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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Ryma Boumaiza, le nouveau militantisme estudiantin

© D. R.

Étudiante en première année à la faculté des lettres de Bouzaréah, Ryma Boumaiza fait partie des étudiants survoltés et bien organisés qui battent le pavé chaque mardi au centre-ville d’Alger, depuis près de deux mois. Elle était à peine âgée de 8 mois quand Bouteflika a été élu à la présidence le 15 avril 1999. 20 ans plus tard, elle ne rêve que de changement et se découvre une énergie contestataire qu’elle ne se connaissait pas. Récit d’une éclosion militante ! 

Un sac à dos sur les épaules et un brassard vert-Dz attaché sur l’avant-bras, elle avance d’un pas déterminé. Entre ses mains, une pancarte en carton où on peut lire en arabe et en allemand : “Pas de révolution sans conscience”. Étudiante en première année à la faculté des lettres d’Alger, en littérature et langue allemande, Ryma Boumaiza est l’un des nouveaux visages du militantisme étudiant qui fait vibrer le centre-ville d’Alger, chaque mardi depuis près de deux mois. Sa dégaine de révolutionnaire pacifique et joyeuse dénote de l’ébullition des grands jours. Derrière elle, des centaines de jeunes étudiants avancent en scandant “houria houria, 3adala idjtima3ia (liberté, liberté, justice sociale, ndlr)”. Ryma chante parmi eux mais reste surtout concentrée sur tous les mouvements qui l’entourent. Dès qu’elle sent que leur cordon de sécurité est menacé, elle crie “barrière”. Organisés et solidaires, les jeunes étudiants qui la suivent se tiennent alors aussitôt les mains pour former une barrière humaine qui encercle l’ensemble de la marche. La jeune femme semble avoir une influence naturelle : la voix douce mais ferme et les gestes toujours mesurés. Ryma Boumaiza fait incontestablement partie de ceux qui donnent le tempo de la marche et du mouvement des étudiants. “Il est très important que les étudiants restent réunis et soudés durant la marche”, commente-t-elle plus tard. “Nous avons besoin de changement”, tranche-t-elle, déterminée sans se départir de son sourire. “Sa démission n’est qu’un premier pas vers ce changement”, ajoute celle qui était à peine âgée de 8 mois quand Abdelaziz Bouteflika a été élu au premier tour à la présidence algérienne, le 15 avril 1999. “Sa démission démontre que nos efforts ont donné un premier résultat”, reprend la jeune femme. Plus de 20 ans plus tard, elle se découvre un désir d’engagement qu’elle ne se connaissait pas. “On ne peut que persévérer maintenant, jusqu'à obtention d'un réel changement sur la longue durée”, précise-t-elle. Il y a deux jours, les étudiants ont été sévèrement réprimés par la police (canon à eau et tirs de gaz lacrymogènes), au moment même où Abdelkader Bensalah prenait officiellement ses fonctions de président par intérim. Pour Ryma, cette répression ne fait que renforcer une motivation déjà bien solide. “La machine est en marche, ces actions de répression ne sont que des obstacles que nous surmonterons tous et ensemble.” Ryma ne parle pas seulement des étudiants mais de tous les Algériens. 

