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A la une / Reportage

Visite guidée du Sanctuaire des Martyrs

Révolution, mensonges et vidéos

Comment écrire notre roman national au-delà de l’instrumentalisation de l’histoire ? Voilà un défi qui incombe déjà aux générations futures !

Mercredi, la journée du 29 octobre promettait d’être lumineuse. À l’heure où Alger continuait encore à prendre son bain de soleil matinal, nous nous sommes dirigés vers le sanctuaire de Riad El-Feth dans l’espoir de visiter le Musée national du moudjahid et le Musée central de l’armée. À notre arrivée sur les lieux, un important dispositif de sécurité était déployé. L’accès à l’esplanade ou au Centre des arts était strictement interdit par des hommes en bleu. Approché, un galonné nous a gentiment demandé de revenir dans l’après-midi. Renseignement pris sur cet empêchement, un policier nous apprend, pour sa part, qu’il y a une cérémonie de remise de grades : “Rahoum yaâlgou !” En rebroussant chemin, nous tombons sur un quinquagénaire, bien mis de sa personne et qui s’interroge, lui aussi, sur ce qui peut bien se passer dans le périmètre de sécurité. Passablement contrarié de ne pas pouvoir prendre son café, comme à l’accoutumée, l’individu prétend néanmoins bien connaître le fonctionnement du système et surtout les mœurs du sérail qu’il dit subir ce matin même, avec un mélange de fatalisme et de résignation. D’après lui, nos dirigeants ont perdu aujourd’hui tout sens des réalités nationales. “Le problème avec eux est qu'ils ne vivent même pas parmi nous, c’est-à-dire au sein de la société qu'ils nous imposent ! D'ailleurs, ils ne savent jamais ce qui s'y passe...” Après lui avoir révélé que nous voulions visiter les musées à l’occasion du 60e anniversaire du 1er Novembre, il nous rétorque qu’il n’y a pas grand-chose à voir au musée. Et pourtant, ce n’est pas ce qu’on nous a raconté…

L’horreur dans le musée
Pour lui, cet endroit fait figure de “musée de l'horreur” puisque les pires abominations sont exposées au public comme la reconstitution de la scène d’exécution de Zabana avec la vraie guillotine de Barberousse ou encore l’ambiance des lignes Challe et Morris. Sur le chapitre des ignominies du colonialisme, on peut tomber, d’après lui, sur des choses horribles que l’esprit humain n'avait encore jamais inventées. Ce qui n’est pas peu dire… Et de nous expliquer que même désabusé par cette Révolution toujours en devenir, il continue à éprouver pour cette jeune nation qui, dit-il, a “presque son âge”, une tendresse toute particulière, un “amour aveugle”, ajoute-t-il ! Cet amour inconsidéré l’empêche, reconnaît-il, d’être parfois rationnel et de regarder les choses en face. S’il dit avoir renoncé à sortir de sa vie étriquée en Algérie pour vivre celle qu’il mérite vraiment, il avoue toutefois que s’il avait de l’argent, il n’y a aucun doute, qu’il partirait lui aussi. Notre homme est donc un sentimental à l’inverse de nos responsables qui, d’après lui, n’ont jamais de “chagrin d'amour”. Et pour cause : “Ils laissent ce genre d’états d'âmes à des naïfs comme moi, endoctriné, dit-il, depuis ma tendre enfance, par ‘l'amour de la patrie’”.

