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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Selma Bedja, une championne du monde à l’épreuve !

La passion de Selma lui a permis de se forger un mental en acier. ©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI


À 25 ans, l’athlétique et gracieuse Selma Bedja a un palmarès de sportive de haut niveau (près de dix médailles d’or). L’an dernier, la jeune femme a décroché son diplôme de master en génie des procédés industriels. Elle a également été championne d’Afrique en “kata par équipe”, pour la cinquième fois consécutive. Avant cela, en 2009, elle avait atteint l’apogée avec une médaille d’or aux Championnats du monde. Pourtant, la talentueuse karatéka se retrouve aujourd’hui mise à l’écart par la FAK (Fédération algérienne de karaté). Rencontre.

Turquie, Qatar, Slovaquie, Indonésie, Maroc, Namibie, Mozambique, Congo, Cameroun…  À 25 ans, Selma Bedja a parcouru bien des pays sans avoir le temps de les visiter. Elle voyage toujours drapée des couleurs nationales pour monter sur le tatami et faire la démonstration de la maîtrise de son souffle, de son corps, avec une précision remarquable. Pour la jeune femme, le karaté a été un sacerdoce, une source d’accomplissement découverts très jeune dans le club de karaté-do de la commune de Baba Hassan où elle a porté son premier kimono à l’âge de 5 ans. Elle s’est retrouvée en haut du podium “mondial” avec une médaille d’or autour du cou, 11 ans plus tard. Réservée et souriante, l’athlétique et gracieuse Selma Bedja n’en a pas forcément l’air, mais elle a un palmarès de sportive de haut niveau qui a de quoi faire pâlir : près de dix médailles d’or décrochées en individuel et par équipe en karaté-do. Sa success-story a réellement commencé “un certain 28 mars 2009”, raconte-t-elle, fière. Une date qui la porte à la lisière des émotions, entre la peine et l’enthousiasme. C’était le jour du décès de sa grand-mère et de sa première participation à la sélection de l’équipe nationale de karaté-do. “C’était aussi le jour de mon anniversaire”, se rappelle-t-elle. Alors que toute la famille est affairée à l’organisation de l’enterrement, la jeune fille attristée par le décès de sa grand-mère mais soucieuse quand même de participer à la sélection ne trouve personne pour l’y accompagner. “Un cousin avait oublié quelque chose en faisant ses courses, j’ai osé lui demander de m’accompagner”, raconte-t-elle. “Tout s’est joué, dans ma vie, à ce moment précis”, explique ainsi la jeune femme consciencieuse et déterminée qu’elle est devenue dix ans plus tard. Elle a le sens des réalités et parle avec beaucoup de mesure. Passionnée mais pondérée, l’enfant prodigue du karaté féminin algérien ouvre en ce moment les yeux sur ses réalités, qu’elle perçoit comme jamais. “Suite à cette sélection en équipe nationale, un mois plus tard, je me suis retrouvée au Maroc pour mon premier tournoi international avec celles qui sont devenues mes coéquipières à ce jour, Yasmine Mouloud et Camélia Hadj-Saïd.” Les trois jeunes filles qui défendent les couleurs nationales se font nettement remarquer en occupant les trois places du podium. C’est ainsi que leur équipe est née. Elles ne se sépareront plus et décrocheront ensemble, la même année, la médaille d’or au Championnat du monde. Pour la jeune femme, cette victoire inespérée est indicible. “Je n’y aurais jamais cru. C’était irréel”, précise-t-elle, émue. “Ce sont des heures, des jours, des années de travail acharné”, ajoute-t-elle, sous l’œil attendri de Karim, son mari. En ce moment, il lui est d’un soutien “précieux”. Depuis que Selma a appris qu’elle ne participerait pas au Championnat d’Afrique, elle est révoltée et inquiète. “Quand je me décourage, c’est lui qui me booste dans cette lutte qu’on a décidé d’entreprendre pour revendiquer notre droit de savoir et de défendre notre titre.” Rigoureuse et combative, la jeune femme qui semble réussir tout ce qu’elle entreprend, sait maîtriser ses émotions et atteindre ses objectifs. “Un mois avant de passer mon bac, j’étais en compétition au Qatar, tout le monde était sûr que je ne l’aurais pas.” L’an dernier, elle a décroché son diplôme de master en génie des procédés industriels. Elle a également été championne d’Afrique en “kata par équipe”, pour la cinquième fois consécutive. Pourtant, la talentueuse karatéka se retrouve aujourd’hui écartée pour des raisons, semble-t-il, “arbitraires”. Le 31 août prochain débutera au Rwanda la 17e édition du Championnat d’Afrique de karaté. Selma Bedja et ses deux coéquipières n’y participeront pas.

