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PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Lyes Ouarab, de l’or aux déchets pour créer du beau

Lyes Ouarab, 48 ans, a été bijoutier pendant près de dix ans, puis chauffeur dans une institution étatique avant de se lancer dans la récupération de canettes usagées pour la création d’objets d’art. Depuis trois ans, le recyclage artistique est devenu son métier principal, non sans difficulté. Récit d’un parcours aussi passionnant que périlleux.

Tout s’est joué un jour de printemps à El-Biar, le quartier dans lequel Lyes Ouarab, 48 ans, a grandi. “J’étais sur le balcon Saint-Raphaël, le regard perdu sur une vue imprenable de la baie d’Alger.” C’était un moment de détente que le jeune homme aimait alors prendre dans des endroits paisibles de la capitale. “C’était il y a plus de 15 ans”, se précise-t-il. Lyes se souvient précisément de ce moment car il aura été déterminant. “Évidemment, comme beaucoup de jardins, parcs et endroits publics, des détritus jonchaient le sol, dont des canettes. Je suis tombée sur une vieille canette de bière jaune. Je l’ai trouvée magnifique. J’ai commencé à la triturer puis je l’ai emportée avec moi à la maison.” Fin bricoleur et fort d’une dextérité acquise et développée depuis l’enfance, Lyes transforme la canette jaune en avion de guerre, reproduisant avec précision un modèle datant de 1942. Il sera le premier objet de création d’une longue série. “Depuis, j’en ai réalisé près de 2 000 autres.” Avions, voitures, cabines londoniennes, lampes, bateaux, figurines… Lyes Ouarab, 48 ans, a été artisan bijoutier pendant dix ans, puis chauffeur professionnel avant de se lancer dans la récupération de canettes usagées pour la création d’objets d’art. Depuis trois ans, le recyclage artistique est devenu son métier principal, non sans difficulté. “Aujourd’hui, c’est mon gagne-pain”, confie Lyes. “C’est vraiment difficile, mais je m’accroche parce que j’y crois”, ajoute-t-il. Ces derniers mois, il y croit plus que jamais. Et pour cause, il a réussi à convaincre quelques marques à le suivre dans son projet. “Ils ne me financent pas avec de l’argent, mais il m’octroient des aides matériels, comme de la colle ou des cannettes vides”, précise-t-il. Ces derniers mois, l’artiste enchaîne les expositions et mise beaucoup sur les réseaux sociaux pour se faire connaître et faire découvrir ses créations. “Et ça marche, les gens aiment les objets que je réalisent et les achètent”, avance-t-il, modestement. Mais avant cela, il a dû faire un véritable travail psychologique pour se détacher des regards désobligeants et dépasser les moqueries dont il a longtemps été victime. “Pendant des années, on s’est clairement moqué de moi et de mes canettes”, confie-t-il. “On a un vrai problème de mentalités, les gens dévalorisent les efforts et refusent de reconnaître qu’une activité de recyclage puisse être belle et utile.”
Il y a deux ans, le malaise dans lequel Lyes vivait cette reconversion dans la récupération a atteint son paroxysme lorsque la carte d’artiste lui a été formellement refusée. “J’ai pris attache avec le Conseil national des arts et des lettres pour déposer une demande de carte d’artiste. Elle m’a été refusée. On m’a clairement expliqué que ce que je faisais avec mes canettes n’était pas de l’art”, raconte-t-il, dépité. “Je n’ai pas fait d’études mais j’aime lire, me cultiver, je regarde beaucoup de documentaires avec cette volonté de combler une lacune lourde à porter. J’ai quand même passé dix années dans des ateliers de bijouterie comme sculpteur et modéliste”, ajoute-t-il.

Apprenti bijoutier à l’âge de 13 ans !
Quand Lyes est entré pour la première fois dans un atelier de bijouterie, il n’avait que 13 ans. “J’ai abandonné l’école très tôt pour commencer à travailler très jeune. J’ai été recruté comme apprenti bijoutier chez un ami à mon père à Alger-centre.” Très vite, le jeune homme apprend à graver, sculpter et manipuler l’or. “Je gagnais extrêmement bien ma vie. Mais j’étais jeune et fougueux. J’avais de l’ambition et j’ai très vite compris que j’étais condamné à toujours mettre ce don manuel que j’avais au service des autres.”
Dix années plus tard, Lyes, qui entame à peine la vingtaine, devient même modéliste et concepteur. “J’aurais adoré ouvrir ma propre bijouterie, défendre mes créations librement, mais cela demande un investissement financier colossal. Quand j’ai compris que je ne pourrais jamais avoir la force financière pour créer mon propre atelier de bijouterie, j’ai décidé de quitter le métier.”
S’ensuit pour le jeune homme une période de doute et d’instabilité de quelques années, à laquelle il met fin en acceptant un poste de chauffeur dans la wilaya de Djelfa.
“C’était une autre vie, où la création n’était plus possible, je passais mes journée sur les routes”, raconte-t-il. “Ce n’était pas très épanouissant, mais j’en garde de beaux souvenirs : quand on est chauffeur, on rencontre des gens et on discute beaucoup.” Trois années après avoir accepté cet emploi, Lyes éprouve le besoin de revenir à Alger. “J’avais besoin de mes repères et je n’étais pas très heureux dans ce travail.”
Il décide, pour la seconde fois dans sa vie, de changer de cap. C’est à ce moment que les canettes de soda et autres boissons qui se consommaient autour de lui n’avaient plus aucune chance d’atterrir dans des poubelles.
Lyes s’est mis systématiquement à les récupérer et prenait plaisir à travailler durant des heures à les transformer en objets d’art. “J’ai essayé un nombre incalculable de colles. La super glue algérienne a fini par marcher”, confie-t-il dans un rire.
“Il y a trois ans, j’ai vendu mon tout premier objet, c’était une touriste reçue par des amis à la famille. Elle avait eu un coup de cœur pour une cabine londonienne que j’ai réalisée avec des canettes de coca cola.”
Ce premier objet vendu lui ouvre de nouvelles perspectives et lui font tout de suite toucher du doigt, la possibilité de pouvoir en vivre, un jour.  “Au début j’offrais les objets que je créais. Mais comme la colle me coûtait cher, j’ai pensé à vendre pour rentabiliser mes efforts”, confie-t-il dans un sourire. Depuis, Lyes a eu l’occasion d’en vendre des centaines. Il espère un jour ouvrir une boutique spécialisée quelque part à Alger et qu’elle soit “un faire-valoir culturel et touristique, comme dans certains pays dans le monde…”.


F. B.


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