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A la une / Reportage

"1ère partie"

Les pèlerins d’Abadiania

À travers ce reportage, le lecteur est invité à se délester de ses bagages, pas n’importe lesquels, ceux que l’on traîne partout. Ceux qui influent sur nos jugements et nos valeurs. Armés de nos certitudes, nous ne pouvons réellement saisir la souffrance des autres. C’est pourquoi nous avons décidé, comme des millions de personnes, d’aller chercher la vérité dans les entrailles du Brésil.

Pour se rendre à Abadiania, une ville localisée à 115 km de Brasilia, dans les hauts plateaux, il faut emprunter la BR 060, une route fédérale à deux voies qui se prolonge jusqu’à la frontière du Paraguay. (Voir photo 1)

Cette localité poussiéreuse au climat sec et chaud se situe à l’intérieur de l’État de Goias. Avec plus de trente auberges, des commerces et une grande concentration d’étrangers, Abadiania est à l’image des villes sorties de nulle part, tout en contraste.

Jardin des anges, Bel Horizon et Sœur soleil, Sœur lune, les pousadas (auberges) aux noms ésotériques affichent complet. Une chambre est retenue dans la pousada Lumière divine, l’une des rares à avoir encore des places. Mon arrivée coïncide avec celle d’un couple d’Allemands. L’accueil est chaleureux, l’employée d’humeur guillerette nous fait visiter les lieux avec le sourire. Nous traversons un charmant jardin. Sur le gazon, des galets forment une spirale au pied des chaises longues, deux manguiers imposants distribuent de l’ombre sous une chaleur intense.

Avant d’accéder à la chambre, nous passons par un patio couvert. Une grande table est dressée pour le déjeuner, un groupe de gringos (étrangers) vêtus de blanc attendent les plats en buvant du thé. Sur la façade, deux panneaux en liège détaillent en anglais les horaires de réfection et le règlement de la maison. Des symboles mystiques et des portraits sont accrochés aux murs.

La chambre qui m’est proposée est spartiate, mais propre. Il serait injuste de se plaindre, le prix du séjour en pension complète est imbattable.

Premier réflexe à 32 degrés, chercher l’interrupteur qui déclenchera le ventilateur accroché au plafond.

Qu’est-ce qui pousse tant d’étrangers à traverser les océans, et à renoncer à leur confort, pour séjourner dans une petite ville du centre du Brésil ?

Cette municipalité rurale de quinze mille habitants recèle un « trésor » corpulent d’environ un mètre quatre-vingts. Joao Teixeira de Faria, 69 ans, plus connu sous le nom de Joao de Deus ou John of God. Cet homme, quasi illettré, né à Cachoeiro de Fumaça, dans l’État de Goias, est l’un des médiums les plus réputés au monde.

Selon ses propres statistiques, près de 9 millions de personnes venues de vingt-deux pays se sont rendues à Abadiania pour se soumettre à des chirurgies spirituelles, une pratique de plus en plus défendue au Brésil.

Anonymes et célébrités se bousculent dans la Casa Dom Inacio pour espérer une guérison ou soulager leur âme.

L’ex-président Lula ainsi que de nombreuses vedettes locales ou internationales comme Shirley MacLaine ont bénéficié des soins de Joao de Deus. L’une des dernières vedettes à avoir fait le voyage fut la célèbre présentatrice américaine, Oprah Winfrey.

Le parcours très balisé commence et se termine dans la propriété de douze mille mètres carrés, la Casa de Dom Inacio, située dans la partie neuve de la municipalité. Le portail bleu s’ouvre sur un complexe qui compte un centre de guérison, un parking, une cantine, une cafétéria, une librairie, une pharmacie, une aile administrative et des jardins. Les constructions sont peintes en bleu et blanc. Les intérieurs sont décorés de portraits religieux empruntés à l’imagerie catholique, de photos de Joao de Deus, de cristaux et de divers objets holistiques.

Le médium reçoit trois fois par semaine, le mercredi, le jeudi et le vendredi de 8 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures.

Pour entrer dans cet « hôpital spirituel » il faut se vêtir de blanc. Vous êtes orienté vers le kiosque où vous remplissez une fiche pour obtenir un billet gratuit, classé selon un protocole précis : première fois, seconde fois, révision ou remerciement. Ensuite, vous êtes conduit dans le hall principal, une sorte de grand patio où sont disposées des chaises en plastique, pour y faire une première prière et recevoir des instructions. (Voir photo 2)

À 8 heures précises commence la file qui mène à la première salle des « courants ». Il en existe trois qui sont autant de filtres avant d’accéder au médium. Cette pièce est destinée à nettoyer l’énergie de ceux qui passent par cette salle. Des bénévoles se chargent de donner des instructions en anglais et en portugais : « Ne croisez ni les bras, ni les jambes, fermez les yeux et concentrez-vous. Laissez les entités faire leur travail… ». (Voir photo 3)

Les curieux se font immédiatement remarquer par des bénévoles aux aguets. Un responsable de salle se présente sur le champ pour me faire remarquer que j’interromps le courant d’énergie :

« — Fermez les yeux et décroisez les jambes, vous perturbez l’énergie collective.

— Mais je…

— Chuuut ! »

Comment expliquer à ce monsieur qu’un reportage se fait rarement les yeux fermés ?

