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A la une / Reportage

L’île des Pisans de Boulimat (Béjaïa)

Si Djerba m’était contée…

La côte béjaouie risque d’être défigurée par des constructions anarchiques. ©D. R.

Sur site, les Baxter, qui abritaient de petites criques et des piscines naturelles, sont désormais littéralement envahis par les constructions… sans aucune âme architecturale.

Hafid a du mal à en croire ses yeux. Pour aller à Boulimat ou le Djerba de son enfance, comme on l’appelait naguère, il fallait s’armer de patience. Lui, qui voulait fuir les bouchons de Paris et ses routes à grande circulation — toujours pleines à craquer à l’approche des vacances —, il tombe, quasiment, dans un “traquenard”. Les voitures qui se dirigent vers la côte ouest de Béjaïa roulent pare-choc contre pare-choc. “À ce rythme, on risque d’y être d’ici une heure ou deux. Tu es sûr que tu ne veux pas qu’on s’arrête avant à Sahel, à Tazeboudjt, etc. Je ne comprends pas pourquoi tu tiens tant à aller à Boulimat ?”
Le cousin de Hafid, qui sert de chauffeur à l’émigré de la deuxième génération, a compris qu’il ne fallait pas trop insister. Autant faire gaffe aux chauffards qui conduisent dangereusement et doublent malgré l’absence de visibilité. “Mais ils sont fous. Que fait la police ?”, interroge le Parisien, qui n’a plus mis les pieds dans le patelin de son paternel depuis le milieu des années 1980. Du temps a passé. Et tout a changé. “Tu n’as encore rien vu, cher cousin.”
L’automobile vient de dépasser la plaque de Tazeboudjt. Apparaît alors l’île des Pisans. “Elle est toujours là. Et toujours aussi magnifique.” Mais dès que le véhicule a franchi Ablat-Akandjouh, un imposant rocher, qui avait servi de limites territoriales à deux douars des Mezzaïa : Aït Temessyet et Aït Amar-Ouali, on tombe sur Djerba, appelée désormais Boulimat. Hafid constatait que le béton avait tout envahi, jusqu’au rivage ; un avant-goût de cette excroissance du béton s’observe depuis Aamriou jusqu’à Boulimat en passant par Ighil-Lbordj, Adrar Oufarnou, Branchement, etc.
Sur site, les Baxter, qui abritaient de petites criques et des piscines naturelles, sont désormais littéralement envahis par des constructions… sans aucune âme architecturale. En atteignant la plage de Djerba, Hafid avait déjà renoncé à piquer une tête ; si dans sa jeunesse, ils étaient cinq ou six à disposer de la plage à eux seuls, aujourd’hui, elle est archicomble. Impossible de se frayer un chemin. Les estivants sont toujours aussi nombreux à choisir cette plage mais aussi celles de la côte ouest. C’est le cas notamment de Saket, Tighremt, Oued Dess, Aït Mendil et Béni K’sila. Mais le gros des estivants préfère les plages de Boulimat et Saket. Elles ne sont pas loin du chef-lieu de wilaya…

Une côte victime du béton rampant
Et sur place, les familles côtoient des jeunes, qui viennent généralement en bande, avec lesquels ils doivent cohabiter dans un espace qui se réduit comme une peau de chagrin. Le béton est toujours aussi rampant. Mais l’ambiance est paradoxalement bon enfant ; l’exiguïté des lieux ne semble pas affecter, outre mesure, les estivants, qui semblent même s’en accommoder. Les familles y louent notamment des cabanons ou des maisonnettes aux Baxter ou à proximité, voire carrément en ville, quitte à faire preuve de patience pour y venir et y rentrer.
Et comme le véhicule de son cousin avait du mal à avancer devant le flux incessant des voitures, immatriculées des quatre coins du pays, Hafid prend conscience du développement qu’a connu la région. Occasion pour lui de se remémorer le temps où il venait à pied avec ses cousins et ses copains du village. S’adressant à son fils, il dira : “Tu sais Amine, on venait à pied. On ramenait des sandwichs, des piments, des œufs et des frites. On achetait du fromage, du cacher et des boîtes de sardines. On était heureux. Parfois, on se permettait de la limonade qu’on s’empressait de mettre dans l’eau, à notre arrivée, pour qu’elle soit fraîche. Il n’y avait pas autant de voitures que maintenant. On était une dizaine au maximum. Il n’y avait quasiment pas de constructions. Il y avait le restaurant de… sur le rocher. Il n’y avait qu’un cabanon ou deux au niveau des Baxter. Désormais, tout a été construit.”
C’était aussi le temps de l’insouciance. Une fois, confiera le paternel à son fils, “on avait réussi, mes copains et moi, à nager jusqu’à cette île, que tu vois là-bas : l’île des Pisans. On était sept ou huit à relever le défi. L’un a fait la traversée à l’aide d’une bouée. Un autre avait des palmes ; il ne pouvait pas nager sans palmes. Quand on avait atteint l’île, on avait trouvé deux pêcheurs, qui étaient à bord d’une vedette. Ils nous avaient gentiment proposé de nous reconduire sur le rivage. On avait décliné en les remerciant. Le défi : c’était de faire un aller-retour à la nage. On avait réussi”, s’est enorgueilli Hafid, devenu sapeur-pompier depuis.

