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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

La mort absurde du bébé Yacine racontée par ses parents

Le petit Yacine dans les bras de son père. ©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.


Il s’appelait Yacine, il avait 11 mois et 4 jours. Samedi dernier, ce bébé atteint d’une simple bronchiolite est resté, dans les bras de sa mère, dix longues heures dans la salle d’attente des urgences pédiatrique du Centre hospitalier universitaire Nafissa-Hammoud (ex-Parnet), à Hussein Dey, avant d’être enfin hospitalisé. Lorsque le petit Yacine est admis, le personnel semble “débordé” et “peu impliqué” pour remédier à sa détresse respiratoire. Son état s’aggrave et le seul respirateur dont dispose le service est indisponible. Faute de soins, Yacine a rendu son dernier souffle, dimanche à 15h10, soit un peu plus de 24 heures après son arrivée. Depuis, ses parents, Nadia Boukhalfa et Samy Amarouche, sont pris dans un tourbillon de révolte et de tristesse. Ils pointent sévèrement du doigt un système de soins défaillant et même dangereux.

“Yacine détestait monter dans le siège auto, il aimait regarder par la fenêtre pendant que la voiture roulait”, se souvient Nadia, nostalgique. “Quand je conduisais, je ne m’étonnais pas quand des gens regardaient vers nous en souriant, je comprenais que c’était Yacine qui les interpellait par la fenêtre”, raconte encore le père.

Nadia Boukhalfa et Samy Amarouche font partie de “ces bons citoyens” conscients des limites du système, dépités par la mauvaise gouvernance sévissant un peu partout dans le pays mais qui, résignés, ont admis ne pas pouvoir agir sur cette réalité. Ils ont tous deux fait des études supérieures à l’USTHB de Bab Ezzouar, l’une pour devenir biologiste et l’autre pour être ingénieur en électronique. Ils se sont connus il y a presque dix ans. Ils ont eu le temps d’arrondir les angles de leurs quêtes, de réviser leurs idéaux et ont décidé de s’unir pour la vie. Ils se sont mariés en 2012 à Alger, leur ville natale. Le 22 octobre 2013 naît leur premier enfant, Anis, aujourd’hui âgé de 5 ans. Les jeunes parents louent un appartement dans un quartier du Golf, en attendant que leur logement LSP à Bordj El-Bahri puisse être prêt à les accueillir. “Il restait beaucoup de finitions pour que notre appartement soit habitable”, confie Samy. Quatre ans plus tard, arrive Yacine, le petit frère de Anis. Le bonheur des jeunes parents redouble malgré la pesanteur des responsabilités et la dureté du quotidien dans un pays où la qualité de vie est loin d’être remarquable. Comme beaucoup d’autres «bons citoyens», ils arrachent leurs joies et font leur vie en regardant de loin les défaillances d’un système en espérant ne pas le subir de plein fouet. Puis un jour arrive, où toutes les incohérences de ce même système semblent se liguer pour les détruite et emporter leur bébé. Aujourd’hui, ils sont en rupture avec le système. Cinq jours après le décès de Yacine, ils ressentent une colère indicible. “Tout a commencé jeudi dernier, par une toux”, raconte Nadia, la trentaine à peine entamée. Elle est jeune, mais son visage semble avoir vieilli de plusieurs années. Nadia Boukhalfa est accablée. Elle a encore le teint livide et le regard vague. Elle n’a pas avalé grand-chose depuis qu’une voix lui a annoncé, dimanche dernier à 15h10, au service de réanimation de l’hôpital Parnet : “Madame, zad 3lih el hal, allah yerahmou (l’état de votre fils s’est aggravé, toutes mes condoléances”). Elle ne se rappelle plus de rien à partir de ce moment précis, mais elle assure pouvoir raconter “le cauchemar” vécu durant les 24 heures ayant précédé ce moment “avec rigueur et dans le moindre détail”, dit-elle, sur un ton ferme, le regard chargé de peine et de dignité.

