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A la une / À visage découvert

À visage découvert

Alya Allouache, ou l’ennui broyé dans un glacier !

©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI


Alya Allaouche, la trentaine a peine entamée, a fait volte-face il y a six ans en quittant le domaine des assurances, auquel elle avait consacré un MBA (Master of Business Administration), pour se former et se lancer dans la glace artisanale à base de produits “bio”. En 2012, son enseigne ouvrait. Elle est aujourd’hui devenue incontournable sur Alger. Récit d’une métamorphose portée par un besoin de création !

“Je n’en pouvais plus de travailler dans les assurances”, confie Alya. Pourtant, les assurances ont toujours fasciné la jeune femme qui leur a même consacré son MBA (Master of Business Administration) après son ingéniorat en marketing, obtenu en 2010. “Quand j’étais étudiante en marketing, j’étais intriguée par ce service à cycle inversé”, se souvient-elle. Alya n’a donc pas hésité à effectuer son stage de fin d’études dans une compagnie d’assurances qui a vite été séduite par son profil et lui a proposé un poste de travail. “J’étais contente au départ, mais après trois années, j’ai atteint le burn out et la monotonie était devenue insupportable.” Alya pose ses mots avec délicatesse, dégageant cette fragilité trompeuse dont on ne prend la mesure qu’en l’écoutant parler, longtemps. Calme et affable, elle sourit timidement parfois, quand elle semble gênée par une idée, mais “ce n’est pas vraiment de la timidité”, révèle-t-elle. “Je suis une personne réservée, même secrète”, ajoute-t-elle dans un sourire. Alya est aussi ferme que décidée, deux qualités incompatibles avec un quelconque trait de timidité. Elle n’en aura d’ailleurs jamais été aussi loin que depuis qu’elle a quitté son travail dans les assurances, “sur un coup de tête”, raconte-t-elle encore, avec lenteur, “il y a six ans”. “J’ai démissionné sur un coup de tête mais avec du recul, je pense que je m’ennuyais profondément et je sentais que je n’évoluais pas”, précise-t-elle. Pour redonner du sens à sa vie, Alya Allouache n’hésite pas à faire un virage à 180 degrés, en passant des assurances à la fabrication de glaces artisanales. Une envie qui lui vient de son cercle familial. Alya a souvent entendu son père parler de son désir d’ouvrir un jour un glacier artisanal à l’italienne, lui qui a déjà expérimenté la production de crèmes glacées à l’échelle industrielle, il y a un peu plus de 20 ans. “L’idée de mon père m’a séduite. Je lui ai d’ailleurs fait une étude de marché sur la crème glacée en Algérie, je l’ai aidé à développer un concept et à travailler le logo”, raconte-t-elle. À l’époque, la jeune femme était loin de penser que ce projet deviendrait le sien, un jour. Tout est allé très vite après sa démission, en 2012. Sans le réaliser, Alya s’impliquait de plus en plus dans cette entreprise dont son père allait élégamment s’éclipser pour la laisser seule maîtresse des lieux. “Tout a commencé lors d’un dîner à la maison, nous avions reçu des Italiens qui étaient venus pour aménager le laboratoire et assurer la transmission de leur savoir-faire en matière de fabrication de glaces artisanales. Ils m’ont parlé d’une glace au chocolat noir au paprika. L’association du paprika au chocolat noir m’a troublée et interpelée. Je voyais ça comme quelque chose d’extraordinaire”, relate-t-elle, avec une lueur d’émerveillement dans les yeux. “Ils m’ont invitée à assister à sa fabrication. Je suis allée au laboratoire le lendemain et je n’en suis pratiquement plus sortie.”