Boulimat, l’une des plus belles plages de la région de Béjaïa. ©D. R.

Nostalgie
Ce genre d’expédition sur l’île des Pisans, il y en a eu. Parfois, il avait fallu faire appel aux agents de la Protection civile ou aux plaisanciers, qui avaient des embarcations, pour récupérer les nageurs téméraires, objet de crampes. L’île des Pisans servait aussi aux autochtones de lieu de mise en quarantaine pour les animaux. La mesure consistait à imposer un isolement provisoire de durée variable à leur cheptel en cas de maladie contagieuse. Les paysans se rendaient alors pour récupérer les plus coriaces des animaux ; les plus faibles ou les plus atteints périssaient sur cette île, qui a toujours une végétation abondante.
El-Hachemi, un habitant de Djerba, une vieille connaissance pour nos touristes, a avoué être marqué par une histoire alors qu’il était enfant : la noyade d’un chérubin, qui s’y était aventuré avec ses camarades de classe. “C’était durant la colonisation”, a expliqué El-Hachemi. “Un enseignant est venu en compagnie de ses élèves du primaire. Cela faisait partie des sorties pédagogiques. Mais comme il faisait chaud, ils ont été autorisés à nager. Seulement l’un d’eux, un Français, a été emporté par les courants ; il avait échappé un moment à la vigilance de l’enseignant ainsi qu’à celle de ses camarades. Le malheureux enseignant n’avait pas souhaité rentrer tellement il appréhendait la rencontre des parents.”
Après avoir salué El-Hachemi qui fait office d’ancien, Hafid accepte de rebrousser chemin : direction la plage en galets de Sahel. Mais le Parisien n’est pas au bout de ses surprises. Pour rejoindre la RN24, le véhicule a mis plus d’un quart d’heure. Ils en ont mis autant pour atteindre Sahel. Dès que le véhicule a entamé la descente, un beau site se dresse devant eux. Mais la vue panoramique est vite assaillie par de nouvelles constructions, plantées çà et là. Le silence reposant que venaient chercher les autochtones et les pêcheurs à la ligne a laissé place au brouhaha des nouveaux habitants. “On se croirait en ville. Mais que s’est-il passé ces trente dernières années ?”
S’adressant à son fils, qui regarde sans rien comprendre aux grimaces de son père Hafid, visiblement choqué par le décor féérique qui s’offre à lui : “Avant, on avait toutes ces petites plages à nous seuls. Hormis quelques pêcheurs à la ligne, on était les seuls baigneurs dans cette plage à galets de près d’un kilomètre. Et quand il y avait des familles, on allait plus loin pour ne pas les déranger ou on restait sous nos tentes de fortune jusqu’à ce qu’elles partent.” Autres temps, autres mœurs. “On mangeait des moules avec des pâtes ; on pêchait parfois de l’ombrine, de la dorade, du rouget de roche, etc. C’était vraiment la belle époque.”
Son cousin, tout aussi nostalgique, a rappelé qu’avant les années 1990, les femmes des villages Oussama et d’Adrar Oufarnou – elles sont rejointes par d’autres des villages voisins — partaient à la fin du printemps en groupe jusqu’à Sahel. Sous la houlette des anciennes, les gardiennes des traditions, elles partaient très tôt le matin qui pour chercher des plantes, qui pour préparer une provision de tasseta, sorte de balais pour nettoyer les maisons et les étables et pour plonger leurs pieds dans l’eau et faire des vœux…
En plus de laânaya (la protection) des vieilles et la présence symbolique des petits enfants, qui se tiennent à bonne distance, le groupe de femmes est escorté par des chiens domestiques. “Gare à celui qui s’aventurerait dans le périmètre sacré”, a rappelé avec nostalgie le chauffeur.

M. O.


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