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A la une / Reportage

De Tikjda à Tamda Ouguelmim

Les randonneurs du Djurdjura brisent le mur de la peur

Les randonneurs se prélassent près du sublime lac Tamda Ouguelmim ©Hamid Saidani/Liberté

Cap donc sur la reconquête d’un espace situé au cœur de la chaîne montagneuse, qui était jusque-là déclaré zone interdite en raison de la menace terroriste.


“La montagne a besoin de nous et on a besoin d’elle. On l’a trop abandonnée aux autres. On l’a désertée. Le moment est venu de la reconquérir.” C’est gonflée par ces propos du responsable de la communication du Centre national des sports et loisirs de Tikjda, Moh-Ameziane Belkacemi, qui sonnent tel un leitmotiv, que la masse humaine de près de deux cents personnes qui s’est donné rendez-vous au parking du Chalet du Kef, à Tikjda, s’apprête à aller à l’assaut du Djurdjura, avec pour destination finale Tamda Ouguelmim, le lac le plus haut d’Afrique, situé à quelque quatre heures de marche de là. En cette fraîche matinée printanière, le temps s’annonce, malgré tout, clément à Tighzert (ruisseau). Tout autour de la clairière, enserrée par plusieurs monts et bois, les paysages sont époustouflants. La forêt de cèdre qui domine les lieux vient agrémenter un tableau exécuté de main de maître par une nature généreuse. Les lieux grouillent déjà de monde, et les guides de haute montagne qui encadrent cette randonnée pédestre déclarée nationale prodiguent les derniers conseils avant le départ de la procession. Le directeur du CNLST, Smaïl Meziani, est de la partie pour donner lui-même le coup d’envoi de cette saison des randonnées. Cap donc sur la reconquête d’un espace, situé au cœur de la chaîne montagneuse, qui était jusque-là déclaré zone interdite en raison de la menace terroriste.D’une certaine manière, la présence du patron de la station climatique rassure. Il est vrai que lorsqu’on évoque Tikjda, le lien est forcément direct avec l’affaire de l’enlèvement et l’assassinat d’Hervé Gourdel, ce Français passionné des sports de montagne qui a payé de sa vie, il y a un peu plus d’une année, son amour pour le Djurdjura. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, la foule est joyeuse. À aucun moment on n’a pu sentir une quelconque inquiétude chez ces dizaines d’hommes, de femmes, d’enfants qui se montrent même parfois frénétiques à l’idée de gravir la montagne. Flanqués de casquettes et de dossards de couleurs vives, ainsi que de bâtons de randonnée remis par le CNLST, les randonneurs se mettent en ordre de marche et entament l’ascension du premier col. Heureux de ce retour massif des randonneurs vers la région, Slimane Touat, guide de haute montagne et écologiste convaincu, se montre passionnément disert sur ses liens qu’il qualifie d’affectifs avec le Djurdjura, sur ce que doit être la randonnée pédestre en milieu de montagne. “Le tourisme de montagne va de pair avec l’écologie. La montagne aime celui qui la respecte, la protège et la laisse propre. Mais ce n’est pas toujours évident de faire respecter cette recommandation”, regrette-t-il. La piste rocailleuse et par moments jonchée de caillasse gêne quelque peu la progression. Mais à mesure que l’on monte vers le col de Tizi t’Sennant (le col de l’épine), le majestueux Djurdjura qui s’impose au regard par sa beauté et son immensité vous ensorcelle. Le parcours, telle une montagne russe, s’offre à vous en plusieurs actes. Chaque col cache en effet un panorama qui diffère du précédent. Et c’est probablement cette succession de paysages, les uns plus beaux que les autres, qui rend la randonnée envoûtante. Le temps est à la contemplation. En haut du col de Tizi t’Sennant, c’est un tapis de gazon naturel qui accueille les randonneurs. Ces derniers s’offrent ainsi un moment de répit, qui pour se désaltérer, qui pour manger un bout, histoire de reprendre des forces car le chemin est encore long. Évidemment, tout le monde tient à immortaliser ces moments magiques par des prises de vue des paysages panoramiques qui se déploient à l’infini.
Dans ce moment de détente mérité, certains restent sans voix devant la beauté des lieux. L’appel des guides à la poursuite de la marche nous réveille de notre rêverie. Le col constitue une brèche qui permet de franchir la montagne imposante qui se dresse tel un colosse. À partir de là, la descente vers la vallée offre un moment de décontraction aux marcheurs qui n’hésitent pas à s’abreuver aux nombreuses fontaines qui parsèment le parcours. Mais ce n’est là qu’un moment de répit, puisqu’un autre col nous attend au loin. La montée sur un sol plus abrupt que le premier col est laborieuse. La discipline est de rigueur sur le sentier menant vers le col de Tizi Boulma. La configuration géographique de l’endroit vient rappeler à tout un chacun que nous sommes dans un environnement montagneux qui n’est guère dépourvu de risque. Le passage en question a tout de même le mérite d’ajouter une dose d’adrénaline à la randonnée jusqu’ici plutôt paisible. L’ascension vers Tizi Boulma se poursuit sans encombre. Les névés, ces plaques de neige rescapées des dernières vagues de chaleur, constituent une attraction pour les randonneurs qui s’en donnent à cœur joie, qui en se lançant des boules de neige, qui en immortalisant ces moments magiques avec leurs appareils photo ou carrément leurs téléphones portables.
