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A LA UNE / À visage découvert

À visage découvert

Khaled Benaïssa, l’architecte des émotions

Khaled Benaïssa attisé par ses passions. ©D. R.

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES
Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI



Il s’est illustré dans plusieurs grands rôles. Acteur-vedette, il a crevé l’écran ramadhanesque cette année dans la série El Khawa. Khaled Benaïssa est à présent très attendu dans le rôle de Larbi Ben M’hidi, un film dont la sortie est prévue pour septembre. Séduisant et grinçant, il est en haut de l’affiche. En seulement quelques années, l’acteur, cinéaste et réalisateur, fils de l’illustre Slimane Benaïssa, est devenu une valeur sûre du cinéma algérien. Rencontre.

Il combine ses talents d’architecte, d’acteur-né et son humour grisant à chaque “moment fort” pour flirter avec les limites du possible. Khaled Benaïssa est en lutte constante contre les évidences, les codes, son art, son père et surtout ses propres limites qu’il veut sans cesse repousser. L’acteur populaire et adulé ne s’encombre pas de convenances. Truculent et incisif, il leur préfère sans conteste les rapports de vérités. Mais il sait également séduire et semble très à l’aise dans son rôle de personnage public. “Dans ce métier, on a besoin d’être regardé”, concède-t-il. “On me reproche souvent d’être un zouakh (crâneur, ndlr)”, avoue-t-il, amusé. “Dans l’idéal, on aimerait être seul à vivre notre passion et notre métier, mais on a trop besoin du regard des autres, qu’on utilise pour se raconter à soi-même.” Pour Khaled Benaïssa, “la modestie est parfois la pire des prétentions”. Il ne manque ni de l’une ni de l’autre. Il surfe habilement entre les deux. Brillant stratège, il sait jouer avec ses émotions, sans pour autant manquer de sincérité. Une aisance qui lui a permis de s’illustrer dans plusieurs grands rôles du cinéma algérien ces dix dernières années. Acteur-vedette, il a crevé l’écran ramadhanesque cette année dans la série El Khawa. Il est à présent très attendu dans le rôle de Larbi Ben M’hidi, film réalisé par Bachir Derrais, dont la sortie est prévue en septembre. Jusque- là, l’acteur s’est distingué dans des rôles plutôt “dramatiques”. Pourtant, son rêve, c’est le théâtre et la comédie. Monter sur les planches et atteindre la quintessence de la mise en scène, avec pour seule arme son humour. Un rêve qu’il ne cesse de repousser, de peur de le “gâcher”. À 40 ans, l’acteur, cinéaste et réalisateur, fils de l’illustre Slimane Benaïssa, se demande si c’est le moment de faire le grand saut de l’humour, lui qui n’en manque pas. “Ma plus grande fierté dans mon couple est de réussir encore à faire rire ma femme, plusieurs heures d’affilée”, raconte-t-il, un peu ému. “L’humour est la forme suprême de l’intelligence.” “Le jour où ma fille Mayssa m’a fait sa première blague, j’ai soufflé”, ironise-t-il encore. Depuis la naissance de Mayssa, sa fougue s’est quelque peu adoucie. En devenant père, il a eu le temps de repenser son rapport au monde et à son propre père. “Un rapport très conflictuel”, commente celui qui a dû se battre toute sa vie avec l’idée d’être “le fils de…”. “Nous avons eu de nombreux désaccords. J’ai rejeté mon père très jeune, même si j’ai grandi dans la fierté d’être fils d’un homme qui a accompli de si belles choses”.