Pour déjouer l’attention des bénévoles, je garde les yeux mi-clos et évite de croiser les jambes. Trouver une position confortable lorsque l’on n’est pas équipé de coussins moelleux ou de repose-tête est une gageure. La dureté des bancs en bois vous fait vite trouver le temps long. Après m’être imprégné de l’ambiance de la salle des courants, je décide de présenter mon laissez-passer de journaliste. Un assistant me conduit en silence dans une seconde pièce en forme de L, la salle de l’Entité, celle où l’on reçoit les adeptes et les conseille.

Les personnes assises paumes tournées vers le haut, toutes de blanc vêtues, sont plongées dans une méditation profonde. Certaines d’entre elles portent des masques de sommeil ou des bandeaux blancs. Le profane ne peut qu’être impressionné par la gravité du lieu. Beaucoup des personnes présentes sont atteintes de maladies incurables. (Voir photo 4)

On m’indique un siège, je m’assois en silence, toujours les yeux mi-clos en essayant d’épouser la gestuelle des personnes présentes. Une musique douce accompagne la méditation.

Ma place est privilégiée, car située face au siège du médium. Dans le centre névralgique de la pièce se déploient une rangée de fauteuils confortables occupés par des adeptes et une sorte d’autel composé de tournesols, de cristaux, de triangles, de portraits religieux, de statuettes et de divers objets mystiques.

La chaleur commence à être étouffante, est-ce dû à la puissance de l’énergie collective ? Non rien de surnaturel. Les chuchotements des bénévoles qui nous parviennent jusqu’aux oreilles indiquent qu’une panne impromptue a coupé les climatiseurs et les ventilateurs. Mes voisins imperturbables sont plongés dans le recueillement. Sur ma droite, les respirations fortes et les quelques ronflements révèlent que la fatigue et le décalage horaire ont eu raison de certains adeptes.

Une vingtaine de minutes plus tard un bruissement venant du fond de la salle se fait entendre. Les bénévoles gagnés par la nervosité vont et viennent. Le médium Joao de Deus avance à pas de loup. Habillé en blanc, légèrement voûté, il scrute l’assemblée en marquant des pauses pour échanger avec ses assistants. Arrivé à hauteur du fauteuil surmonté d’un triangle, il retire ses chaussures avant de s’asseoir et poser ses pieds nus sur un coussin.

Une file d’attente se met en place pour recevoir les recommandations. Un condensé de l’humanité, composé de femmes, d’enfants, d’hommes, valides ou invalides, de toutes nationalités, attend patiemment son tour. De petits groupes constitués par affinités linguistiques se forment à l’intérieur de la queue. Chacun de ces groupes est accompagné d’un guide chargé de faciliter la rencontre avec le médium. (Voir photo 5)

Une par une, les personnes sont entendues, observées et orientées. Certaines se présentent avec la photo d’un proche. Les chanceux ont un peu plus de temps pour expliquer leur cas, mais pour la plupart des patients, l’audience n’excède pas une minute. Avant de prononcer un mot, il arrive que l’intensité de son regard bleu profond se fixe sur une personne pendant de longues secondes. (Voir photo 6)

Joao de Deus prescrit des remèdes à base de passiflore (une plante qui a des vertus calmantes), en griffonnant machinalement sur un bloc de papier, puis indique à ses collaborateurs d’un coup de menton la marche à suivre. Le patient est invité à revenir dans l’après-midi ou à se rendre dans la salle de chirurgie. (Voir photo 7)

La pièce où sont pratiquées les interventions se situe dans le fond de la salle des Entités. Les personnes soumises aux traitements doivent suivre des procédures bien précises.

Ceux à qui il a été prescrit une chirurgie spirituelle recevront une transmission d’énergie à l’aide d’un médium suivie d’une méditation.

Les chirurgies visibles sont pratiquées avec parcimonie et dans la majorité des cas sur des personnes habituées des lieux.

Joao de Deus introduit, sans anesthésie et sans asepsie, une pince chirurgicale longue de 15 cm dans la fosse nasale ou racle le globe oculaire avec un couteau de cuisine. Le patient n’émet aucun gémissement et semble n’éprouver aucune douleur. Les chirurgies durent en moyenne trois à quatre minutes, mais peuvent aller jusqu’à un quart d’heure. (Voir photos 8 et 9)

Après l’intervention, le malade est emmené sur un fauteuil roulant dans la salle de récupération. Et doit se soumettre à une série de recommandations : travail spirituel et gélules de passiflores, repos complet durant huit jours, abstinence sexuelle pendant quarante jours et régime sans porc, sans tabac, sans alcool et sans poivre.

Les chirurgies les plus communes de la Casa de Dom Inacio sont pratiquées dans le globe oculaire ou dans les fosses nasales avec du coton imbibé d’eau fluidifiée (eau bénite), mais il arrive que le médium fasse de petites incisions, ces dernières pratiquées avec précaution sont plus rares, compte tenu de la législation brésilienne.

Joao de Deus demande toutefois aux malades de ne pas abandonner la médecine conventionnelle. Il est fortement conseillé au patient de continuer son traitement tel quel. « Les prescriptions du médium ne remplacent, ni n’interfèrent en aucun cas avec les médicaments personnels ».

Son credo répété à l’envi consiste à dire que ce n’est pas lui qui guérit mais Dieu à travers les entités.

Le médium ne fait payer ni les consultations, ni les interventions. Seules les boîtes de 175 gélules à base de passiflore sont vendues au prix de 50 réais (environ 20 euros) ainsi que les bouteilles d’eau fluidifiée qui ne coûtent pas plus cher que l’eau achetée dans un magasin.

(...à suivre)

M.C