Gaïd Salah est passé par là…
À entendre notre nouvelle connaissance, “le bilan” est plutôt désastreux pour ce qui fut une grande Révolution. Alger, l’oublieuse de son histoire, n’est plus donc cette agglomération culturelle soudée autour d'une volonté de libération nationale. Alger n’est plus, selon lui, ce “point de rencontre entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, ce phare du tiers-monde, cette Mecque des révolutionnaires…” Mais que s’est-il passé pour en être arrivé-là ? “Il vaut mieux ne rien savoir ! Chercher à comprendre dans ce pays c'est vite tomber sur ce qui ne va pas, c’est prendre conscience que ce sont des faux moudjahidine pour ne pas dire des harkis qui mènent la barque.” Pour lui, chercher à comprendre c’est surtout se condamner à mourir  d’indignation, le cœur gros de n’avoir rien pu faire pour que ça aille mieux ! Et comment appréhende-t-il l’avenir ? D’après lui, le salut de cette nation ne pourra provenir que de sa jeunesse, une fois encore. Devant notre scepticisme, il se voudra convaincant : “C’est vrai que le pouvoir instrumentalise à diverses occasions une jeunesse en perte de repères, mais il ne fait que jouer avec le feu”, assène-t-il, sans détour. Et d’expliquer que les jeunes d’aujourd’hui sont non seulement accoutumés à l’argent facile et à la société de consommation mais aussi dopés à “Madame courage” (psychotropes) et à la violence. “Il suffirait seulement qu’ils prennent la juste mesure de leurs responsabilités et de choisir leur camp et c’en est fini de ce pouvoir.” D’après lui, certains jeunes sont aujourd’hui tellement désinhibés par rapport à l’autorité qu’ils n’ont plus aucune capacité de jugement. “Même tous ces policiers en faction ne leur font pas peur !” En quittant notre interlocuteur, celui-ci insiste pour nous demander de renoncer définitivement à visiter le musée : “Je vous le répète il n’y a rien à voir à part la DS de Boumediène qui, lui-même, veuillez le noter, n’a jamais été un foudre de guerre !” De retour à la rédaction, on apprendra par le biais d’une dépêche de l’APS que le Sanctuaire des martyrs était encerclé à cause de Gaïd Salah qui venait d’inaugurer le pavillon de l'ANP au Musée central de l'armée qui fête ce 1er Novembre ses 30 ans. Une occasion de revenir pour une visite guidée et d’en avoir le cœur net sur les assertions de notre témoin rencontré inopinément. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain.

Rien de neuf sous le soleil d’Alger
Jeudi, le soleil est toujours aussi radieux. Aux abords du musée, les militaires sont tous bien sanglés et tirés à quatre épingles. Leur apparat évoque la tenue de quelques réjouissances. À proximité du bâtiment sont exposés, à l’air libre, un missile sol-air sur sa rampe de lancement, une station radar et un vieux Mig 17. La vue de ces objets hétéroclites nous rappelle les défilés militaires d’antan.
D’ailleurs, il est surprenant de constater la disparition de ces parades militaires, et ce, au moment même où l'Algérie est menacée de toutes parts et après qu’elle soit devenue précisément l’un des plus gros acheteurs d'armes dans le monde. Il est vrai que l’armée algérienne défile aujourd’hui sur les Champs-Élysées. Autres temps, autres mœurs. Pour pénétrer à l’intérieur de l’immeuble, il faut se frayer un chemin au milieu de dizaines d’écoliers, en file indienne, les mains sur les épaules et tous parés aux couleurs nationales.
La plupart viennent d’écoles privées et de maternelles. Certains sont tout petits que l’on se demande ce qu’ils pourront bien apprendre de cette journée historique.
On aperçoit même un groupe de joyeux trisomiques qui semblait prendre du bon temps. Toujours est-il que l’innocence de ces enfants et leurs rires spontanés sont venus rompre quelque peu la solennité des lieux. Il faut dire que tout le monde apprécie à présent cette bouffée de joie, une formidable pulsion de vie que dégagent les bambins en goguette accompagnés de leurs pimpantes maîtresses d’école. Car voilà enfin une gaieté authentique jaillie comme une eau vive, une énergie qui devrait pouvoir nous forcer, nous adultes grincheux et gonflés d’orgueil, à ne jamais mépriser les rêves d’enfants. Cette présence au demeurant joyeuse vient rappeler que dans cette Algérie décadente le bonheur reste une idée neuve, une ambition légitime, un objectif accessible, à la portée de tous.