Architecte, avant tout !
Désopilant et charmeur, Khaled ne laisse rien au hasard. Dans sa vie, tout semble concourir pour ces moments d’éclats où, seul au milieu de tous, il exécute une performance, relève un défi. Dans le cinéma, mais pas seulement. “L’équitation me donne presque la même sensation qu’au cinéma : il y a la mise en scène, le spectacle, les obstacles et le public autour, il manque la beauté de l’art et encore la beauté peut y être”, commente, spontanément, celui qui est revenu à l’équitation, il y a seulement quelques années. Il n’en avait pas pratiqué depuis plus de dix ans. Source d’un plaisir intense pour l’amateur de sensations fortes qu’il est, il s’enfuit parfois de ses tournages pour monter à cheval. “Je suis sûr que la mémoire est transmissible génétiquement”, lance Khaled pour expliquer son entrain. “Mon grand-père était cavalier, c’était sacré pour lui.” D’humeur “électrique”, il a cette capacité de passer de l’emphase à la simplicité qui donne cet air de tout approcher avec humilité. Sans faux-semblant ni demi-mesure, en quelques mots. Imposant, il s’exprime avec fougue en convoquant souvenirs et anecdotes à raconter pour défendre ses idées. Il est cérébral et volubile. Sans pour autant être pompeux, il use de beaucoup de métaphores quand il parle. Il aime jouer avec les mots, déconstruire les concepts et interroger les repères identitaires. Cet esprit critique, il le doit à ses cinq années “foisonnantes” passées à l’École d’architecture d’Alger. “J’y ai tout appris, se projeter dans une idée, raconter une histoire, faire la différence entre le beau et le laid, bien que le laid n’existe pas, le fond et la forme, le faux et le juste, l’analyse et la contre-analyse”, raconte celui pour qui l’architecture peut tout dire. “Nous sommes d’abord dans un espace”, assène-t-il. Depuis qu’il a quitté les bancs de la fac, il s’est choisi pour “espace d’expression, le 7e art, lui dont le père n’est autre qu’un chantre du théâtre algérien. “J’ai toujours entretenu la confusion autour de ça, pour qu’on ne me considère comme le fils de Slimane Benaïssa”, précise-t-il. Dans le monde du cinéma où il débarque, prêt à en découdre, il passe du réalisateur au  scénariste, de l’acteur au producteur, en raflant des prix et les beaux rôles en comptant bien faire ses armes, seul et sans appuis. Il s’est distingué avec un court métrage de fiction Sektou (Ils se sont tus). Mais c’est avec ses talents d’acteur qu’il perce et devient célèbre notamment dans les films à succès du réalisateur Lyes Salem. D’abord dans Mascarades (2007). Puis, dans L’Oranais (2014) où il campe le rôle d’un personnage complexe et border-line. Un peu comme lui. “Khaled ne sait pas faire les choses à moitié, tout ce qu’il entreprend est crucial, il vit à 100 à l’heure”, raconte Samia Meziane, son épouse. “Même quand il achète une baguette de pain, il le fait avec passion”, ironise celle qui partage sa vie depuis plus de dix ans. Pour ne rien compliquer à l’équation filiative de Khaled, son épouse est elle aussi actrice et également la fille de deux grandes figures du théâtre algérien, Sid Ahmed Agoumi et la défunte Sonia Mekkiou. “Fils de…”
Sa bataille contre la filiation, Khaled a eu la chance de la partager, en amour, avec Samia Méziane, sa femme, également comédienne. “Le théâtre a toujours été l’unique objectif, tout ce que je fais est fait pour y aboutir ou le meilleur moyen de ne pas y aller”, raconte Khaled, en cette fin de journée où, attablés avec sa femme dans un café branché d’Alger, il est pressé d’apaiser un creux à l’estomac. Il en parle avec légèreté mais le regard chargé. Un soleil de plomb continue de cogner dehors. Il négocie malicieusement avec le serveur pour un breakfast tardif, comme pour se délivrer d’un sujet douloureux. Le serveur explique qu’au vu de l’heure, il ne peut le lui servir. “Même si je viens de me réveiller ?”, ose, taquin et provocateur, Khaled. Il se rabat sur une brochette tex-mex, un jus de citron bien frais et une tarte au citron partagée avec sa femme. Samia et Khaled se sont connus et mariés dans un film, Manara, en 2004 avant de faire le grand saut dans la réalité, en 2009. “Quand nous nous sommes rencontrés, nous étions tous les deux des ‘fils de’, c’était intéressant de travailler à le dépasser ensemble.” Et s’il n’avait pas été le fils d’un grand homme du théâtre algérien, aurait-il pu jouir d’un tel parcours ? Khaled est formel : “Évidemment.” “Ce que j’ai appris du cinéma me vient de ma mère.” Enseignante, pédagogue qui peut aussi bien verser dans la rigueur que dans la fantaisie, sa mère lui inculque surtout son précieux sens de l’humour. “Elle nous a éduqués avec beaucoup de rigueur. À la maison, tout était réglé comme une horloge suisse.” Khaled raconte son enfance plongée dans la nature bônoise quand il est interrompu pour un selfie avec des admirateurs, lui qui se fait souvent accoster dans la rue (l’homme est apprécié et y répond chaleureusement chaque fois). Son enfance a en effet des allures épiques pour le petit aventurier qui se retrouve très vite dans le brouhaha de la capitale pour être scolarisé. “Quitter Annaba pour Alger a été dur, c’était minéral, urbain, juste horrible pour l’enfant que j’étais. On avait beau m’emmener au Monument des martyrs pour m’y amuser, la nature me manquait.” Pourtant, à peine quelques années plus tard, Khaled est bien content de se retrouver en plein centre-ville d’Alger où, malgré le terrorisme qui bat son plein, le jeune homme se découvre et s’épanouit dans un quotidien mondain et survolté.  Durant ces années “si belles”, il ne manquait que le père, exilé en France pour échapper à la menace terroriste. “J’en ai beaucoup souffert, adolescent. J’en arrivais à envier les copains qui se faisaient gronder par leur père. À cette époque, j’aurais adoré avoir un père pour me réprimander.” Cette blessure qui vire très vite au “complexe” n’a fait que s’alimenter dans la vie du jeune homme jusqu’à atteindre le seuil de rupture avec son père. “Nous ne nous sommes pas parlé pendant des années.” Fallait-il impérativement “tuer le père” pour se donner une chance d’exister ? “Clairement”, répond Khaled. “Je l’ai tué plusieurs fois même, mais les choses ont bien évolué depuis”, confie-t-il. “La maturité pour un homme ne peut être atteinte que lorsqu’il désacralise ses parents en admettant leurs failles et en acceptant qu’ils soient juste humains”, conclut-il.