Un travail pénible mais exaltant
De l’ordinateur qu’elle ne quittait pas des yeux à longueur de journée, Alya passe, sans transition, aux textures onctueuses et aux sorbets, aux bacs à glace et aux spatules avec lesquelles elle peut travailler et façonner sa matière pendant des heures sans se lasser. “J’étais dans la découverte, la délivrance d’un ennui qui devenait pesant dans mon ancienne vie. C’était un très beau moment. Très naturellement, j’ai pris en charge le laboratoire et je me suis mise à m’occuper des préparations.” À l’ouverture de son enseigne, “El Gilato Di Racimo”, à Staouéli, en cet été 2012, Alya est à l’écoute de la moindre remarque concernant les recettes de glaces proposées à ses clients. “C’était un superbe challenge que de s’adapter à leurs besoins et de tout donner pour que ça fonctionne.”
Les semaines, les mois passent ; la jeune femme précise sa démarche. Elle travaille à base de “produits bio et nobles importés” faisant de sa marque une des rares à proposer des glaces sans arômes artificiels, sans colorants, sans conservateurs, sans gluten, et sans lactose pour les intolérants au lait. “On a réussi à fidéliser une clientèle qui revient tout au long de l’année, c’est tellement gratifiant d’entendre des personnes revenir et nous dire que ces glaces préparées avec soin sont délicieuses.” Les jours et les semaines passent, la jeune femme ne quitte plus son laboratoire. “Il m’arrive très souvent d’y rester jusque tard dans la nuit”, confie-t-elle. “Les gens ne devinent pas l’ampleur du travail, c’est aussi physique puisque ce travail est aussi manuel.” Alya prend soin de nouer des liens avec ses clients. “C’est très important, c’est la seule stratégie de communication à laquelle je crois : être à l’écoute, contenter sincèrement chaque personne et laisser faire le bouche à oreille”.
Le revers de la médaille pour la jeune femme qui entame à peine la trentaine, c’est qu’elle a le sentiment de passer “à côté de sa jeunesse” et de s’être enfermée dans son travail. “J’ai très peu de temps pour moi”, avoue-t-elle, quelque peu peinée.
“Ma famille me dit que je me sacrifie à travailler autant depuis des années, je ne les comprenais pas quand ils me disaient ça. Les années sont passées, je réalise à peine que je prends très peu de temps pour moi”, confie-t-elle. “Je ne sais plus m’amuser, je n’ai jamais eu de break. Peut-être que je passe à côté de quelque chose mais c’est un choix de vie…” Le sentiment de gratification reste grand. “L’affaire marche et, malgré le stress que cela implique, c’est aussi beaucoup d’adrénaline”, ajoute-t-elle dans un sourire retenu.

La peinture, un exutoire secret
Les rares moments que Alya s’offre hors de son atelier, elle les passe à visiter des galeries en quête de sens et de beauté. Elle est même devenue collectionneuse en acquérant plusieurs tableaux de peintres algériens de la nouvelle génération. “Je n’aime pas le mot collectionneuse”, corrige-t-elle.
“Le mot renvoie à l’argent et à quelque chose qui peut être trivial alors que je suis dans une démarche très pure et sincère. À chaque fois que je pose mes économies pour acheter une toile, je tisse un lien étroit avec l’œuvre et l’univers de l’artiste.” Elle se souvient du premier tableau qu’elle a acheté. “C’était en 2010, quand j’ai commencé à travailler.” Ses premières économies lui servent à s’offrir un tableau de l’artiste Hamza Bounoua. “J’ai eu à le rencontrer l’an dernier, il a été très surpris de savoir que j’avais plusieurs œuvres de lui. Pour moi, c’était magique de nouer un lien et de discuter avec lui de tout ce qui m’avait interpellée dans son œuvre.”
Alya raconte et énumère d’autres noms d’artistes qu’elle a eu à rencontrer et dont elle garde jalousement l’œuvre chez elle. “Je peux les contempler pendant des heures”, annonce-t-elle, en montrant du doigt les nombreuses toiles accrochées sur les murs.
La jeune femme à l’œil d’esthète finit par avouer qu’elle-même peint et dessine, à ses heures perdues. “Mais j’avoue que c’est très secret pour moi”, ajoute-t-elle, gênée. Encore une fois, cette timidité apparente semble cacher autre chose. Comme un plaisir qui ne prend de sens que parce qu’il est clandestin, volé aux temps et dérobé aux regards. “Dans la conception de mes glaces, j’aime travailler ma présentation également à travers les formes pour lesquelles j’opte, signer chaque glace comme une création qui doit d’abord faire plaisir aux yeux avant d’atteindre le palet”, raconte-t-elle en s’arrêtant devant ses turbines et montrant du doigt ses machines.
Elle expose le processus de fabrication de ses glaces puis conclut, exaltée : “La dernière étape consiste à placer la précieuse matière dans cette unité de réfrigération à -50° degrés Celsius, qui permet de donner et de conserver la forme définitive que j’imagine pour ma glace artisanale.”
Alya finit inexorablement par trahir, encore une fois, ce désir d’esthétique et de création, à l’image de celui qu’elle projette dans ces toiles qu’elle peint elle-même, secrètement.

F. B.


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