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A la une / Reportage

4 ème partie

Les pèlerins d’Abadiania

Rendez-vous est pris pour un entretien avec le directeur de la Casa.

Derrière un bureau méticuleusement rangé, un homme affable, la soixantaine dégarnie, m’invite à prendre un siège avec une voix de baryton.

Avant de démarrer l’interview, le directeur administratif me demande de signer une déclaration prohibant tout usage commercial des photos prises dans le périmètre de la Casa. Ainsi que toute divulgation ou commentaire qui peut laisser croire que Joao de Deus est un magicien, un sorcier ou un guérisseur.

Les entretiens et l’accompagnement des traitements ne peuvent être réalisés qu’avec l’assentiment des personnes concernées.

La déclaration est signée en deux exemplaires.

L’interview peut commencer.

ITW :

 

Hamilton Perreira, manager de la Casa : « Il n’y a pas de substitut… »

Quelle est votre fonction ?

Je suis administrateur général de la Casa. Je m’occupe de la partie externe : cantine, bibliothèque, pharmacie, manutention, laboratoire et pharmacie.

 

Vous êtes salarié ou volontaire ?

Fonctionnaire de la Casa.

 

Comment êtes-vous arrivé à ce poste ?

Il y a trente-quatre ans, j’étais le maire de la ville d’Abadiania, et Joao faisait son travail à Anapolis (une ville voisine). À cette époque-là, il y avait une persécution des religieux et de quelques médecins du Conseil Régional de Médecine contre Joao. Sur indication du maire d’Anapolis, qui était également un ami, Joao est venu s’installer dans notre municipalité.

 

Et c’était donc dans un petit endroit, de l’autre côté de la rue, à la Casa de Dom Inacio, que j’ai connu Joao de Deus. Presque trente ans plus tard, il m’a proposé de venir travailler avec lui.

 

Il n’y avait rien ici ?

Non, rien. Il a commencé dans une petite maison, là-bas. Et après ça s’est élargi avec des tentes en toile. D’ailleurs, toute cette partie de l’autre côté de la rue n’existait presque pas.

 

Qu’est-ce que vous diriez à une personne qui rejette les cures réalisées par Joao de Deus ?

Je pense qu’il y aura toujours des personnes sceptiques. Ici, on a l’habitude de dire que les gens viennent ici pour l’amour ou pour la douleur. Moi, par exemple, je suis catholique. Il y avait beaucoup de choses ici auxquelles je ne croyais pas. Et c’est après mon arrivée, quand j’ai commencé à voir le travail de la Casa, que j’ai réalisé que la Casa n’était pas une concurrente de la médecine traditionnelle, mais un partenaire. Et la médecine aussi aujourd’hui commence à accepter la partie spirituelle comme un partenaire dans le traitement. Ils peuvent travailler ensemble. Ces personnes sceptiques viendront peut-être un jour à cause de la douleur. Et si par leur mérite elles obtiennent une guérison, elles penseront alors de façon différente. Mais dans toutes les religions, dans tous les secteurs, il y aura toujours des personnes qui n’accepteront jamais ceci. C’est normal.

 

Il y a des personnes de toutes les religions qui fréquentent la Casa ?

Oui, chacun est bienvenu indépendamment de ses croyances ou convictions religieuses. D’ailleurs, des prêtres, des sœurs et des pasteurs fréquentent la Casa.

 

Joao de Deus a été reconnu par l’Église catholique ?

Non, l’Église catholique ne l’accepte pas, comme aucune autre d’ailleurs. L’Église catholique – comme la plupart des églises et principalement la catholique (dont je suis membre) – est très conservatrice. Elle n’accepte pas ce genre de choses. Mais certains catholiques – ou parce qu’ils sont dans le besoin, ou parce qu’ils fréquentent et connaissent le centre – n’ont pas de réticence. Mais l’Église, sur son piédestal, ne l’admettra pas de sitôt. 

 

Et les autorités brésiliennes ?

La Constitution en vigueur depuis 1988 – notre Constitution brésilienne – a donné une grande liberté de culte. Il est évident qu’aujourd’hui les chirurgies avec incision sont évitées pour ne pas offenser la médecine conventionnelle. Alors, la plupart des chirurgies, ou presque toutes les chirurgies, sont réalisées de façon spirituelle, pas besoin d’avoir des incisions pour que les gens ressentent des effets. En ce sens, il n’y a plus d’atteinte à la législation brésilienne.

 

Mais il y a une existence officielle, une association ou une entité derrière Joao de Deus ?

