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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Professeur Maaoui, du bistouri à la plume !

© D. R.

Chirurgien renommé, le professeur Mustapha Maaoui, 72 ans, a vu défiler la guerre, l’indépendance, l’effervescence d’une université en édification, la “décennie noire” et le rêve d’une Algérie qui ne se raconte presque plus. Décennie après décennie, il a vu naître des idéaux qui lui semblent plus que jamais à l’arrêt. En 2013, il noircit des bouts de papier épars, en plein embouteillage à Alger pour “tuer un temps” et en immortaliser un autre. Les mots fusent, les années passent, un livre de 900 pages voit le jour : du giron au perron et des poilus aux barbus. Mémoires synaptiques. Il est actuellement en lice pour le prix de la journée du manuscrit francophone, soumis aux votes sur Facebook jusqu’au 24 octobre prochain. Rencontre avec un personnage haut en couleur.

“La faculté de médecine dont nous avons hérité était illustre.” Le professeur Mustapha Maaoui a le verbe haut. Il choisit ses mots et les pose avec vigueur, soulignant chaque nuance de sa pensée comme pour rétablir à chaque phrase des vérités bafouées. “Nous parlions à l’époque de faculté de médecine”, s’exclame-t-il. Il se rappelle de cette université qui jouait son rôle de berceau intellectuel au lendemain d’une indépendance fantasmée où le savoir, l’envie d’apprendre et de penser le monde foisonnait dans les campus et les esprits. “À l’époque, nous fréquentions naturellement les salles de cinéma et que l’on soit étudiant en droit, en médecine ou à l’École polytechnique, les conférences sur l’économie nous passionnait. Aujourd’hui, on la désigne en disant ‘fac centrale !’ C’est réducteur et significatif d’une décadence”, regrette-t-il. La journaliste semble reconnaître dans son propos cette même nostalgie qui lancine toute une génération d’hommes et de femmes qui ont fait l’expérience d’une certaine Algérie qui ne se raconte presque plus. “Ce n’est pas de la nostalgie”, corrige, fermement, le chef de service aujourd’hui à la retraite. Pour lui, il ne s’agit là que d’un plaisant exercice de mémoire. “Pourquoi être nostalgique puisque l’avenir, c’est déjà maintenant”, tranche-t-il dans un sourire. L’homme est rigoureux et déclare ne pas aimer les amalgames. Il défend ses idées avec éloquence en convoquant de subtiles métaphores et des anecdotes détonantes. “J’ai des tendances, des penchants et des sensibilités”, précise-t-il, “mais je n’aime pas être enfermé dans un carcan”. Parfois caustique et taquin, et d’autres fois solennel et ferme, le professeur Maaoui raconte cette fabuleuse épopée algérienne où quelques années après l’indépendance, le rêve était partout. Jamais, nous n’avions autant rêvés en Algérie, lui semble-t-il. “Il y avait une telle joie de vivre”, confie-t-il en évoquant le 1er Festival panafricain d’Alger, entre autres moments forts de l’Algérie libérée du colonialisme. C’est à cette époque que l’enfant de Batna a quitté sa ville natale et son cercle familial pour s’installer à Alger. “J’avais 17 ans quand j’ai rejoint la capitale pour entamer mes études de médecine”, précise-t-il. Les années passent et le jeune Mustapha, dit Didine, découvre une capitale qui revit et “essaye de rattraper le temps perdu”. Il voit défiler les poètes, les artistes, les rêveurs de tout bord : un peuple qui se cherche. “Chemin faisant tout mon parcours de carabin un peu paladin m’a amené à travers les hôpitaux d’Alger et de ses environs et sporadiquement lors de courts séjours à l’étranger à croiser des personnages très divers, connus et moins connus, tous attachants à leur manière”, écrit-il dans l’avant-propos d’un livre auquel il s’est consacré ces cinq dernières années. Il est actuellement en lice pour le prix de la journée du manuscrit francophone, soumis aux votes sur Facebook, qui devra être remis le 24 octobre prochain.  

