A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Bahidja, l’histoire d’un combat contre le chantage sexuel

Bahidja Belamri à son bureau, au lycée sportif de Draria. © D.R.

Adjointe d’éducation, Bahidja Belamri, 45 ans, a été victime de harcèlement sexuel sur son lieu de travail. Elle a porté plainte et mené l’affaire devant un juge. L’accusé a été reconnu coupable et condamné à 3 mois de prison avec sursis, sans être pour autant révoqué de son poste. Pour elle, cette demi-victoire est impossible à savourer.

Sortir du rang. Ne pas avoir honte de clamer que son corps a été l’objet d’un désir, fut-il non partagé. Montrer du doigt son bourreau et affronter le regard soupçonneux de ceux qui ont pour premier réflexe de responsabiliser la victime. Pour Bahidja Belamri, adjointe d’éducation, ce défi a été relevé. À 45 ans, cette célibataire, dont le quotidien au lycée sportif de Draria (Alger) était au centre de sa vie, a dû renoncer à son métier pour rester au chevet de sa mère malade, ses cinq frères, mariés, étant tous partis de la maison familiale. À son départ en retraite anticipée, décidée à cet effet en novembre 2017, après 27 ans de bons et loyaux services, elle est victime de harcèlement sexuel de la part du responsable des œuvres sociales qui doit lui remettre ses indemnités de départ. “Il devait me remettre un chèque de 100 000 DA”, lâche-t-elle, avec dépit. Elle fouille lentement dans son grand sac aux couleurs éclatantes.
Bahidja est sobrement habillée, mais l’association harmonieuse des couleurs vives qu’elle porte dénote d’une jovialité qui résiste aux épreuves. Tantôt souriante, tantôt affligée, elle raconte son histoire, méthodiquement. “C’était ma prime de retraite. J’ai enchaîné les allées et venues au lycée durant des semaines sans pouvoir récupérer mon chèque”, ajoute-t-elle d’une voix posée, en retirant du sac un paquet de documents qu’elle garde en main. “Il m’avançait à chaque fois des excuses pour justifier le retard, puis il a fini par dépasser les limites et m’expliquer ce que j’avais à faire pour obtenir mon chèque”, explique Bahidja. Bien qu’elle n’ait pas fait d’études supérieures, elle a le verbe facile et son discours révèle un pragmatisme certain. “J’étais dans le besoin. Je n’avais pas d’argent et j’étais vulnérable”, ajoute-t-elle pour mieux enfoncer l’homme.

Soutenue par la toile, rejetée par la hiérarchie
Bahidja Belamri est une femme à l’allure soignée et une lueur dans ses yeux ronds persiste. “J’aime voyager, j’ai toujours voyagé”, confirme-t-elle. Le contact avec les gens lui est nécessaire. Comme ces “merveilleux échanges” qu’elle a vécus avec les élèves qu’elle a encadrés pendant plus de deux décennies d’exercice comme adjointe d’éducation. Le harcèlement sexuel qu’elle a enduré a créé une rupture dans sa vie. “Je ne suis plus tout à fait la même depuis ce jour”, confie-telle. Bouleversée, elle raconte avoir attendu une semaine, en silence, avant de parler de l’abus qu’elle a subi et entamer ainsi les procédures qui aboutiront quelques mois plus tard à la condamnation de l’homme qui l’a malmenée. Trois mois de prison avec sursis et une amende de 40 000 DA. Pour autant, aucune sanction n’a été engagée contre lui par sa hiérarchie suite à ce verdict prononcé par le tribunal de Chéraga au printemps dernier.
Il a continué à occuper son poste, impunément. Bahidja qui a recueilli le témoignage de plusieurs autres femmes – dont d’anciennes élèves du lycée qui ont préféré garder le silence par peur – y voit un échec. “Je n’arrivais pas à accepter que cet homme continue d’exercer normalement au contact d’élèves et d’autres femmes”, précise-t-elle. Bahidja a la démarche raide et assurée, offrant au premier aspect un air de timidité qui dissimule une pugnacité qui ne se laisse découvrir qu’au fil des discussions. Si dans la vraie vie, elle reste mesurée et prudente, sur facebook elle s’exprime avec poigne et sans filtres.
Sa dernière publication au vitriol date du 27 février dernier, lorsqu’elle a appris que son nom ne figurait pas parmi la liste des invités du rassemblement organisé à son ancien lycée à l’occasion du 8 Mars, Journée internationale de défense des droits des femmes, “alors que toutes les anciennes employées et retraitées de l’établissement ont été mises à l’honneur”, condamne-t-elle. Sur le mur de son profil facebook, elle s’offusque d’être “rejetée par cette institution publique parce qu’elle avait refusé de retirer (sa) plainte pour harcèlement sexuel”. Les messages de soutien pleuvent. La publication suscite près de 650 réactions (partage, like et commentaires). Parmi elles, le message d’un médecin qui tient à la mettre en contact avec le Réseau Wassila (coalition d’associations de lutte pour l’éradication des violences et des discriminations faites aux femmes).
“Ils m’ont encouragée et soutenue, c’est aussi grâce à eux que je me suis accrochée”, confie-t-elle calmement avant de s’emporter : “Il continuait à faire la pluie et le beau temps dans le lycée malgré le verdict de la justice, et moi, la victime, j’étais tout simplement rejetée.”  