Il y a une entité légalement constituée. C’est un centre spirituel constitué avec tous ses droits et obligations. Nous respectons toutes les obligations légales : prestation de comptes, ressources, etc. En revanche, nous n’avons jamais demandé à faire valoir nos droits. Une organisation philanthropique par exemple nous permettrait de jouir de certaines exemptions fiscales. Nous ne l’avons pas encore demandé, non pas parce que la Casa ne mérite pas cette accréditation, mais parce que le médium Joao ne veut pas bénéficier de ces exemptions. Financièrement, il n’y a aucune participation d’aucun gouvernement. Hormis le médium Joao et les personnes qui fréquentent la Casa, personne n’aide la Casa Dom Inacio.

Quel est le culte qui vous pose plus de problèmes ? Les évangéliques ou les catholiques ?

À Abadiania, ce sont les catholiques, aussi incroyable que cela puisse paraître. Mais c’est cyclique, car les prêtres changent tous les deux ou trois ans et parfois arrivent certains prêtres qui se montrent très critiques, en particulier les plus jeunes, qui finissent leur formation sans avoir encore beaucoup d’expérience de vie. Mais les prêtres plus âgés appellent au respect de l’autre.

 

Quel est le plus grand succès de Joao de Deus ?

On ne connaît pas l’ampleur de son succès. Le principal indicateur est le nombre de personnes qui viennent de tous les pays du monde. Nous n’avons même pas de site Internet. Quelquespousadas ont un site Internet. Le succès de Joao de Deus est dû aux évènements qui ont lieu pendant le travail accompli, non seulement ici, mais au Brésil et dans d’autres pays.

 

Il a été interviewé par Oprah Winfrey. Après son émission, il y a eu une augmentation de la fréquentation ?

C’est une émission à forte crédibilité, c’est sûr qu’il y a eu des retombées. Mais il y a toujours eu un grand nombre de personnes ici.

 

Joao de Deus est persona non grata dans certains pays ?

Je ne connais pas très bien cet aspect. Avant que le médium ne se rende dans un pays précis, nous cherchons à nous informer auprès des personnes qui viennent de l’étranger. D’après ce que j’ai entendu dire, la législation française est plus rigide. Parce qu’il y a une grande agglomération des personnes, il faut compter avec l’assistance des sapeurs-pompiers, du SAMU, des ambulances, parfois des médecins qui sont obligés de rester présents. Toute l’organisation liée à la sécurité des personnes est indiquée et exigée dans un contrat établi avec les personnes qui veulent l’amener là-bas. On a entendu parler de la Russie, la Grande Russie, où son entrée n’est pas permise alors on essaye d’éviter…

Et les États-Unis ?

Les États-Unis, il n’y a pas de problèmes. Il y va depuis cinq années consécutives.

 

La majorité des étrangers qui fréquentent Abadiania vient des États-Unis ?

Oui, il y a beaucoup d’Américains, mais il y a des personnes qui viennent de tous les continents. À commencer par le personnel des ambassades.

 

J’ai entendu dire qu’un prince arabe était venu ici

Non. Je ne crois pas m’en souvenir. Pour nous, toutes les personnes se valent. Celui qui veut montrer qu’il est connu ou prendre le micro pour remercier ou raconter comment il a été guéri, c’est parfait. Mais s’il ne veut pas, il passera inaperçu. Nous respectons les personnes qui ne veulent pas être photographiées ou vues. À la Casa, on ne s’occupe pas de savoir si la personne est un éboueur ou un ministre, nous voulons juste traiter et recevoir toutes les personnes de la meilleure des manières possibles.

Comment qualifierez-vous Joao de Deus ? C’est un médium, un saint, un homme ?

Je pense que c’est un mélange de tout ça. Je le connais comme homme et comme ami depuis plus de trente ans. C’est un homme, un père et un citoyen communs.

 

Avec tous les défauts et qualités ?

Oui, avec les défauts et qualités que nous avons tous et toutes. Il est presque illettré. Joao de Deus ne sait même pas remplir un chèque.

Il ne sait pas écrire ?

Il écrit et lit très mal. Il n’a pas fait d’études. Il raconte qu’à l’âge de 6 ou 7 ans il a commencé à développer cette force, mais à part ça, c’est une personne comme nous tous.

 

Il a des enfants ?

Trois ou quatre qui ont fait des études de droit, l’autre est dentiste. Il a plusieurs enfants éparpillés.

 

Et ils ne sont pas en conflit avec leur père ?

Non. Certains sont plus éloignés que d’autres, mais il n’y a pas de conflit. Par contre, Joao a eu un conflit — et il l’a raconté à plusieurs reprises — avec sa propre famille, avec ses parents. Ils le traitaient de sorcier. Ils étaient catholiques, rigides et ne croyaient pas à ses dons. Ils ont fini par l’accepter qu’après ses 30 ans.

 

Il ne parlait pas à ses parents pendant tout ce temps-là ?