Scénario kafkaïen à l’hôpital Parnet
“Le vendredi matin, je l’ai emmené chez son pédiatre. Il m’a dit que c’était un début de bronchiolite. Il lui a fait une séance d’aérosol et lui a prescrit des corticoïdes.” Une fois à la maison, Yacine semble mieux se sentir, il s’amuse même au ballon avec son grand frère, Anis. “Il arrêtait pas de dire ‘baon’, l’un de ses tout premiers mots”, précise la mère, submergée par l’émotion. La nuit tombée, l’état de Yacine s’aggrave. “J’étais en déplacement à Aïn Témouchent pour le travail, mon épouse l’a emmené à la première heure chez le pédiatre samedi matin”, poursuit Samy, le père. Son médecin traitant lui annonce que Yacine souffre d’une détresse respiratoire et qu’il faut l’emmener de toute urgence à l’hôpital Parnet pour un téléthorax. La jeune femme s’exécute. Arrivée aux services des urgences, la situation devient vite surréaliste : “J’arrive à 9h du matin, on m’annonce que la radio est en panne et que je dois emmener mon fils à Kouba pour lui faire une radio et revenir”, raconte Nadia. L’enfant étant en détresse respiratoire, la mère refuse de quitter l’hôpital et exige à ce que son enfant soit soulagé. “Ils lui ont fait des séances d’aérosol.” À 13h, l’enfant a enfin droit à une radiographie. “On ne comprend pas pourquoi à notre arrivée, on nous a dit qu’elle était en panne et qu’à 13h, après l’insistance de ma femme, la radio se remet miraculeusement à fonctionner”, s’étonne le père. Sur les images, on décèle une infection et quelques complications.
“Mais le personnel était comme démissionnaire, c’était juste horrible de tenir mon fils dans mes bras tout ce temps, d’être totalement impuissante et d’avoir face à moi des personnes pour qui rien ne semble se jouer”, lâche Nadia. Deux heures après ce diagnostic, une médecin-résidente demande à la mère d’aller acheter des antibiotiques. “Mon frère est allé en chercher bien que je n’étais pas convaincue. Yacine n’était pas allaité depuis des heures, il était à jeun et souffrant, comment et pourquoi lui administrer des antibiotiques par voie orale alors que par intraveineuse c’est plus rapide et plus efficace !”, se révolte la mère. Après dix longues heures dans la salle d’attente des urgences pédiatriques, le personnel lui annonce que son fils pouvait être admis car une place venait de se libérer, à condition qu’elle aille remplir les formulaires d’admission. “J’ai dû sortir des urgences et parcourir tout l’hôpital à pied, mon bébé en détresse respiratoire dans mes bras et sous la pluie, pour aller au bureau des admissions”, lâche-t-elle. Face à la froideur du personnel, aux tournures absurdes et cruelles que prennent les choses, Nadia ravale ses larmes, contient sa panique, se concentre sur son enfant et s’exécute dans l’espoir que Yacine soit enfin pris en charge. Dans ce désarroi, elle se rappelle d’un homme croisé par hasard lorsqu’elle courrait sous la pluie pour atteindre le bureau des admissions. “Il a eu la gentillesse de me prêter son parapluie.”

