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A la une / Reportage

Reportage

Tlemcen : Bab El-Assa ne ferme pas l’œil

Plus que jamais, Bab El-Assa porte bien son nom : la porte du guet. Toute proche du Maroc, elle garde aussi sa réputation de zone la plus dangereuse en termes de trafic de drogue, de carburant et de contrebande.

Malgré la présence des gardes-frontières et la profonde tranchée creusée le long du tracé frontalier, les trafiquants demeurent volontaires, aventuriers et téméraires. Ils osent et prennent des risques. Au groupement des GGF, qui domine la petite vallée et les premières villes ouest marocaines, les mouvements sont incessants comme dans une fourmilière. Au vrombissement des moteurs des 4x4, on sait qu’une troupe rentre et qu’une autre sort dans une sorte de compétition de relais et de passage de témoin sans fin. Les tentatives des contrebandiers sont quasiment quotidiennes “et nos interventions également”, déclare le commandant de la compagnie des GGF de Bab El-Assa. La chasse a été “ordinaire” le matin ; une vieille Mercedes, sans immatriculation, pleine de jerricans, a été interceptée. Ce n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Le trafic s’est intensifié et les saisies aussi. Cela s’explique par la flambée des prix du carburant depuis la décision d’agir à la source et sur les transports liés au carburant ainsi que la fermeture de cinq stations-service sur décision de la wilaya. Le gasoil est devenu rare et son approvisionnement en dehors des wilayas voisines. D’où des surcoûts à récupérer à la vente. Le jerrican de gasoil, cédé auparavant à 750 DA, a grimpé rapidement à 2 500 DA pour l’acheteur marocain. Une bonne affaire pour les contrebandiers locaux et pour l’économie nationale étant donné le volume en hausse des saisies.

Le carburant à la bourse informelle
Depuis le début de l’année, les quatre postes des GGF ont saisi 210 000 litres de carburant, 82 voitures et 800 ânes. Étant donné la surveillance accrue des GGF, les contrebandiers tentent de gros coups parce qu’ils ne peuvent plus, comme avant, jouer sur les petites quantités, a indiqué un officier. En face, le business est basé principalement sur le kif. Pour la même période, il a été saisi 125 quintaux de kif. Une exception tout de même, les gendarmes ont intercepté un quintal de foie de bovin marocain destiné certainement aux rôtisseries de la région qui tournent en cette période à plein régime. La proximité des habitations favorise, facilite et attise les appétits des populations des deux rives. La préférence, côté algérien, est pour les produits subventionnés, pas chers et inaccessibles de l’autre côté. Une nomenclature d’une vingtaine de produits est soumise au passavant des services des impôts. Ce qui a créé, selon des commerçants, une pénurie et une hausse des prix de ces produits localement. Avant l’application de ce décret exécutif, les gendarmes ont intercepté 11 000 kg de produits alimentaires.
Les vis-à-vis fourguent, outre la drogue, des légumes et des fruits de saison cultivés en même temps que du cannabis, par des clandestins. Ainsi ont été arrêtés 208 ressortissants étrangers dont des Marocains et des Subsahariens et quatre personnes dans le cadre de la lutte contre la contrebande.
Pour les besoins d’une éventuelle preuve, on passe à l’épreuve du terrain. Et pour le constat de visu, “Patrouille à l’Ouest”, s’amuse un confrère. La patrouille traverse les deux petites agglomérations aux habitations cossues bâties de part et d’autre  de la route. Immédiatement s’annonce la piste poussiéreuse et sinueuse qui délimite la séparation entre les deux pays.
Par endroits, des maisons se côtoient sans “voisiner” avec la même proximité qu’avant. Désormais, elles sont séparées par une profonde tranchée dont la hauteur, talus compris, atteint les six mètres et environ trois mètres de large, et du côté marocain, elles sont maintenues en son territoire, par un grillage, de la hauteur du seul talus, à peine un peu plus que la hauteur d’homme. Les constructeurs de ce grillage très médiatisé et entièrement financé par l’UE ont bien pensé à laisser des brèches par endroits. Par souci environnemental, pour laisser des passages aux quelques espèces animales protégées ou en voie de disparition ? Et c’est par ces brèches, des espaces sans grillage entre deux poteaux, que traversent illégalement kif et hommes en territoire algérien. Pour les marchandises, les trafiquants utilisent, soit des madriers pour créer des voies d’accès pour les voitures, soit des plaques de tôles arquées pour faire glisser les cartons dans les tranchées que leurs “clients” pourraient, peut-être, récupérer entre deux patrouilles. Ce genre d’exercice peut même être tenté en journée. Le fameux grillage disparaît en plusieurs endroits. Ce qui pose la question du choix des endroits de leur emplacement et l’énigme des brèches.

Des hommes et des ânes

Quelques arrêts pour voir, histoire de satisfaire la curiosité du visiteur et au GGF de vérifier la tranchée. Sur une trentaine de kilomètres, avec pour seul éclairage les phares des voitures, tout paraît calme. RAS ! Pour l’instant. Le groupe fait demi-tour et revient sur “ses pas”. à mi-chemin, la première preuve : un âne transportant sept jerricans de carburant. Pas de trace, bien sûr, de son propriétaire. La bête est dressée pour faire, presque seule, le boulot comme un chien dressé pour faire les courses à son vieux maître. Quelques mètres plus haut, sur le chemin du retour, c’est un troupeau de sept autres pauvres bêtes chargées à mort qui sont interceptées. Mêmes quantités.
Une moyenne de 200 litres de gasoil sur le dos de chaque bête. Et, pour le visiteur, un témoin inattendu. Deux chiens accompagnent les ânes. Ce sont les guides des transporteurs. Les ânes ne font que les suivre partout où ils vont. Le spectacle est amusant. Des ânes qui s’arrêtent à la vue de l’homme et leurs guides qui vont dans tous les sens parce que perturbés dans leur mission.
La journée s’achève sur “cette bonne chasse” pour la délégation, mais pas pour les GGF qui doivent, chacun à son tour et selon son secteur, continuer à veiller sur le territoire.
Il faut reconnaître que GGF et contrebandiers font leurs calculs. L’un obéissant à un dispositif et une stratégie de lutte, l’autre à une logique de contournement et de réaction rapide. Ce qui explique le lâcher d’ânes. Voyant que la patrouille est passée, les trafiquants libèrent leur convoi qui tentera de poursuivre son chemin avant le passage d’une autre patrouille. Mais c’est la même qui a rebroussé chemin et qui l’a intercepté. Après l’opération, ce sont les douaniers qui entrent en jeu pour comptabiliser la marchandise et les bêtes. La nuit tire à sa fin. Elle s’achève avec cet anecdotique jeu du chat et de la souris qui se déroule à l’infini entre les trafiquants des deux bords et les gardes-frontières. Quotidiennement.

D. B.