A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Jamel Matari, un regard qui touche

Photo prise lors d’une résidence artistique “Les ateliers du désert” à Taghit, en décembre 2017. ©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI


Architecte designer depuis plus de vingt ans, Jamel Matari, 51 ans, s’est découvert une passion capiteuse pour la photographie. Il a quitté, il y a près de 5 ans, le confort rassurant de son métier pour s’y consacrer. Rencontre.

“J’aime capter les expressions du visage. Les yeux sont l’expression de l’âme et ils ne mentent pas. Je suis aussi passionné par le patrimoine, j’aimerais y consacrer une série de photos mais c’est un projet qui demande beaucoup de moyens et de temps.” Quand Jamel Matari, 51 ans, architecte designer, parle de sa passion pour la photographie, il semble revenir de loin. “Le salariat est un système aliénant”, précise le travailleur acharné qui a “tout lâché” pour s’y consacrer depuis près de 5 ans. “On peut peut-être bien gagner sa vie en étant fonctionnaire mais au détriment de son épanouissement et de sa liberté.”
Non que le design n’est pas un métier épanouissant mais Jamel a travaillé dur pendant des années, allant jusqu’à cumuler plusieurs jobs à la fois. Architecte, designer, décorateur, maquettiste, infographe, graphiste : l’homme est touche-à-tout et n’a jamais eu peur des changements de cap. Mais depuis qu’il s’est découvert une passion pour la photo, il a osé sortir du rang. En quête de lenteur et d’inspiration, il est plus que jamais à l’écoute de cet appel artistique qu’il a quelque peu étouffé, près de 25 ans après avoir eu son diplôme de l’École des beaux-arts d’Alger. “La photographie a été salvatrice pour moi”, confie celui qui a décidé de quitter le confort d’un métier qui “rapporte” pour cette nouvelle passion dont il veut faire un métier, sans avoir la garantie de pouvoir en vivre. “Ce n’est pas vraiment une décision que j’ai prise. C’est un choix qui m’a dépassé, qui s’est imposé à moi”, nuance-t-il. “Le design est aussi une passion mais je n’y trouvais plus autant mon compte. J’avais besoin de me redéployer mais cette fois l’alimentaire devait passer en second”, tranche-t-il. L’homme n’a pas eu peur du risque, il a opté pour la photographie à plein temps.

Être artiste, un luxe !
Quand il clique sur son boîtier pour capter un moment, il semble toucher du doigt le réel, comme jamais. “Je suis encore en quête”, précise Jamel. Sans fausse modestie, il assure qu’il est bien loin d’avoir trouvé son style, d’avoir posé sa démarche. Pourtant, elle semble bien là. Être toujours le plus près de l’autre et des choses, les aborder avec précision et délicatesse pour dévoiler ce qu’il y a de plus sémillant dans cet instant volé au temps. “Éduquer et apprendre à son œil à regarder et à écrire avec de la lumière est un processus laborieux”, commente Matari. “J’ai acheté cet appareil en 2008 mais ce n’est que depuis 3 ans que je m’y consacre pleinement.” Il parle de son Canon 7D. “Il était cher à l’époque, j’avais l’enthousiasme d’un enfant qui obtient enfin le jouet dont il rêvait.” “J’y ai mis mes économies”, précise-t-il, sur un ton léger. “La photo est une passion qui coûte cher, le matériel n’est pas accessible.” Depuis, l’artiste a déconstruit ses certitudes. “Maintenant que j’ai une certaine culture photographique, j’ai finalement compris qu’avec n’importe quel boîtier, on peut faire de la photo. C’est une question de regard, d’idée, l’histoire d’un instant”, raconte-t-il, inspiré. La photographie semble avoir définitivement éveillé son sens artistique.
“Le matériel et la maîtrise technique donnent des conditions favorables, mais ce n’est pas eux qui déterminent la beauté d’une photo”, explique-t-il. Avant de plonger dans cette nouvelle passion, Jamel a éprouvé le besoin de se rapprocher d’autres passionnés de photos. Il a rejoint une association pour se confronter aux autres. “J’ai fait une formation dans une petite association à Hussein Dey pour me confirmer techniquement. J’avais besoin d’un cadre pour savoir où j’en étais pour me situer.” L’expérience a duré trois mois.
Depuis, il y consacre des heures de travail, à Alger et ailleurs, son Canon 7D en main. À chaque clic, le plaisir redouble et conforte l’artiste dans sa quête. “La photo réclame beaucoup de pratique”, souligne-t-il. “Comme disait Henri Cartier Bresson, un grand photographe, les 10 000 premières photos sont les pires, c’est dire à quel point il est important de redoubler d’effort pour atteindre son idéal.” Jamel peut justement passer des heures et des jours à l’affût du “moment” à immortaliser. Avant de se consacrer pleinement à cette passion, Jamel a emprunté différentes voies, en passant du graphisme à l’enseigne, du design à la maquette… “Quand on est algérien, on s’habitue forcément au système D, l’obligation de s’en sortir nous pousse à multiplier nos compétences. En bon Algérien, je n’ai jamais rien lâché et je me suis délecté à passer d’une activité à l’autre.”

