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PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Me Boubekeur Smaïl, la loi comme maître-mot de la “révolution”

Me Boubekeur Smaïl, avocat à la cour d’Alger, n’a manqué aucune action de protestation de sa corporation à Alger depuis le 22 février dernier. Les vendredis, il troque sa robe noire contre un drapeau et marche en tant que citoyen. Entre deux plaidoiries, il a aussi pris le temps de rédiger un projet de transition consensuel convoquant l’ensemble des textes de lois nécessaires pour assurer une transition réussie. Pour le juriste, les hommes de loi ont un rôle clé à jouer dans cette “révolution”. Ils doivent guider et accompagner le peuple dans ses revendications. Rencontre.

La loi est son leitmotiv. Il a le verbe facile et la cite à souhait, en commentant la crise politique que traverse le pays, la convoquant comme l’ultime rempart contre la logique arbitraire d’un système qui la bafoue pour survivre. “On ressent dans la société une méconnaissance des textes de loi”, assène-t-il. Depuis le 22 février 2019, il est particulièrement sollicité pour apporter des éclairages juridiques. “Je suis assailli d’appels et de messages pour expliquer ce que prévoit ou non la loi”, ironise-t-il, dans un sourire. Me Boubekeur Smaïl, avocat à la cour d’Alger se prête volontiers à ce jeu pédagogique et ne manque aucune occasion de vulgariser la loi : tantôt interrogé sur la transition, ou sur le report des élections présidentielles, tantôt sur les dépôts de candidature ou encore plus récemment sur la demande formulée par Ahmed Gaid Salah, Chef d’Etat Major de l’armée pour l’application de l’article 102 de la Constitution. “La mobilisation qui a gagné la rue est salutaire et grandiose mais les citoyens n’ont pas les atouts juridiques pour formaliser leurs revendications de façon légale”. Les hommes de loi ont, pour lui, un rôle déterminant à jouer, en ces temps troubles. “La rue a des réclamations claires, il est nécessaire que les hommes de loi soient au devant de cette mobilisation pour jouer leur rôle de protection et de défense de ce droit fondamental du peuple à manifester pour réclamer un changement”. Ces dernières semaines, les avocats n’ont pas manqué l’appel de la rue. Ils ont été nombreux à battre le pavé. Sit-in devant le tribunal de la rue Abane-Ramdane, marche vers le siège du Conseil constitutionnel… Me Boubekeur Smaïl a participé à toues les actions de protestation des robes noires. Entre deux plaidoiries, il n’a pas hésité à troquer, chaque vendredi, sa robe noire contre un drapeau. “Le vendredi, c’est le citoyen qui manifeste”, précise-t-il. La distinction n’allait pas de soi. L’homme cultive les nuances avec rigueur. Il ne s’exprime pas avec la même verve lorsque “c’est le juriste qui parle”. Quand l’avocat concentré et méthodique laisse place à l’homme, l’engagement prend une couleur libertaire, plus téméraire, convoquant une fibre contestataire qui semble remonter de loin. Enfant d’Alger, originaire du village de Beni Douella en Kabylie qu’il fréquente régulièrement, Boubekeur Smaïl a baigné dans une culture berbère naturellement engagée, qui le prédisposait à une carrière de défenseur des libertés fondamentales. “Je suis issu d’une génération qui a grandi dans la peur mais aussi dans l’ouverture au monde”, confie-t-il. Il évoque brièvement l’effervescence de la cause estudiantine berbère qu’il a vécue de près. “J’étudiais à la faculté de droit mais je fréquentais la faculté de Bouzaréah où j’habitais et qui était un fief de l’engagement”, se rappelle-t-il. Mais très vite l’avocat reprend le dessus sur “l’homme” pour commenter “l’incroyable mobilisation du peuple”. Comme beaucoup d’Algériens, en ce moment, il peine à parler d’autre chose.