Le courage d’enregistrer son bourreau
Le soutien indéfectible que la hiérarchie semblait accorder à cet homme malgré les faits dont il était coupable, la révolte. Elle décide d’écrire des lettres au ministère de l’Éducation et celui de la Jeunesse et des Sports, et même à la Fonction publique pour que des sanctions soient appliquées. Quatre mois plus tard, le ministère de la Jeunesse et des Sports réagit.
Des sanctions disciplinaires tombent, c’était il y a à peine quelques jours : un avertissement et un ordre de mutation au lycée sportif de Blida sont adressés à l’homme dont elle refuse de prononcer le nom. “On déplace le problème à Blida, sans le régler”, dit-elle d’une voix un peu fatiguée, assise sur le bord de la chaise d’une des salle de la rédaction de Liberté, ses documents juridiques et administratifs empoignés comme des reliques d’une guerre dont elle sort avec une demi-victoire impossible à savourer.
C’est l’une des raisons qui la pousse à témoigner aujourd’hui. “J’aimerais donner le courage aux femmes murées dans le silence, leur dire que c’est possible de dénoncer”, confie-t-elle, déterminée. “C’est même un devoir !”, ajoute celle dont la vie a basculé un certain 17 novembre 2017, sans même que sa famille ne soit au courant. Quand Bahidja décide de porter plainte, c’est vers l’un de ses cousins qu’elle se retourne, plutôt qu’à ses frères. “Je savais qu’ils ne me soutiendraient pas dans ma volonté d’éclater ça au grand jour, j’ai préféré en parler à un cousin plus sensible à ce genre de causes.”
Le 3 décembre 2017, son cousin l’accompagne justement à la sûreté urbaine de Draria qui enregistre sa plainte. “Les jeunes officiers et le commissaire m’ont très bien reçue”, insiste-t-elle, “ils m’ont expliqué qu’ils allaient le convoquer mais qu’il fallait que j’apporte des preuves de ce que j’avance”. Quelques jours plus tard, l’accusé accompagné du directeur du lycée, lui rend visite pour tenter de régler l’affaire loin des tribunaux.  Elle enregistre une conversation de 11 minutes comportant les excuses de l’accusé qui l’implore de retirer sa plainte de peur que sa femme, ses enfants et ses voisins l’apprennent. Bahidja s’empresse de présenter l’enregistrement à la police. Le procureur juge l’enregistrement recevable et la police scientifique réquisitionne le téléphone portable de Bahidja. “Ils ont transmis la transcription au juge, 25 jours plus tard”, note-t-elle. Cet enregistrement semble avoir beaucoup joué dans le verdict rendu en mars 2018, au tribunal de Cheraga. “Le plus dur, à chaque étape de cette procédure, c’était de raconter les faits avec précision”, se souvient-elle.

“Il a écrasé mon corps de tout son poids”
Face aux policiers, face au procureur et devant la juge, elle éprouve de la peine à redire les obscénités, à raconter le malaise de ce moment d’abus. “C’était le 17 novembre 2017. Il était midi, l’établissement était quasi désert. Il m’a remis un chèque de 50 000 DA, soit la moitié des indemnités que je devais recevoir et m’a dit qu’il fallait que j’attende encore pour avoir le deuxième chèque”, raconte Bahidja qui se souvient qu’elle n’avait que 200 DA sur elle et qu’elle était criblée de dettes, ce jour-là. Elle se souvient aussi le lui avoir dit. “J’étais assise en face de lui. Quand il s’est levé et est venu vers moi pour me remettre le chèque, il a écrasé mon corps de tout son poids et m’a demandé de le serrer puis de l’embrasser. Je l’ai repoussé”, lâche-t-elle dans un sanglot qu’elle tente de retenir avec pudeur.
En vain. “J’étais au plus bas, il le savait. Tout le lycée savait que je traversais des moments durs”, ajoute Bahidja après quelques minutes d’un silence pesant. Huit mois après les faits, la blessure semble encore ouverte. “Je souffre encore parce que j’estime qu’il s’en est trop bien sorti”, déplore-t-elle.
Depuis, celle qui aimait flâner dans la ville, s’est cloîtrée à la maison, profondément déçue par les limites du système, par l’injustice subie. D’autant que cette affaire semble avoir ouvert une faille dans son rapport à ses frères. “Après les faits, ma mère est décédée”, confie-t-elle, bouleversée. “Allah yerhamha, mais je pense qu’elle m’aurait soutenue”, ajoute-t-elle la gorge nouée. “Quant à mes frères, ils ne le savent toujours pas. Peut-être l’apprendront-ils en lisant le journal”, tranche-t-elle en brandissant son téléphone pour donner à lire des messages d’anciennes élèves, victimes du même homme. Elle ne semble pas vouloir s’attarder sur le sujet. Affranchie du poids de la famille, elle entend se tourner vers celles qui ont peur de braver le système. “Je pense à toutes ces femmes, mères, coincées, dans le besoin et qui peuvent céder face aux abus. Si j’avais eu un enfant à nourrir dans l’urgence, j’aurais pu céder. Cette idée m’obsède”, avoue-t-elle, remuée.


F. B.