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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Mejda Benchaabane, le rêve d’une révolution artistique à l’école

© D. R.

Mejda Benchaabane est psychologue clinicienne. Elle exerce depuis quatre ans dans un établissement scolaire privé à Alger, qu’elle a réussi à convaincre de la nécessité qu’un psychologue scolaire ; elle assure quotidiennement la médiation entre les parents, les élèves et les enseignants. Elle condamne la pression qui pèse sur nos écoles, dans cette course effrénée vers les notes. Également artiste plasticienne, Mejda est convaincue qu’une révolution artistique qui envahirait nos écoles dès la maternelle est aujourd’hui nécessaire pour un meilleur enseignement et un meilleur vivre-ensemble. Récit d’une autre vision de la société.

“Le plus dur est de faire face aux idées reçues.” Mejda Benchaabane est psychologue scolaire depuis quatre ans. Chaque jour, elle va à l’école où elle exerce, à Alger, pour suivre de près les interactions, les comportements et les signes d’épanouissement et de détresse de tous ceux qui font la vie à l’école. “Le plus dur est de changer des croyances ancrées qui empêchent certaines personnes de s’ouvrir et d’apprendre.” Chaque jour, elle fait face à ces évidences si difficiles à déconstruire : “Un élève en échec scolaire est considéré comme un élève qui manque d’intelligence, ce qui est totalement faux.” Cette immersion dans le milieu scolaire semble permettre à la psychologue de mettre le doigt sur les failles les plus profondes de la société. “Je dois en permanence faire face à un réel problème de société, là où tout est considéré comme normal”, dénonce-t-elle. Psychologue clinicienne de formation, Mejda a décidé d’exercer son métier dans le milieu scolaire pour être le plus proche possible de ses idéaux et de son rêve d’une autre société où le vivre-ensemble et l’épanouissement de tous se jouent et se déterminent à l’école. “Les émotions, les ressentis et la communication ne sont pas valorisés, ni dans nos familles ni dans nos écoles. Les espaces d’échange et d’expression sont quasi inexistants. L’enfant a du mal à «nommer» ce qu’il ressent. Ce déni de soi et ces frontières non définies entre le pathos et le normal créent une société borderline. Les passages à l’acte, les addictions, les déviances sexuelles, les maladies physiques sont autant de conséquences de ce manque de communication profond”, explique-t-elle avec une conviction infaillible. Pour la jeune femme, les enfants sont incontestablement la clef du changement. Devenir psychologue scolaire est comme un défi pour elle, celui de soigner le mal à sa racine grâce à ce métier qui permet de travailler au quotidien, en médiation avec l’élève, ses parents et ses enseignants, les acteurs clefs de la société. “La peur terrorise l’élève, elle ne le motive pas. Les élèves de cette génération ont besoin de stimulation positive et de motivation et non de terreur et de châtiment”, assène-t-elle. Elle décrit un malaise alarmant et s’étonne que très peu de personnes s’en indignent. “La famille algérienne passe par des crises de toutes sortes. Les parents se retrouvent désarmés face à l’échec ou aux difficultés scolaires de leurs enfants. Ils attendent beaucoup de cet enfant, et la réussite à l’école équivaut à la réussite dans la vie. Dans cette croyance, ou on est un winner pour la vie, ou on est looser pour la vie. Les chances de se relever sont minimes.”