Management juridique
Depuis que la colère a gagné la rue, Me Boubekeur n’a manqué aucune action de protestation. Seulement, militer en robe noire les jours de semaine et en jean basket le vendredi, lui a très vite semblé insuffisant. “C’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie que les hommes de loi enfreignent leur obligation de réserve en manifestant”, précise-t-il fièrement. Convaincu qu’il a un rôle clé à jouer, en sa qualité d’avocat, il n’a pas hésité à monter au front en rédigeant un projet de transition consensuel convoquant l’ensemble des textes de lois nécessaires pour assurer une transition réussie et en accord avec les revendications des Algériens. “Il est de notre devoir de guider le peuple dans cette phase délicate afin de contribuer à apporter les solutions qui s’imposent”, commente-t-il. “Nous devons être créatifs et flirter avec les limites de la conformité des textes en vigueur, toutefois certaines étapes du processus ont pour objet de ne pas s’éloigner du cadre constitutionnel pour permettre un retour rapide à la légalité républicaine”.
Il délimite 15 étapes pour mener à bien une transition qui réponde aux besoins du peuple et non à celui du système. En obtenant son certificat d’aptitude à la profession d’avocat après 5 années d’études à la faculté de droit d’Alger en 2001, le jeune diplômé est séduit par l’acte de gestion et les procédures administratives et financières. Il se lance d’abord dans l’industrie et le monde de la PME en tant que gestionnaire d’entreprise avant de rejoindre le barreau d’Alger, en 2007, soit 5 ans plus tard. Pour rédiger ce projet de transition, Me Smail Boubekeur n’a pas seulement convoqué ses compétences de juriste.
Titulaire d’un DESS en droit des affaires et d’un diplôme en management, l’avocat a posé noir sur blanc, une proposition de plan de transition pour “manager” le processus juridique de transition. “J’ai rédigé ce texte sous aucune bannière politique, pour apporter ma modeste contribution à travers un processus juridique que les politiques et la société civile peuvent s’approprier pour débattre et avancer sur la question de la transition”, explique-t-il.
Le plan d’action rédigé est clair et favorise une réforme du système qui commence par sa base (APC, wilayas) vers le haut de la pyramide du pouvoir, à savoir la Présidence. “Il est urgent de nommer une commission de quatre personnalités consensuelles pour représenter le peuple et gérer la transition après application de l’article 102 de la Constitution”, défend-t-il.
Article de loi à l’appui, il propose la dissolution des deux chambres, l’instauration d’un conseil national de transition qui inclut un représentant par wilaya et la formation d’un gouvernement de transition, entre autres. “Il est important, à mon sens d’assainir le fichier électoral et réviser le code électoral avant même de toucher à la Constitution”, plaide-t-il encore. Pour le juriste, qui insiste sur le caractère citoyen de sa démarche, il faut impérativement organiser des élections locales et législatives avant d’aboutir à des élections présidentielles. L’homme en parle avec conviction et fermeté. “C’est une proposition qui peut être discutée, adaptée, mais il me semble qu’il est de notre devoir de convoquer la loi pour donner aux politiques et à la société civile les leviers nécessaires pour agir et participer à la transition”.

Un engagement naturel
Il y a quelques mois, son engagement pour le changement s’était déjà exprimé. Me Bounekeur Smaïl a fait partie du collectif d’avocats qui a assuré la défense des journalistes incarcérés pour diffamation en novembre 2018 à Alger. Il s’agissait déjà -à cette période là- de se positionner pour défendre un idéal de liberté. “Nous l'avons fait pour défendre la liberté d'expression et les libertés individuelles et collectives. D’autant que ces procès ressemblaient plus à une volonté de museler toute voix contestataire au 5e mandat qu'à des poursuites judiciaires basées sur des faits avérés. L'acharnement médiatique sans précédent de chaînes télévisées proches du cercle présidentiel et qui surtout étaient partie prenante du procès qui devaient respecter une obligation de réserve nous a convaincu de nous solidariser et de nous unir pour faire front à cette volonté de faire taire la presse”. Ses attentes en matière de libertés sont ambitieuses. Elles touchent principalement le système judiciaire. “L’indépendance de la justice est aujourd’hui un enjeu majeur de cette lutte pour un changement de système”, confie-t-il. Il croit aujourd’hui que la mobilisation citoyenne pourra également participer à mettre fin à la mainmise de l’exécutif sur la justice. 13 ans après avoir prêté serment à la cour d’Alger, l’avocat semble vivre ce moment comme un tournant décisif dans sa carrière. L’espoir d’une justice de qualité qui ne soit plus aux ordres se dessine dans son esprit, forçant l’optimisme. À son avis, “tout y est pour réussir cette transition. Pour peu que chacun joue son rôle”. Pour lui, c’est fait.


F. B.


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