Fatiha, venue d’Oran à la tête d’un groupe de plusieurs dizaines de personnes pour lesquelles elle a organisé cette visite, ne cache pas son émerveillement. Passionnée de la nature, cette prof de français se mue en organisatrice de voyages durant les week-ends et les vacances scolaires. “On dirait la Suisse et pas l’Algérie. Je suis déjà venue en 2014 et j’ai été émerveillée par ma découverte. Alors quand je fais la découverte d’un endroit féerique et magique comme celui-là, j’aime bien transmettre et partager”, confie-t-elle. Les premiers arrivés à Tizi Boulma n’hésitent pas, une nouvelle fois, à s’avachir carrément sur le tapis de pelouse naturelle qui s’étend sur des dizaines de mètres. Le col offre une vue imprenable sur les vallées verdoyantes des deux versants, là où les troupeaux de bovins trouvent pitance et eau à longueur d’année. La transhumance fait partie en effet de la tradition locale. Des bergers des villages de haute montagne colonisent, avec leurs troupeaux, les alpages dès la fin de l’hiver et la fonte des neiges. Des troupeaux de veaux et de vaches essaiment les pâturages à Alma, lieu fréquenté essentiellement par les bergers des Ath Argane, dans la commune d’Agouni Gheghrane. En contrebas de l’alpage, la montagne s’ouvre pour laisser un passage vers le versant nord du Djurdjura, d’où l’appellation du lieu Tabourt n’Ath Argane (la porte des Ath Argane). La file se forme de nouveau et met le cap en pente vers le fameux bassin d’Agoulmim tant célébré. Au loin, certains flancs de montagnes dénudés donnent à voir un impressionnant paysage lunaire qui nous laisse sans voix. Le regard se perd dans le vide sidéral qui entrecoupe l’immensité rocheuse. À mesure que l’on s’approche du lac, une insondable sensation d’attraction nous étreint. Les randonneurs doivent encore marcher pendant environ une heure et demie avant d’atteindre le site niché au fond d’une vallée encaissée. Au détour du chemin rocailleux franchissant la dernière colline jaillit, dans toute sa splendeur, le grand lac, comme éclos dans un sublime écrin de verdure. La vue en plongée offre un panorama d’une beauté inégalable. “C’est la première fois que je viens ici à Tikjda. C’est magnifique. Je ne trouve pas les mots tellement c’est original. C’était des choses que je voyais sur les photos, à la télévision ou sur internet. Mais voir tout cela de près, c’est une sensation extraordinaire”, nous confie Hadjer, une jeune femme venue, en compagnie de ses amis, d’Oran. Les randonneurs, harassés et les jambes alourdies par près de quatre heures de marche, accueillent ce moment comme une délivrance. Si certains d’entre eux, rongés par une faim de loup, se sont déjà mis à sortir leurs provisions pour s’offrir un déjeuner en pleine nature, d’autres, subjugués par ces paysages sauvages à l’état pur, préfèrent d’abord immortaliser ce moment, sachant que le temps à passer à cet endroit est compté car le chemin du retour est aussi, sinon plus long que celui de l’aller.
À quelques dizaines de mètres de là, des jeunes créent une ambiance de fête en jouant de la mandole et du violon. Certains randonneurs n’hésitent pas à se joindre à la bande joyeuse esquissant quelques pas de danse. Des youyous fusent et on tape des mains pour encourager les danseurs. Moment de vive émotion lorsqu’un des guides annonce à l’assistance que ce jour-là coïncide avec la date d’anniversaire d’un des randonneurs. Lorsque le nom du concerné est prononcé, tout le monde applaudit et entonne en chœur “Joyeux anniversaire”. Et c’est là que le responsable de la communication du CNLST s’avance pour remettre à l’heureux élu un téléphone portable en guise de cadeau, offert par l’établissement. Dans cette liesse, l’on a complètement oublié que nous sommes en plein cœur du Djurdjura à près de 1700 m d’altitude. Le brouillard dense et humide qui s’est levé subitement est d’ailleurs venu le rappeler à tout un chacun. En quelques minutes seulement, la visibilité n’était plus que de quelques mètres. À coups de sifflets, les guides rassemblent la troupe pour donner le coup d’envoi du retour. En remontant vers les sommets, le chemin inverse qui mène vers le lac ne désemplit pas. D’autres groupes de visiteurs continuent de descendre vers le bassin bravant le temps glacial qui s’est installé. Tamda Ouguelmim est-elle en train de redevenir la Mecque des randonneurs telle qu’elle l’avait été avant les années de braise des années 90 ? Tout porte en tout cas à le croire. Ces randonneurs d’un jour peuvent maintenant retourner chez eux avec le sentiment du devoir accompli, celui d’avoir contribué à reconquérir un espace qui leur a été confisqué une quinzaine d’années durant. Désormais, une nouvelle page s’ouvre pour Tikjda.


©Hamid Saidani/Liberté  --- Un retour massif des randonneurs.

H. S.


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