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PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Quand l’art fait les poubelles !

Redonner une seconde vie aux objets permet à Manel de faire exploser son sens de la créativité. © D.R.

Manel Drareni, 23 ans à peine, est déjà architecte et à la tête de “5 art”, un projet entreprenarial d’art et de design responsable. Elle enchaîne les expositions : une vingtaine en seulement deux ans. Cette semaine, elle a exposé quelques-unes de ses créations à Tiferdoud, dans le cadre du festival Raconte-Arts. Pour la jeune artiste, qui est également coach de vie et d’affaires, le recyclage artistique est un projet de vie.

Assise en tailleur, Manel Drareni se métamorphose quand elle se plante au milieu de son tas de bric et de broc. La jeune femme, gracieuse et souvent tirée à quatre épingles dans la vie de tous les jours, se transcende et se libère de tout son poids quand elle travaille. Son corps drapé de vêtements confortables n’existe plus. Ses cheveux noirs habituellement bien coiffés sont délaissés. Seules comptent ses fines mains qui fragmentent, triturent et mélangent les matières et les déchets. Quand elle détourne de vieux objets pour leur donner une seconde vie, elle est juste comblée. “La collecte reste le moment le plus excitant”, corrige-t-elle. Avant de concevoir et de réaliser ses créations, la jeune artiste peut passer des heures “à faire les poubelles”.
Cette expression quelque peu péjorative, qu’on lui lance souvent pour la taquiner, la conforte. “J'adore quand on me dit ça !”, glisse-t-elle, flattée. Manel avoue ressentir une gratitude qui “frise l’admiration” pour les éboueurs. “Être propre est une noblesse de l'âme”, lâche-t-elle. Manel déambule souvent dans la ville en quête de déchets industriels, de bouts de bois et de plaques, de pièces électriques, jetés, qu’elle récolte scrupuleusement. Du plastique en passant par le métal jusqu’au carton, tout rebut peut être un prétexte à la création. Elle traque les lignes, les formes et les couleurs avec cette envie incommensurable de soumettre les éléments à son imaginaire. Les heures passent, parfois des jours, elle compose, sculpte, peint et rafistole pour sauver des objets en fin de vie. Cette passion, Manel aurait pu continuer à la vivre, à l’abri des regards. Mais la jeune femme aime être au contact des autres. Pour elle, le recyclage artistique est d’ailleurs un état d'esprit qui ne peut se vivre qu’en collectivité.

Faire du beau avec du vieux !
Très jeune, Manel ne s’encombre pas de jouets dernier cri, elle leur préfère sans conteste la nature et la force de l’imaginaire. Elle qui a été enfant unique jusqu’à l’âge de 7 ans a appris à combattre l’ennui avec une créativité stimulée par un père géologue et une mère médecin, qui lui offrent tout le confort nécessaire à la réussite de son projet. Pour stocker tous ces vieux objets abandonnés qu’elle apporte régulièrement à la maison, sa mère a fini par lui céder un placard dans la cuisine. “Ma chambre ne suffisait plus”, raconte celle qui rêve d’avoir un atelier. “C’est quelque chose qui nous vient des tripes”, commente-t-elle. “L'idée parut folle et irréalisable à beaucoup. Mais dans ma tête tout était clair et évident ! J'avais envie de la partager.”
Ce déclic, Manel l’a eu au fond de son jardin, l’été 2016, lors d’une conversation avec son meilleur ami. “Je sculptais un bout de bois et je lui ai dit : ‘Et si je montrais ça aux        gens ? Ça pourrait intéresser d'autres !’”, se souvient l’artiste, qui parle comme elle travaille, doucement mais sûrement. “Je me sentais aisément capable de transmettre cette énergie.” Fonceuse, elle joint la parole à l’acte et se déploie sur internet, blog, pages sur Facebook : “5 art aspire tout sur son passage pour redonner une seconde vie à tout ce potentiel qui se voit renaître en œuvre d’art.” Méticuleuse et concentrée, l’artiste autodidacte peut passer des heures à triturer des bouts de bois et de plastique jetés.
Ce sont ses matériaux préférés. Méthodique et passionnée, la jeune architecte, qui fait du recyclage artistique son dada, décide de sortir de l’ombre et lance son label : “5 art”, un projet entreprenarial d’art et de design responsable. Le succès devient retentissant, et les gens qui s’émerveillent devant son audace et sa créativité la poussent à aller plus loin.
Elle enchaîne les expositions : plus d’une vingtaine en deux ans. Cette semaine, elle était au village Tiferdoud, en Kabylie, pour présenter quelques-unes de ses créations au festival Raconte-Arts : des toiles et des jeux éducatifs autour de la thématique de l’identité et du genre. Ce mois de juillet, Manel a également eu sa certification pour être coach de vie et d’affaires. Son ambition impressionne mais peut également parfois troubler, au vu de son jeune âge. “Il n’y a pas d'âge pour commencer à ‘devenir’ utile et bienveillant”, rétorque-t-elle. “J'ajouterais après constatation que si l'âge était le bon facteur à prendre en considération pour juger la sagesse d'une personne, plus de 30% de la population ne serait constituée que de sages.”