Menace de la division 
Actuellement, Ryma répond du tac au tac à tous ceux qui prônent la singularité des revendications des différentes composantes de la société. Pour la jeune femme, “le combat est le même pour tous, et il ne peut aboutir que si tout le monde reste soudé”. Elle met en garde contre la division. “Les étudiants et les femmes ont leur rôle dans cette révolution, les catégoriser ne peut que mener à une division, et c'est ce qu'on cherche à éviter, on a besoin de rester unis pour continuer à militer et surtout défendre la même cause.” La jeune femme prend goût à la politique mais reste prudente. “La meilleure façon de revendiquer ses droits est d'établir des stratégies basées sur la sensibilisation, la prise de conscience et l’objectivité. Il faut savoir faire passer un message, si la partie qui doit le recevoir perçoit une once de haine et d’impulsivité, ça n'aboutira à rien, même si je peux comprendre qu'il puisse y avoir beaucoup d’injustices.” Pour mieux défendre ses idées, elle convoque exemples, métaphores et dictons. “Nous sommes toutes féministes à partir du moment où nous militons pour nos droits, mais il y a différentes manières de militer, pour moi la sensibilisation bienveillante et mesurée est la plus pertinente”, précise-t-elle en commentant les vives et violentes réactions qui ont fait suite aux revendications féministes. La jeune femme n’hésite pas à tempérer et appeler à la prudence. “La patience est une vertu, je crois au changement, mais je crois aux résultats de la patience encore plus”, conclut-elle. Depuis le 22 février dernier, Ryma trouve dans la rue des échos à tout son mal-être. Elle décrit l’énergie nouvelle qui s’est libérée en elle. “C’est de l’espoir et j’en manquais cruellement avant de voir les Algériens s’indigner et sortir dans la rue.” Comme beaucoup de jeunes étudiants de son âge, elle ne parlait que de partir, il y a à peine quelques mois. “J’étais très abattue et lasse du manque de perspectives, des injustices, de la morosité qui régnaient dans nos universités”, se rappelle-t-elle. Aujourd’hui, elle se sent revivre et son “être au monde” n’a désormais de sens que dans ce nouveau combat pour libérer l’Algérie. 

L’université sort de sa torpeur 
Ce mouvement de contestation né sur la toile et qui rassemble des milliers d’étudiants des quatre coins du pays, Ryma l’a rejoint très naturellement, quatre jours après la première marche du vendredi. “Je n’aurais jamais cru que les Algériens sortiraient le vendredi 22 février. J’étais très surprise, impressionnée, j’ai observé avant de me lancer avec les étudiants, quatre jours plus tard. À la fac, tout est allé très vite. On n’avait même pas besoin de se concerter bien longtemps. La mascarade qui se jouait sous nos yeux était juste impossible. En tant qu’étudiants, nous avons cette capacité à mieux nous structurer au niveau de l’organisation, nous sommes jeunes et nombreux. Avec nos idées et notre motivation, nous pouvons aller très loin, et c'est notre but d’ailleurs, nous devons seulement maintenir ce rythme.” 
Ryma se lève tous les jours à 6h pour aussitôt quitter Kouba, le quartier où elle a grandi et vit depuis toujours pour rejoindre Bouzaréah où elle étudie. “En ce moment, on est très fatigués, on enchaîne les longues journées”, confie-t-elle, en avouant sortir d’une grasse matinée qu’elle ne pouvait se permettre depuis des semaines. Ryma s’est d’abord inscrite à la faculté de droit d’Alger après l’obtention de son bac. Au bout de quelques mois, elle a changé de trajectoire en s’inscrivant à la faculté des lettres d’Alger. “C’était un grand moment pour moi”, confie fièrement la jeune femme passionnée de littérature et de langue allemande. “Enfant, j’entendais de chez moi presque tous les jours les informations en allemand que notre voisin regardait. J’étais complètement fascinée par la sonorité de cette langue. J’ai tout fait pour l’apprendre”, raconte celle qui rêve d’étudier, un jour, l’histoire de l’art en langue allemande. “L’art permet d’accéder à d’autres mondes.” Sur les bancs de la fac, où les étudiants tiennent régulièrement des réunions pour organiser leur mouvement, l’étudiante ne manque aucune occasion d’inclure l’art et la culture dans le débat. “C’est un enjeu majeur”, note-t-elle. Ryma est volubile. Elle a tant de choses à dire. 
Elle croit en la révolution patiente et pacifique. Elle a le souffle de ceux qui ne peuvent s’incliner sous la menace d’un chaos qui ressemblerait à la décennie de terrorisme – qu’elle n’a d’ailleurs pas connue. L’espoir brille dans ses yeux. Elle l’incarne, aussi.
 

F. B. 


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