La DS de Boumediène et le léopard de Bouteflika
L’appel du devoir nous fait vite oublier cette allégresse qui, de toute manière, relève surtout de l'exploit tant l’atmosphère dans le pays est trop pesante. Nous nous attelons alors à visiter les quatre étages du Musée central de l’armée en quatrième vitesse. Dès l’entrée, on vous avertit qu’il est interdit de prendre des photos. D’ailleurs, tous les portables (équipés d’appareils photos ou non) sont mis en consigne. Dans le hall d’entrée, c’est une immense statue de l’Émir Abdelkader qui nous accueille. Juste derrière, une immense banderole est dressée où il est inscrit en grosses lettres “bienvenue au général de corps d'armée, Ahmed Gaïd Salah  vice-ministre de la Défense nationale et chef d'état-major de l'Armée nationale populaire”, un “vestige” de la cérémonie de la veille, sans doute. Sur ce point, le pavillon inauguré par Gaïd Salah et situé au dernier étage n’est toujours pas accessible au public. Il n’y a rien à voir… nous disait-on, tantôt. Les expositions relatent surtout la résistance plusieurs fois millénaires du peuple algérien à travers les diverses époques. D’une mythique bataille du Tassili aux évènements du 11 Décembre, tout y est.
Les statues et les bustes des grands aguellides tel Massinissa, Jugurtha, Takfarinas,... sont là. En matière d’art militaire, on y trouve une catapulte qui prête à sourire. Les collections font ressortir notamment les révoltes populaires, le mouvement national et la guerre de Libération nationale avec ses héroïnes et ses héros qui ont pour nom Larbi Ben M'hidi, Amirouche, Hassiba Ben Bouali et même Djamila Bouhired.
On se dépêche surtout d’aller voir la fameuse DS de Boukharrouba qui, de toute évidence, ne peut être qu’au rez-de-chaussée. Là, nous découvrons que l’ancien chef de l’État se taille la part belle avec notamment plusieurs portraits et l’exposition de ses nombreux objets et effets personnels légués au musée par son épouse Anissa. On peut admirer ainsi, son burnous, ses montres, ses stylos, son briquet en or massif et ses boutons de manchette. Un peu plus loin, nous découvrons le don personnel de l’actuel locataire d’El-Mouradia, en l’occurrence Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier a offert au Musée central de l’armée, et on ne sait pourquoi, des trophées et des médailles d’un champion d’arts martiaux d’origine algérienne, Azzedine Nouri, et un autre don pour le moins curieux du président Bouteflika : le dernier léopard de la forêt de Sidi-Ali-Bounab en Kabylie. L’animal aujourd’hui empaillé aurait été capturé entre 1925 et 1930. Fin de la visite du Musée central de l’armée. Nous confirmons les soupçons quant au retour en force du culte de la personnalité dans le pays. Nous sortons du moins avec cette impression.

Merci madame Polaschik…
En face, les formes sensuelles du monument de Riad El-Feth nous invitent à visiter le Musée du moudjahid qui se trouve sous l’édifice.
Là, l’entrée est payante et fixée à 20 DA.
La vocation militaire du lieu n’est pas à démontrer. Sous leurs habits civils, les éléments de la Garde républicaine sont sur le qui-vive surtout pour détecter les visiteurs étourdis qui n’ont pas remis leur téléphone portable à l’entrée…
Par rapport au fatras du Musée de l’armée, les choses semblent ici plus ordonnées. Dès l’entrée, une série de tableaux des chefs de l’État algériens classés dans l’ordre chronologique de leur décès. Ainsi, Rabah Bitat qui a eu à assurer l’intérim à la suite du décès du président Boumediène est considéré comme tel.
Nous passons ensuite rapidement devant la guillotine qui a tranché la tête à tant de valeureux combattants et devant la salle consacrée aux lignes Challe et Morris. Grâce à des techniques de vidéo, l’ambiance lugubre est parfaitement restituée. Ceci dit, par endroits, ce Musée du moudjahid semble faire des “doublons” avec celui de l’armée qui lui fait face.
On retrouve ainsi souvent des objets similaires. L’incontournable, toutefois, ici, c’est la crypte, un endroit propice au recueillement. Les psalmodies du Coran sont accompagnées tout autour de l’édifice par ses versets calligraphiés.
Un exemplaire du Livre sacré trône en bonne place. On se souvient que la dernière personnalité étrangère à avoir rendu hommage ici aux martyrs de la Révolution, c’est Mme Joan A. Polaschik, nouvelle ambassadrice des États-Unis à Alger. Il est à rappeler que cette visite-surprise de la diplomate américaine, qui dit s’intéresser à l’histoire de l’Algérie, avait été appréciée à sa juste mesure par l’opinion nationale. Il lui reste seulement, à son excellence, Mme Polaschik, de nous confirmer une information qui nous vient de Virginie. En effet, selon une source crédible, le Coran exposé à la bibliothèque du Congrès américain et ayant appartenu à Thomas Jefferson, un père fondateur de la nation, avait été acquis à Williamsburg en Virginie en 1765 lorsque le troisième président des États-Unis était étudiant en droit. D’après notre source, l’ouvrage en question, (première traduction anglaise du Coran), de George Sale, édité à Londres en 1734 chez J. Wilcox — et qui tient lieu aujourd'hui de lien direct entre les USA et le monde musulman — avait été acheté par Thomas Jefferson après sa rencontre déterminante à l'université William et Mary avec “Salim l'Algérien”, un personnage haut en couleurs et présenté, à l'époque, comme le premier algérien voire musulman en Amérique du Nord. CQFD.
 

M C L


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