“Transmissions synaptiques”
Les embouteillages à Alger exaspèrent le médecin qui confie aimer écouter Maria Callas et Pavaroti pour mieux les subir. Un jour, en 2013, la musique qui fuse de la radio de sa voiture se fait lointaine et ses idées s’entrechoquent plus vite et plus fort, lui donnant l’envie irrépressible d’écrire. Il note quelques idées sur un bout de papier. Il recommence le lendemain, en quittant l’hôpital et en se retrouvant coincé encore une fois dans les bouchons. “Il y a quelque chose de socratique dans l’écriture, on se découvre en écrivant”, commente-t-il sur un ton didactique et pédagogique qui trahit le professeur habitué à transmettre du savoir. Les mois et les années passent, le médecin laisse couler ses mots pour rendre hommage à son défunt père, “fabuleux conteur” dont il garde en mémoire les nombreuses histoires qui lui racontait. Il retrace également ses nombreuses rencontres avec des artistes, poètes, intellectuels, “requins de la finance” et “génies des affaires” à Alger et ailleurs pour témoigner “des avancées mais aussi des reculades d’un pays en construction, d’une université en marche, d’une élite intellectuelle en ébullition mais pouvant patauger”, note-t-il encore. “Du giron au perron, des poilus aux barbus, mémoires synaptiques”, prend forme et vie : un essai autobiographique où un narrateur à la sensibilité capiteuse balade son regard d’un visage à un autre, d’une vie à une autre, racontant aspirations et défaites. “Ayache mauvais temps ou Ferhat Elouardi ont leur place à côté de Che Guevara ou Liamine Zeroual.” On y retrouve des anecdotes surprenantes, parfois même épiques vécues autour de l’auteur, qui donne à voir et à découvrir sous une plume tantôt poétique, tantôt truculente, mais toujours séditieuse et poignante des instants volés au temps en compagnie de Ferrand, Mentouri, Roche, Saegesser, Issaad Rebrab, Amor Benamor, Kateb Yacine, Sénac, Anna Gréki ou encore Djamel Amrani,  entre autres intellectuels, artistes et acteurs majeurs d’une Algérie qui n’en finit pas de s’ouvrir et de se fermer, au gré des événements. “Durant ce parcours, j’ai été ‘en couple’ marié divorcé, veuf après un accident de la circulation avec un garçon parti pour toujours aux USA, une fille vivant avec moi et une autre avec sa mère. Ce récit évoque aussi la perception et le comportement de ma fille Narimane qui passera avec moi une grande partie de sa vie dans ce que l’euphémisme qualifie de ‘tragédie nationale”. On y retrouve beaucoup de similitudes et de ‘transmissions synaptiques’”, dévoile-t-il encore dans son avant-propos.

La littérature, son exutoire 
Pour le chirurgien qui ne s’est jamais empêché d’alimenter sa soif de penser dans d’autres domaines, l’écriture a toujours été présente. Il a signé de nombreux articles et contributions qui peuvent autant verser dans la médecine, dans l’art que dans la sociologie. En 2006, il rejoint le comité de rédaction de la revue française psycho-oncologie. Depuis, l’épanchement de ce professeur de médecine qui a consacré sa vie à une prolifique carrière de chirurgien semble avoir trouvé son épilogue dans cette rhétorique, seule capable de porter une certaine vision du monde dont il veut laisser la trace : la littérature, qui joue aujourd’hui, le rôle d’exutoire qu’il aurait pu garder secret, si ce n’était l’insistance de ses premiers lecteurs, dont sa fille, Narimane. “C’est ma fille Narimane qui m’a inscrit à la journée du manuscrit francophone et qui suit le vote sur Facebook”, précise l’homme avouant sa totale défaillance dans l’utilisation du réseau social. Cet aveu contraste avec l’assurance qu’il dégage le reste du temps.
Sur les réseaux sociaux, les clics et les votes redoublent pour défendre le manuscrit du professeur qui, lui, ne possède pas de compte Facebook. “Mes résidents que j’appelle affectueusement les esclaves me soutiennent et me défendent sur Facebook dont je suis loin d’être un connaisseur”, commente-t-il, avant d’être justement interrompu par l’un d’entre eux, faisant irruption dans son bureau.
Il présentera à la journaliste, quelques instants plus tard, d’autres résidents qui l’attendent dans le couloir du service de chirurgie de l’hôpital de Kouba. “Quand je le vois, ça me rappelle une certaine période de ma vie où je ne quittait presque jamais l’hôpital”, déclare-t-il en tendant la main vers l’un de ses résidents en tenue de bloc.
“Ce jeune résident habite à l’hôpital. C’est la notion du ‘sbitarisme’ : quand on donne son temps et sa vie à l’hôpital, on règle ses problèmes de logement et de transport”, plaisante le professeur dans un sourire.


F. B.

 


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