Fantasia
La foule sur les gradins se laisse entraîner par une voix qui résonne dans tout le centre équestre de la Garde républicaine aux Pins Maritimes (Alger), en ce mois de juillet. Elle présente les cavaliers en compétition, qui entrent les uns après les autres. Bientôt arrive le tour de Khaled Benaïssa, “le célèbre acteur”, annoncé chaleureusement. Ovation. Ce jour-là, il est en compétition pour un concours de sauts d’obstacles. Les rênes bien en mains sur sa monture (Holaise, son cheval qu’il affectionne particulièrement), il fait une entrée majestueuse dans la carrière. Il cavale et surmonte habilement quelques obstacles puis son cheval freine sec. Une fois, deux fois, puis c’est l’élimination. Pourtant, deux jours avant ce cuisant échec, il avait accompli un sans-faute, avec brio. Une fois descendu de sa monture, dans son costume de cavalier, encombrant par cette chaleur, il corrige : “Ce n’est pas un échec, c’était une belle élimination.” Haletant et suant, il insiste : “J’ai tenté quelque chose d’improbable que je n’étais pas censé pouvoir faire. J’ai pris un risque pour aller plus loin. Et j’en suis vraiment content.” L’homme, très peu habitué à l’échec, refuse formellement d’y voir un. “Khaled ne supporte pas l’échec, il peut en avoir mal physiquement”, commente Sonia, rencontrée quelques jours plus tard. “À chaque expérience, chaque moment de ce genre, il semble jouer sa vie entière tant il se donne entièrement dans ce qu’il fait.” Naturelle et décontractée, l’actrice en parle avec un sourire taquin. “Autant son plaisir est décuplé, autant la pression qu’il se met pour réussir ce qu’il fait l’est aussi”, précise-t-elle, sans complaisance. “Il est brillant et tellement passionné en même temps, s’il le vivait autrement, ce ne serait plus lui”, nuance-t-elle. Sa passion pour l’équitation lui a bien servi dans le cinéma. Notamment pour son dernier rôle dans le film Larbi Ben M’hidi. Attablés dans un coin ombragé du centre équestre après son passage très remarqué dans la carrière, Khaled confie que “ce tournage a été un moment fort dans ma carrière”. Au loin, on entend les chevaux hennir, le baroud éclater et quelques chants patriotiques monter. Un spectacle de fantasia clôture la compétition du saut d’obstacle. “Grâce à ce film, j’ai arrêté de fumer, j’ai repris l’équitation et je me suis réconcilié avec mon père”, confie-t-il en fixant le centre du terrain dans lequel un cavalier déclame quelques vers de l’Iliade algérienne de Moufdi Zakarya. Silence. Khaled plaque sa voix sur celle qui résonne dans tout le centre et déclame quelques vers du poème qu’il connaît par cœur. Puis, il confie après un silence chargé : “J’adore ce poème.” Un poème qui remonte du fond de son enfance. “Moufdi Zakarya a beaucoup inspiré mon père”, ajoute-t-il. Khaled travaille actuellement sur la réalisation d’un long métrage dans lequel il ambitionne d’autopsier “la violence qui mine le pays”. Qu’en est-il du théâtre et de son désir de monter sur scène ? Pour Samia, sa femme, la réponse est évidente : “Il est fait pour monter sur scène, son parcours et tout ce qu’il a accompli jusque-là le mènent vers ça”, tranche-t-elle. Pourtant, Khaled craint de “dénaturer” ce rêve qu’il sacralise. Il hésite, temporise puis conclut : “J’ai une philosophie très indienne, on est jamais en retard.” Comme pour clore un sujet laborieux…

Par : FELLA BOUREDJI


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