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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Reda Seddiki, l’art de jeter le doute

Pour Reda Seddiki, l’Algérie est une véritable source d’inspiration. ©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI


Rien ne le prédestinait à devenir humoriste. Et encore moins, à percer sur la scène française. Reda Seddiki a quitté l’Algérie pour poursuivre ses études en France alors qu’il n’avait que 17 ans. Dix années plus tard, le jeune homme, devenu mathématicien, ingénieur en cryptographie, est actuellement en tournée—France, Suisse, Belgique. Salué par la critique française, son deuxième spectacle, Deux mètres de liberté, est en haut de l’affiche au théâtre Lucernaire à Paris jusqu’en décembre 2018. Ce qui ne l’empêche pas de venir souvent en Algérie pour s’inspirer et se ressourcer. Il pense même à y revenir définitivement. Rencontre. 

Même quand il assène qu’il n’y a rien de pire que les certitudes, il semble en douter. Douter de tout, c’est un peu sa force, son moteur. Là où il puise une intelligence saisissante et cette écriture cinglante dans laquelle il déconstruit et triture sa réalité. Il pose ses mots avec simplicité et interroge les évidences. “ça m’arrive d’être musulman”, lâche-t-il en parlant “religion”, un sujet qui fâche et fascine. Il y a un an, il a osé une analogie entre le Prophète et le président Macron qui a soulevé un tollé, en plein spectacle. Il était sur scène à Oran, quand la salle s’est vidée sous ses yeux. Il était alors en tournée en Algérie. Suite à cette vanne très mal perçue, son spectacle prévu à Alger quelques jours plus tard a été annulé. “Les Algériens ne sont pas prêts à rire de ce qui les touche, de ce qui peut les amener à se remettre en question”, commente-t-il. C’est justement le défi qu’il s’est lancé, depuis. Conquérir un public algérien craintif et suspicieux. “Sur scène, je veux toucher ce qu’il y a de plus profond chez l’être humain. Tant pis si ça ne fait pas rire, pour peu que ça donne à réfléchir.” Reda Seddiki est ambitieux. Pour lui, l’humour n’est qu’un outil d’expression parmi d’autres. S’il a pu séduire un public français rôdé à la dérision et au rire, il veut maintenant se faire entendre par les «siens». Nonchalant et détaché, il débat comme si rien ne pouvait se jouer et prend plaisir à défaire les croyances. “J’ai arrêté de prier cinq fois par jour parce que Dieu ne me manquait plus.” Dans l’un de ses spectacles, le jeune mathématicien qui cartonne sur les scènes parisiennes en arrive à se demander si Dieu “ne manque pas de confiance en lui”, raison pour laquelle il refuserait de nous regarder en face. “Peut-être est-il sourd, c’est pour ça qu’il n’écoute pas mes prières ou peut-être muet, c’est pour cette raison qu’il ne nous répond pas.” Dans un autre spectacle, il s’amuse à parler de la burqa : “Quand une femme porte la burqa, c’est l’homme qui perd sa liberté. Si la femme porte la burqa, cela implique que son mari ne peut la voir à visage découvert qu’à la maison. Elle peut donc le voir partout, le suivre partout sans qu’il le sache”, explique-t-il. Avec cette vanne, il entend rapprocher “des êtres humains qui ne pensent pas pareil”. Non sans provocation. Quand il aborde un sujet, il aime “créer de la compréhension”, souligne Reda avant de confier son rêve. “Je rêve d’écrire un monologue théâtral qui donne à réfléchir et qui puisse créer, l’espace d’un instant, un sursis devant la mort.” Il parle avec éloquence et convoque métaphores et références culturelles pour défendre ses idées. “J’aimerais créer un moment fort dans le théâtre : quelque chose qui ressemblerait à ce moment où, avant el adhan, en plein Ramadhan, tout le monde entre dans un état survolté, concentré sur la rupture du jeûne, tel que personne ne pourrait éprouver à cet instant précis la peur de la mort”, explique le jeune homme grand et filiforme. Son minois dégage une candeur qui tranche avec ce cynisme décapant qui ponctue ses phrases. Courtois et affable par moment, truculent et corrosif à d’autres, il avance sur scène comme dans la vie, transporté par le désir d’entretenir le doute.