Non, ils lui parlaient, mais ils n’admettaient pas ses dons. Comme la plupart des catholiques n’acceptaient pas et n’acceptent toujours pas.

Vous vendez des produits ? Où vont les bénéfices de cette vente ?

Au maintien de la Casa. Il y a aussi la Casa de la Soupe où nous alimentons environ 500 à 800 personnes par jour. Qui a faim, mange. Mais maintenant, nous n’arrivons à servir les gens que pendant trois jours : mardi, mercredi et jeudi. L’objectif c’est d’arriver à toute la semaine et de trouver un équilibre financier. Nous ne chargeons rien ici, les gens qui le peuvent paient les médicaments, les autres les reçoivent gratuitement. Nous devons payer les employés, les impôts, l’énergie, l’alimentation, etc.

Et pour lui ? Rien ?

Non, rien.

 

Il gère ses propres affaires ?

Oui, il a des affaires distinctes, certaines personnes font aussi des dons.

 

Vous recevez beaucoup de célébrités ?

Oui, il y a plusieurs personnes qui viennent ici, du gouvernement, des comédiens de Globo… Il y a un mois, Xuxa (star de la TV brésilienne) est venue ici.

 

Il y a des athées qui viennent également ?

Oui, bien sûr, il y en a plusieurs. Nous nous surprenons nous-mêmes : regarde un tel est ici, ou un autre. Ils arrivent ici avec un service de sécurité et après ils se mélangent avec tout le monde et redeviennent des personnes normales. Il n’y a pas tout le bruit que les gens font ailleurs, dans la rue.

 

Dans votre famille et parmi vos amis, il y a des gens qui sont sceptiques ?

Oh là là ! Beaucoup, oui...

 

Et la Casa de la Soupe, c’est par ici ?

Oui, c’est en face de la Mairie, de l’autre côté de la rue. C’est bien organisé et très propre. Nous y distribuons des cadeaux. La dernière fois, nous avons eu presque trois mille enfants à une fête. Lorsqu’il a fait froid, au mois de mai et juin, nous avons distribué des couettes. Sans la rétribution sociale de la Casa, la ville accuserait un énorme manque. La Casa a déjà formé seize étudiants. Nous avons réduit un peu l’aide, car la situation est devenue plus compliquée. La ville qui l’a si bien accueillie reçoit également les bénéfices. Aujourd’hui, la ville emploie – je suis également, pendant mon temps libre, secrétaire des Finances de la municipalité – directement et indirectement plus de personnes que la mairie. Ce n’est pas la ville-dortoir de Brasilia, qui est à 100 km d’ici, aujourd’hui les gens y restent et y travaillent. Il y a des emplois pour tout le monde. D’un autre côté, c’est assez inquiétant, car comme moi qui suis né ici, nous pensons à l’après-Joao. Comment ça va se passer ?

 

C’est une bonne question…

Je lui ai demandé ça un jour il a répondu que cet endroit résisterait. Mais je n’y crois pas. Il n’y a pas de substitut, je pense que sans lui ici, les choses vont se dégrader. On a aujourd’hui 27pousadas (auberges) et une flotte de 37 taxis. Mais en réalité, la ville ne pourrait en compter que deux. Cette semaine sur les 1500 chambres que compte Abadiania, tout est complet. Et tout se fait en fonction de lui. Économiquement, il est essentiel.

 

Économiquement, tout est soutenu par Joao de Deus ?

Oui, sans lui…

 

Il est le pilier de toute la région ?

Oui, c’est clair que la région a une vie propre, comme elle en a eu avant 1978. Nous pouvons considérer cela comme du tourisme religieux. Mais nous avons aussi l’usine hydroélectrique Corumbá 4 qui a généré beaucoup de ressources financières à la municipalité. C’est très beau là-bas. Mais avec l’absence de Joao… il n’y aura plus de commerce.

 

Vous qui avez été politicien, vous n’avez pas pensé à la reconversion de cette région ?

La ville va devoir trouver une alternative, nous avons cherché avec certains organismes à développer des industries. Nous avons créé un district industriel. La ville survivra, mais en réalité elle aura un autre visage. Moi, par exemple, j’ai trois enfants qui sont nés à une époque antérieure à Joao. Aucun de mes trois enfants – deux sont déjà mariés – ne vit ici. Et ils ne reviendront pas. Ils suivent leur chemin professionnel à Goiania (capitale de l’État de Goias).

 

 

Il n’a jamais songé à créer une fondation ?

Non. Certains ont déjà essayé dans d’autres endroits, mais rien n’a jamais marché. Il est fondamental. Quand il part à l’étranger pour deux semaines, la ville est déserte.

FIN ITW

...à suivre

M.C