aux fleurs. Des hommes, des femmes, des filles, des enfants en bas âge, même les vieux ont tenu à participer à l’événement. Chacun raconte sa part dans cette libération. Libération, liberté de dire, de parler, de s’exprimer et qui s’exprime à travers les sourires. Chants, danse dans la rue, sur les trottoirs, les nouvelles chansons glorifiant la révolution et les révolutionnaires “battent” à pleins décibels, dans les voitures, dans des magasins transformés à l’occasion en scène de musique.
Rue, symbole également de la libération de la femme, la première femme à venir dans le risque de Tripoli quadrillée par les brigades de Kadhafi soutenir Benghazi. “C’est un honneur et une fierté”, dit Rabéa Ali, une femme âgée, femme au foyer habitant le quartier. La première action a été, dit-elle, de retirer nos enfants de l’armée. Elle se présente, le sourire en coin, comme étant la mère de tous les martyrs de sa rue. Elle réclame toutefois que Abderrahim El-Kib, chef du gouvernement post-Kadhafi, soit jugé. Les hélicoptères continuent de tournoyer dans le ciel, alors que leurs occupants saluent de là-haut la grande foule en liesse. “Cet hélicoptère (civil) bleu et blanc est celui de Khamis, le fils de Kadhafi. Maintenant, il est aux Libyens”, dit encore Mohamed qui insiste sur la privatisation du pays. Des jeunes et des filles, nombreux, chantent et dansent sur les trottoirs, alors que le rue semble trop étroite pour contenir toute la foule. Tout le monde se prête à l’interminable séance photo. Des caméscopes, des appareils photo, des portables immortalisent cette fresque de couleurs et de joie inédites dans ce pays que son “guide” vouait au triste silence du peuple réduit à des millions de silhouettes amorphes.
Des militaires, des policiers et des volontaires veillent sur le caractère joyeux de cette journée particulière pour les Libyens. Aucun incident n’a d’ailleurs été enregistré. Ni à Tripoli et sa banlieue ni ailleurs. Les Libyens veulent montrer leur véritable image, cette image que Kadhafi a déformée, défigurée…souillée.
“Ce sont des mensonges”, s’insurge Hamida Al Naas, directrice de lycée. Elle s’insurge également sur l’attitude de certains pays qui ont soutenu Kadhafi alors qu’ils savaient que c’était un dictateur, un oppresseur qui a réprimé son peuple pendant plus de quarante années. Elle refuse cependant d’accabler tous les étrangers. “Ceux qui veulent venir travailler sont les bienvenus”, dit-elle.
La rue semble infinie. Des familles s’arrêtent pour se faire photographier. “Sans problème”, disent-elles. Une nouvelle habitude qui s’installe dans la Libye libérée.  Il faut se frayer un chemin parmi les voitures, les drapeaux, même le drapeau amazigh est partout présent, représentant désormais un pan de cette liberté arrachée en 2011, la foule et les banderoles pour pouvoir faire toute la rue Fechloum devenue symbole vers où convergent tous les pas. Et surprise ! Abderzak, cheveux grisonnants, petite lunettes et petit sourire. Il a fait ses études d’interprétariat en Algérie. Il connaît Oran, Alger, Béjaïa et parle la langue populaire avec toutes ses nuances régionales. Adapté et marié à une Algérienne, il a tenu cependant à retourner vivre dans son pays. Et travailler à son compte. Il a refusé de travailler pour Kadhafi, dit un voisin qui le connaît bien. Pour définir le régime de Kadhafi, il a préféré le résumer par une image. “Tu es un pays pétrolier, comment vas-tu nettoyer ailleurs alors que ta maison est sale?”. Référence à ses investissements absurdes dans certains pays africains et bien entendu ses ingérences injustifiées dans les affaires d’autres Etats. Le polyglotte est aussi optimiste pour son pays que ceux qui défilent depuis trois jours à Tripoli et ailleurs. “Nous avons les moyens de nous en sortir et de devenir leaders”, tranchent-ils.