Un but, plusieurs chemins
Jamel Matari a suivi des études d’architecture à l’Inforba après avoir obtenu son baccalauréat technique en travaux publics en 1986. Il s’est inscrit quelques années plus tard à l’école des Beaux-arts d’Alger pour en sortir en 1994 avec un diplôme d’études supérieures en Design Aménagement en 1994. “Le fait d’avoir fait une école d’art a ouvert mes perspectives”, commente-t-il. Mais le jeune diplômé fait très vite face à une période de chômage qui le marque. “J’ai été au chômage pendant quelques années, un peu comme tout le monde”, raconte Jamel, souriant. Il a le sens des réalités et le don de parler des choses les plus sérieuses avec une simplicité qui déroute. “Trois ans de chômage durant lesquels, je n’ai pas perdu de temps. À l’époque l’informatique était tendance, alors je me suis initié. Je me suis aussi mis au graphisme et à l’infographie”. Sa carrière finit par démarrer comme décorateur pour des émissions de télévision dans une agence privée puis comme infographe et maquettiste pour un laboratoire pharmaceutique et un magazine pour enfants ainsi que dans un journal spécialisé dans l’automobile. “J’aime apprendre de nouvelles choses, tenter de nouvelles expériences, j’ai toujours été à l’affût des nouvelles matières et des nouveaux matériaux”.
Quelques années plus tard, il rejoint une entreprise privée spécialisée dans la conception et la fabrication de grandes enseignes où il exerce comme concepteur d’enseigne en suivant une formation sur la fabrication des grandes enseignes à l’étranger. À chaque étape, il apprécie d’élargir son champ d’action. Il se spécialisera finalement dans la réalisation de stands comme designer et scénographe pour de grandes expositions, qu’il pratiquera durant plus de dix ans. “C’était éreintant mais lucratif” avoue-t-il.  Très vite, il s’en lasse pour se tourner vers la photo…

L’Algérie, sa matière…
En 2016, Jamel a exposé à Johannesburg en Afrique du Sud dans le musé MOAD (Museum of african design) dans le cadre d’une exposition “D’ZAIR ART AND CRAFT” avec un groupe de designer algériens, et à la Triennale de Milan DESIGN AFTER DESIGN”. À chaque expérience, hors du pays, l’homme semble s’enraciner plus que jamais. “Chaque fois que je quitte le pays pour une formation ou autre, je reviens avec la ferme conviction que je ne pourrais jamais m’exiler”. L’homme n’arrive pas à envisager, une autre matière que l’Algérie pour ses créations “même si en Algérie, l’environnement est loin d’être propice à l’épanouissement d’un artiste qui souhaite vivre de son art”.
Tant qu’à faire ! Il souhaite en tirer profit, à sa manière. “Je ne sais pas si mon désir de faire de la photographie un métier pourra se réaliser mais je veux y travailler, et profiter pour voyager et faire voyager dans mon pays”. La photo devient un prétexte pour découvrir l’Algérie. “J’ai une série de photos inédites sur la fantasia. J’ai sillonné plusieurs villes de l’ouest pour les faire… dès qu’on m’appelle pour m’informer d’une fantasia, je fonce”. Il n’hésite pas à démarrer au quart de tour et faire des heures de route pour enfin fixer son objectif sur une personne, un événement ou un phénomène qui le fascine. Il a dernièrement participé à une résidence artistique à Alger autour du corps en mouvement. Ses photos seront exposées à partir du 8 septembre à la galerie Espaco à Alger.

F. B.