Génération Campus France
Reda doute tellement qu’il lui arrive de ne plus savoir qui il est. L’exil y est certainement pour quelque chose. Il a quitté l’Algérie alors qu’il n’avait que 17 ans pour poursuivre ses études en France. “Un jour, j’étais dans les rues de New York et j’ai entendu Bakhta de cheb Khaled, j’ai eu la chair de poule. Là, j’ai su que j’étais vraiment Algérien.” Pourtant, le jeune homme est tiraillé par cette dualité identitaire que beaucoup d’autres partagent, entre la France et l’Algérie. “Je pense et j’écris en langue française parce que c’est la langue dans laquelle j’exprime le mieux mes idées et si j’écoutais par inadvertance La bohème, ça me ferait peut être le même effet que Bakhta. Je me sens aussi français”, avoue-t-il. Cette dualité lui a sans conteste permis de percer en France. Lorsqu’il est monté la première fois sur scène, en 2011 à Paris, il était loin de s’imaginer qu’un certain Gérard Sibelle, producteur de Laurent Gerra et Florence Floretti, s’intéresserait à lui et l’aiderait à lancer sa carrière. “Ma première scène a été catastrophique, c’était en 2011, au théâtre Trévise devant 300 personnes.” Ce jour-là, Reda, qui n’a que 21 ans, se sent terriblement seul sur scène.
“Personne n’a ri”, lâche-t-il, amusé. S’il en parle aujourd’hui avec autant de légèreté, c’est qu’il a fait bien du chemin, depuis. Le jeune humoriste corrige son processus d’écriture et s’arrange pour se retrouver une année plus tard sur la même scène, pour prendre une revanche dont il se souvient très bien. “Ce soir-là, c’était différent. Les gens ont adhéré et ri”, s’exclame-t-il, fier mais quelque peu désabusé. Le succès semble lui avoir apporté autant de plaisirs que de désillusions. “J’avais dix-sept ans, je venais d’avoir mon bac, je suis parti en France parce que mes parents m’ont dit que ça me permettrait d’avoir un meilleur niveau de vie. Je suis parti, j’ai eu ce niveau de vie meilleur et j’ai compris que ce n’est pas ce qui m’intéresse. Aujourd’hui, je m’ennuie en France et je pense de plus en plus à venir m’installer en Algérie.” Reda Seddiki raconte son exil avec détachement. Pourtant, tout n’a pas été si simple. Son pays d’adoption le comble et le frustre, son pays d’origine le hante et l’inspire. “Je crois qu’appartenir à un pays, ce n’est ni une question de territoire, de Constitution ou de frontières, c’est une affaire de culture”, assène-t-il, sur un ton convaincu et rare. De père enseignant et de mère architecte, ce natif de Tlemcen aurait pu devenir architecte et ne jamais quitter cette ville de l’Ouest qu’il affectionne particulièrement. “C’est un peu par hasard et sans grande conviction que j’ai tenté une inscription en France alors que j’étais déjà inscrit en architecture à Tlemcen.” À la Faculté de sciences de la Sorbonne, l’étudiant se passionne pour le théâtre et monte une association qui invite des humoristes à se produire gratuitement sur scène pour les étudiants. Très vite, il se met lui même à écrire ses propres spectacles. Son exil prend une toute nouvelle forme et en marge de ses études, se dessine une voie inattendue. Il enchaîne les scènes ouvertes et commence à s’inventer un style. En 2014, le 6 mars, il monte la première fois sur les planches du théâtre La Cible à Paris, pour défendre son premier seul en scène : Lettre à France. Dans son monologue, le jeune Algérien critique l’absurdité d’un système et les failles de son pays d’adoption. “C’était un règlement de comptes”, avoue-t-il. Sur scène, l’auteur-comédien lutte contre les évidences et tente un humour raffiné qui déconcerte. Il s’attaque aux clichés avec métaphysique. Son second spectacle, Deux mètres de liberté séduit tout autant. Il est actuellement en phase d’écriture de son troisième spectacle qu’il veut intemporel, universel et en même temps plus algérien que jamais. D’où ses escapades répétées en Algérie pour s’imprégner des contradictions et limites de la société. “J’aime l’inachevé et je déteste la certitude. C’est pour ça que j’aime autant notre société. Elle est pleine de certitudes et tout le monde doute.”

L’Algérie, une conquête
“Un jour, on m’a demande de parler de l’Algérie et je n’ai pas su quoi en dire. Alors je l’ai imaginé telle une femme, telle une amante, une partenaire. Une femme qui ne paye pas de mine au début. Elle a un goût amer mais, avec le temps, on lui trouve du caractère. Une amourette d’été, un coup de foudre éphémère. L’Algérie, c’est l’improvisation… L’Algérie, les gens qui t’ont quittée, c’est juste parce qu’ils ont trop espéré.” Extrait d’une vidéo postée sur la Toile, ce texte a été déclamé face à une caméra, sur fond d’une musique du vieil Alger signé Lili Boniche. Cette vidéo semble avoir marqué un tournant pour l’artiste. “Dans cette vidéo où je parle de l’Algérie, il y a quelque chose d’irréel”, note le jeune homme. “Je parlais de cette improvisation que m’inspire l’Algérie, mais l’ai-je vraiment vécue ?”, se demande-t-il. Pour vivre “cette improvisation”, Reda Seddiki entreprend un voyage par route de 1 500 km qu’il relaye sur sa page facebook, au jour le jour. “Safar Algérie, c’était un voyage en auto-stop de la frontière algéro-marocaine à la frontière algéro-tunisienne, durant lequel j’ai improvisé, multiplié les rencontres et les découvertes.” Reda Seddiki en parle avec émotion, mettant presque à l’épreuve ce cynisme et cette légèreté quasi-constante chez le jeune homme. “C’était une expérience unique”, commente-t-il, nostalgique. “Il y a deux jours, j’ai assisté à un mariage à Zéralda où je ne connaissais personne.” Reda Seddik raconte l’anecdote avec fierté. “Quand je reviens en Algérie, j’aime bien me laisser vivre, être en mode vagabond pour retrouver les sensations de liberté et d’inspiration que m’a apporté ce voyage. Me retrouver dans des lieux improbables, à discuter avec des personnes que je n’aurais pas pu rencontrer”, enchaîne-t-il. Le jeune homme est curieux, insatiable et éprouve une fascination pour son pays d’origine qui semble agir sur lui comme un aimant. “Je viens de plus en plus en Algérie et j’y passe de plus en plus de temps pour y puiser de l’énergie, des idées”, raconte encore le jeune homme, en perpétuelle recherche de cette sensation de liberté, lui qui est formellement convaincu que la liberté n’existe pas…

F. B.


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