Au bout de la rue, place à l’art. Un mur est taggé, peint dans l’expression de la douleur, de la mort et de la tristesse mais vite estompé par le drapeau national. A côté, une godasse de mercenaire est transformée en pot où est planté un cactus nain. Et ça pousse ! Le caricaturiste Nizar Siala y a élu domicile avec son trait vengeur, inconciliable et indomptable. Il a croqué en plusieurs “exemplaires” et sous ses différentes “facettes” le Kadhafi. Bachar Al Assad a eu également été tranché par le crayon de l’artiste. La tête sympathique, Nizar ne connaît cependant rien de la caricature algérienne. Rien, non plus, de la presse algérienne. Depuis que Kadhafi a décidé de supprimer le français et l’anglais, la marge de lecture des Libyens a été considérablement réduite. Il voulait en faire des lettrés analphabètes.
Difficile de quitter cette ambiance inconnue en Libye, mais un autre quartier, Souk Jemaâ est à l’appel. Difficile aussi de refuser de partager ce moment de fête avec les habitants de ce quartier de la capitale excentré du centre ville et superbement détesté par Kadhafi au point de laisser ses ruelles encore à l’âge des pistes, boueuses en cet hiver. A l’accueil, le comité révolutionnaire. Treillis et large sourire. Il aura fallu des dizaines de minutes, se faufiler dans le trafic, pour atteindre ce quartier. Présentation, explication, témoignage et déception de voir ce quartier “marché” et son patrimoine millénaire disparaître, remplacé par des constructions sans âme qui ne trouveraient signification que dans les visions fantasques du roi des rois déchu. Les photos des victimes encerclent sur une grande affiche le portrait du héros national, Omar El Mokhtar, définitivement réhabilité par ses descendants. Les enfants courent partout, symphonie de klaxons et de musique et les familles, qui à pied qui en voiture, défilent le long de l’artère principale. Les “jeunes”, des intégrés dans l’armée et la police organisent le flux, posent pour la photo souvenir. “Ils ont tous fait la révolution”, explique le doyen des insurgés, Amine Al Misrati,  un gaillard en treillis, la cinquantaine passée, une longue barbe avec le sourire constamment collé sur son visage.
La nuit commence à tomber sans affecter l’intensité de la fête. Le rythme se maintient alors qu’une scène se prépare pour accueillir les festivités nocturnes. Plusieurs femmes occupent déjà le bas de la scène. Ce n’est plus comme avant. On peut les aborder, discuter avec elles, se renseigner auprès d’elles ou, comme pour nous étrangers, leur faire des entretiens.
Fatma Achour Soued, un brin timide, s’approche et se met à défendre l’image de son pays, deux ans après la révolution. Tout ce qui se raconte sur la situation sécuritaire est mensonge. “On est en sécurité sur tout le territoire national”, dit-elle. Comme les autres femmes, elle est venue malgré la nuit participer à cette fête, la fête de la révolution qu’elle a vécue dans sa chair. Elle est certaine que la révolution a apporté la liberté, libéré la parole et qu’on s’achemine vers l’égalité et la garantie des droits pour tous ses concitoyens. D’autres femmes autour d’elles opinent et l’applaudissent. La cité est illuminée par les projecteurs, les feux d’artifice et des ballons munis de bougies plates que les jeunes laissent gonfler avant de les laisser inonder le ciel comme des constellations.
La nuit se donne ainsi à voir sous un autre jour comme un interminable moment de joie et ce spectacle naguère interdit qui se prolonge jusqu’au lever du jour. Tripoli ne dort pas. Ne dort plus depuis déjà trois jours qu’elle se prépare à cette occasion. Tripoli ne dort pas et est protégée par ses “bouaba”, portiques, barrages fixes des services de sécurité qui contrôlent tous les accès. Militaires, policiers et volontaires ne badinent pas avec la sécurité. Les “résidus” du dictateur peuvent encore s’aventurer et en profiter pour tenter de semer le désordre. “Nous savons qu’il y a encore des gens qui rêvent de revenir à l’ancien ordre parce qu’ils ont perdu leurs avantages”, dit un jeune militaire dans un barrage à l’entrée de la ville.
La fête a bien commencé depuis deux jours, elle se poursuivra jusqu’au 25 février.


D. B.

 

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