La recherche d’un respirateur, l’autre cauchemar   
Il est 18h, Yacine est enfin hospitalisé. “L’infirmier m’a tendu une seringue, m’a demandée de lui administrer moi-même ses doses de médicaments toutes les quatre heures, puis il s’est volatilisé”, raconte Nadia, scandalisée. La nuit a été longue. “Plus le temps passait, plus sa respiration se faisait courte et saccadée.” À 4h, la jeune maman explose de colère et se met à crier pour que l’équipe de garde vienne voir l’état de son enfant. “Son cœur battait à 240 et il commençait à être fébrile.” L’équipe de garde se réveille et l’achemine vers le service de réanimation. Malgré la gravité de la situation, Nadia se sent étrangement soulagée, pour la première fois, près de 24 heures après son arrivée à l’hôpital, il lui semble que son enfant est enfin pris sérieusement en charge. “Après une heure d’attente, je demande de ses nouvelles, un médecin sorti de nulle part m’a même crié dessus… C’était juste incroyable.” Il est 8h, le mari profite d’un moment de calme pour entrer dans la salle de réanimation. “J’ai vu une femme de ménage entrer dans la salle pour essuyer le sol, je l’ai suivie et j’ai enfin vu mon fils. Il avait les yeux hagards, le regard perdu dans le vide ; il était attaché des mains et des pieds. La bouche ouverte et les pupilles dilatées.” Lorsque le père s’adresse au médecin pour avoir des explications, on lui annonce que le cas de son fils est critique, qu’il a besoin d’être mis sous respirateur. “Ils ont été clairs, ici, le respirateur est indisponible. Nous avons appelé l’hôpital Maillot, il n’est pas disponible non plus. Il reste Mustapha et Beni Messous, nous n’arrivons pas à les joindre. C’est à vous d’aller vers eux.” L’homme démarre en trombe. Arrivé à l’hôpital Mustapha, on lui explique que le CHU ne dispose pas de service de réanimation pédiatrique, ni de respirateur. À Beni Messous, on lui explique que deux respirateurs sont en panne et que le seul fonctionnel est déjà utilisé. À midi, la crise atteint son paroxysme, toute la famille se mobilise pour trouver une solution. “Mon père est retraité de l’armée ; il a emmené la lettre à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja où un respirateur était disponible, mais Yacine n’y ouvrait pas droit parce que je ne suis pas militaire.” Dans le même temps, la sœur de Samy poste un appel sur Facebook. “Des gens nous ont indiqué qu’il était possible de louer ces appareils chez des opérateurs privés.” La famille finit par trouver une structure privée à Bab-Ezzouar, prête à acheminer le respirateur jusqu’à l’hôpital. À 14h, Samy appelle son épouse et demande à parler avec le personnel de soins pour avoir des détails techniques. “La résidente qui s’occupait de Yacine a formellement refusé de lui parler au téléphone, elle n’arrivait pas à me confirmer que c’était le bon appareil”, raconte Nadia. Dans le doute, Samy démarre vers l’hôpital, des prospectus en main. Il y arrive à 15h et apprend que le respirateur en question était celui qu’il fallait. À 15h10, une personne qu’il n’avait jamais vue lui demande s’il est le père de Yacine, puis l’invite à s’asseoir. Le père comprend que sa course folle contre la montre était finie, que son fils n’était déjà plus. “J’ai vu mon fils, sa tête était encore chaude, je l’ai embrassé… longtemps”, raconte Nadia, effondrée. Quelques jours après les faits, le couple est sidéré par “le manque de considération, la manière inhumaine et l’absence de professionnalisme” auxquels il a fait face. “Les déclarations de la chef de service dans la presse nous ont révoltés. Le professeur Arada a déclaré que mon bébé était mourant et quand il est arrivé à l'hôpital et qu’avec ou sans respirateur, il serait décédé, ce qui est totalement faux. Sinon, pourquoi nous a-t-on orientés vers les autres hôpitaux de la capitale pour chercher des respirateurs ? Et pourquoi les bilans sanguins faits à son admission indiquaient le contraire ?”, s’énerve la maman. “J’ai toujours été timide et réservée, je ne sais pas élever la voix, mais comme je l’ai dit au directeur de l’hôpital que j’ai eu à rencontrer après la mort de mon fils : dans ce pays, plus rien ne va et on est condamnés à faire des scandales pour se défendre !” Ils écartent la possibilité de déposer une plainte : “Nous ne pouvons pas faire ça à notre bébé, nous refusons l’autopsie d’autant que nous ne croyons pas que justice puisse être faite dans un tribunal de ce pays.” Mais les jeunes parents sont décidés à faire entendre leur voix. “Dénoncer ces agissements pour qu’ils cessent, c’est la moindre des choses.” En attendant, le plus dur reste à venir : “En quittant l’hôpital pour aller déclarer le décès, mon fils de cinq ans m’a appelé au téléphone”, raconte le père, conscient du travail laborieux de deuil qui s’annonce. “Il m’a dit : tu sais papa, quand tu rentreras à la maison, Titine (c’est comme ça qu’il appelait son petit frère Yacine), ne sera plus là.”

Par : FELLA BOUREDJI


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