Au départ, un vieux filtre à air pour camion
C’était un jour d’automne, à Alger. La monotonie dans laquelle s’enlise habituellement la ville est subrepticement rompue. À El-Hamma, un vieil hangar jusque-là abandonné est envahi par un collectif de jeunes artistes, pinceaux en main, décidés à redonner vie aux lieux. L’espace est baptisé El-Medreb. Mais avant de prendre plaisir à déployer son inspiration sur les murs, il fallait nettoyer, tout vider. En cette journée d’octobre 2016, Manel Drareni, alors âgée de 21 ans et encore étudiante, débarque complètement euphorique. Elle n’est pas là, comme les autres artistes, pour peindre sur les murs, (bien qu’elle aime peindre). Ce jour-là, elle débarque pour ramasser les vieux objets qui traînent dans la friche. Un vieux filtre à air pour camion capte son regard fringant. Elle scrute l’objet, le touche et décide très vite qu’elle en fera une lampe “avec différentes ambiances qui permettraient de vivre différentes émotions dans un même espace”. L’objet échappe à la décharge et se retrouve dans sa cuisine. “Mon père est très bon bricoleur : plombier, électricien, serrurier… Il règle tous les problèmes”, confie, fière et amusée, celle qui est devenue architecte depuis. Il lui apprend à monter son système électrique. Le filtre à air customisé s’illumine. Il sera le premier d’une longue série de vieux objets détournés de leur usage habituel pour être allègrement transformés en objets d’art : sculptures, bijoux, objets de décoration, ustensiles… Depuis, ce qui n’était qu’une passion vécue sans but, à l’abri des regards, est devenu un métier, un projet de vie. Quelques mois après cette première réalisation, en juillet 2017, Manel organise son premier workshop de recyclage artistique au Bastion-23 à Alger. Des bouchons et de tas d’autres débris servent à réaliser une série de jouets et de bijoux pour enfants. Le 29 septembre 2017, elle les distribue, elle-même, aux enfants hospitalisés à l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger. “5 art”, Manel l’a justement pensé comme un socle qui lui permette de s’engager pleinement dans son époque. Le projet s’inscrit dans une conception écologique en utilisant des matériaux 100% recyclables comme le bois, la roche ou encore la laine. C’est également “le moyen de promouvoir une attitude positive et une vision pour tous”, note celle qui a besoin de “transmettre et d’inspirer les autres”. Et, elle, d’où tire-t-elle toute son inspiration ? “Salvador Dali m’a énormément inspirée”, répond-elle, sans emphase. “Je me projette beaucoup en lui sans même le vouloir. Dès que j'ai vu ses toiles et que j'ai lu sur lui, j'ai fait un rapprochement entre ce qu'il exprime et comment je réfléchis et le fossé n'est pas si large que ça. “Le surréalisme, c'est moi” est une citation que je vis au quotidien”, résume celle qui a visité son musée et sa maison. “J’ai aussi beaucoup lu sur lui en version originale (en espagnol).” Grande admiratrice de Salvador Dali, Manel est loin de se permettre la moindre excentricité pour autant. Elle ne bride jamais son imagination quand elle dessine, peint, sculpte ou réalise ses créations, mais dans la vie, la jeune femme ne s’autorise aucun faux pas. Soucieuse de son image, elle semble toujours en dire moins que ce qu’elle pense. Dans ses réponses, elle ne permet aucune brèche qui puisse dévoiler des pensées trop intimes. Sauf, peut-être, en parlant de Dali. “Ce qui me fascine chez Dali, c’est son amour pour l'art, ses expressions fantaisistes, ses fantasmes et son excentrisme extraordinaire. Sa femme Gala l'inspirait beaucoup et ça me touche profondément lorsqu'une source d'inspiration est l'amour”, confie-t-elle encore.


F. B.