“L’art est crucial dans l’éducation de l’enfant”
Souriante et avenante, Mejda Benchaabane pose ses mots avec délicatesse. La trentaine à peine entamée, elle donne pourtant souvent l’impression d’avoir la maturité d’une personne qui a vécu plus que son âge. Elle semble toujours à la recherche du bon mot, du ton le plus juste, pour contenter un désir de rigueur quasi constant. Elle doit, peut-être, cet esprit analytique et cette intelligence émotionnelle plus à sa fibre artistique qu’à ses études en psychologie clinique. Mejda est aussi titulaire d’un magistère obtenu à l’École supérieure des beaux-arts d’Alger. L’artiste plasticienne qui a plusieurs expositions à son actif n’hésite d’ailleurs pas à recourir à l’art dans ses échanges avec les enfants. “L’intervention avec les élèves se fait sous différentes formes, selon la problématique et l’âge. Je peux ainsi travailler avec la parole, le dessin, le jeu, l’imaginaire, les techniques de libération émotionnelle, de relaxation et de respiration. Je fais également de la psychoéducation et de la guidance parentale.” Pour la jeune femme qui a eu la chance de grandir dans un milieu qui valorisait et encourageait son don pour la peinture découvert très jeune, “l'art n'est pas assez présent dans nos écoles”.
“Les élèves d’il  y a 40-30-20 ans ne sont pas les élèves de maintenant. Les méthodes d’enseignement doivent impérativement suivre ce changement. Nous vivons à une époque où tout va très vite”, explique-t-elle. Mejda Benchaâbane est convaincue que c’est au système éducatif de s’adapter et de répondre aux besoins de l’enfant et non le contraire. D’autant que le temps d’attention et de concentration des enfants est plus que jamais à l’épreuve, avec un accès aux nouvelles technologies et à des formes de divertissement de plus en plus attractives hors de l’école. “Il y a encore beaucoup de résistance à considérer l’enfant dans sa différence et à mettre en avant ses compétences, quelles qu’elles soient, au profit de son instruction”, défend-elle. L’art en serait le moyen le plus sûr, d’après elle. “Le besoin de l'enfant va au-delà d'une heure de dessin par semaine. L'art est multiple, l'art est une forme d'expression au même titre que l'expression orale et écrite. Je tiens à saluer l'effort que font certaines écoles à vouloir offrir à nos enfants des séances de travaux manuels, musique, théâtre ... Mais je tiens également à préciser que ceci ne doit pas être considéré comme un luxe, un loisir, un privilège, c'est tout aussi important que les séances de maths et de lecture. On offre à l'enfant l'occasion de développer d'autres compétences et d'autres intelligences”, explique-t-elle. Elle se souvient de son expérience d’enseignante en éducation artistique, il y a près de huit ans. Elle s’efforçait de corriger chaque élève et chaque parent qui réduisait cette heure d’enseignement à une séance de dessin perçue dans l'inconscient collectif comme “une séance de permanence dans laquelle on ne faisait rien d'intéressant”. Comment expliquer aux parents, aux élèves que l’art peut être crucial dans l’éducation et l’apprentissage de tout enfant ? Mejda, qui ne manque pas de patience, est capable de l’expliquer et le démontrer à chaque personne qui lui fait face, jour après jour. Elle prend plaisir à le faire en milieu scolaire, mais elle n’hésite pas à également animer des ateliers en dehors de l’école.

L’urgence d’un psychologue dans chaque école
“Des personnes motivées commencent par prendre des initiatives et offrent des espaces d'expression aux enfants” : Mejda parle d’initiatives lancées par des espaces d’art ou des écoles privés. “Plusieurs ateliers ont ouvert, proposant diverses activités pour les petits et les grands. On souhaiterait voir ça dans chaque commune et pour toutes les bourses. J'anime des ateliers pour enfants tous les mardis après- midi (Les ateliers Bouffée d'art) et cela depuis 5 ans, on apprend à éduquer son œil, sa main, sa perception, son observation. On apprend à l’enfant comment également gagner en confiance, avoir le goût de la réalisation, s'appliquer et finir une activité, avoir de la patience et gérer ses émotions.” Elle regrette que dans nos écoles, qu’elles soient privées ou publiques, la réussite par les notes soit la seule préoccupation autant des administrations, des enseignants que des parents. “L’intelligence que l’école algérienne cherche à développer n’est pas celle dont a besoin cet élève pour réussir dans la société ni dans sa future vie professionnelle. Alors, la question qu’on doit tous se poser, c’est : qu’est-ce que nous voulons développer chez nos enfants comme compétences et valeurs, ce qui leur servira personnellement et professionnellement et servira la société de demain ?” Elle rêve de voir un éveil social où l’aspiration première de tous serait de voir l’enfant apprendre à développer ses compétences, quelles qu’elles soient.
“Un enfant équilibré qui arrivera à gérer sa vie, ses conflits et à exister à travers ce qu'il est et ce qu'il peut faire. Nous éviterions ainsi toutes les problématiques identitaires, d’oisiveté, de violence et de déviance.” D’où la nécessité d’avoir des psychologues dans toutes nos écoles. “Les psychologues scolaires se retrouvent au chômage alors que plusieurs écoles ouvrent leur porte chaque année. Il serait temps de prendre conscience du rôle et du besoin urgent de ce métier dans notre société de façon générale et dans nos établissements d’éducation et d’enseignement de façon spécifique.” Pour Mejda Benchaâbane, seuls des psychologues présents dans les établissements scolaires au quotidien peuvent parvenir à créer ces espaces d’écoute nécessaires : “Là où l’enfant et l’adolescent se sentent en sécurité, en confiance et loin de tout jugement ou restriction. Cet espace d’expression libre peut dénouer certaines problématiques qui, autrement, se transforment en bombes à retardement.”


F. B.


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