Combattre d’abord les préjugés
Sur le tatami, elle a appris à se concentrer et à repousser les limites de son corps pour se façonner un mental en acier. Rien ne la prédestinait à devenir un jour championne du monde de karaté. Elle y est parvenue pourtant. “J’avais six ans quand une copine de classe qui souffrait de scoliose a supplié ma mère de me laisser en faire avec elle. Elle voulait qu’une fille l’accompagne dans ce sport de garçon”, raconte la jeune femme. “Ma mère a accepté parce que j’étais hyperactive et qu’elle souhaitait que je canalise mon énergie”, précise-t-elle d’une voix posée, lentement et avec assurance. “C’est comme ça que j’ai découvert le karaté. Ce qui ne devait être qu’une activité sportive extrascolaire est devenue une passion, un but et même une carrière”, ajoute-t-elle encore dans un sourire. Ses longs cheveux noirs tombent gracieusement sur ses épaules et son look sportswear accentue une féminité qui ne semble pas avoir été entachée par 18 ans de pratique du karaté, un sport largement masculin. Selma en a d’ailleurs souffert. “Comme le karaté est un sport masculin, j’ai toujours eu droit à des remarques un peu sexistes ou à de l’incompréhension et plus je grandissais, plus ça prenait de l’ampleur.”
Elle a cependant eu le soutien indéfectible de sa famille. “Je ressens une immense reconnaissance pour ma famille qui m’a soutenue, portée et encouragée pendant des années.” Elle a les mots pour parler de sa famille. Elle en a même les larmes aux yeux. “Ils étaient aussi très rassurés que je sache me défendre, avec toutes les violences qu’il y a dans la société”, ajoute la jeune femme qui ne manque pas d’humour.
Elle a le sens des réalités et a appris à affronter les regards soupçonneux qui ne voient jamais d’un bon œil une jeune femme qui s’émancipe. “Toutes les filles de l'équipe nationale sont stigmatisées. Dans notre société, une fille qui voyage beaucoup et loin, c’est toujours mal perçu”, précise Selma. “Les gens ont du mal à concevoir que des filles bien élevées puissent voyager seules tout en gardant intacts leurs principes, mais moi je réponds toujours que lorsqu’une femme a des principes et une éducation solides, rien ne peut l’ébranler.” Selma s’est forgé un mental d’acier. Comme beaucoup d’autres jeunes femmes dans sa situation, elle a appris à gérer cette pression sociale et à ne jamais vaciller face à l’adversité. Mais depuis cette récente mise à l’écart du championnat d’Afrique décidée par la Fédération, elle est plus que jamais en proie aux doutes.

Vaincre un système cassant
Depuis qu’elles ont appris leur exclusion du Championnat d’Afrique, en juillet dernier, Selma, Camélia et Yasmine usent de tous les moyens administratifs pour faire recours et dénoncer l’injustice. “Des bruits de couloir nous ont alertées”, précise Selma. Le 8 juillet dernier, les trois jeunes femmes décident d’aller voir le président de la fédération pour comprendre. L’homme se montre rassurant et refuse de trancher. “Quelques jours plus tard, nous avons appris que c’est l’équipe B, constituée seulement au mois de juin 2018 et qui est loin d’avoir notre palmarès ni la préparation requise pour ce genre de compétitions internationales, qui partait à notre place.” Au ministère de la Jeunesse et des Sports où elles demandent audience en ce début du mois d’août, un cadre les reçoit et les écoute attentivement. “Notre question était simple : pourquoi c’est l’équipe B qui part à notre place alors qu’on est détentrices du titre ?”, raconte méthodiquement Selma. “Alerté, il a provoqué une réunion pour mieux comprendre la décision du staff technique, en attendant le retour du ministre actuellement en congé.” Seulement, pour les trois jeunes championnes du monde, l’heure tourne. À J-20 du Championnat d’Afrique, les trois jeunes femmes décident d’envahir la Toile. Elles postent une vidéo cinglante qui n’est pas loin d’atteindre le million de vues. Selma y demande le soutien des autorités et des Algériens. Camélia Hadj Saïd accuse la fédération de bafouer les règles d’usage et de casser les athlètes. Yasmine Mouloud rappelle qu’elles se battent pour défendre les couleurs nationales. Les trois jeunes femmes semblent parler d’une voix. À ce jour, elles n’ont toujours pas eu de réponse. Pour Selma, cette exclusion a une haute valeur symbolique. Elle menace, à la veille d’une carrière olympique, la poursuite d’un objectif pour lequel elle travaille depuis si longtemps, bien qu’elle soit bien consciente qu’elle ne pourra jamais en faire un gagne-pain.
Selma est actuellement à la recherche d’un travail avec des horaires souples qui lui permettent de continuer à s’entraîner et à participer aux championnats et grands tournois internationaux. Pourquoi ne pas se consacrer pleinement à sa carrière de karatéka ? “Parce que je suis en âge de gagner ma vie”, tranche-t-elle. “Evidemment, nous ne gagnons pas d’argent”, répond-elle, presque amusée par le doute qu’elle a décelé dans le regard de la journaliste. “On peut parler plus concrètement d’argent ?”, demande-t-on. “Quand nous avons été championnes du monde, la fédération nous a offert comme cadeau un ordinateur ; sinon, parfois nous recevons de petites sommes quand nous décrochons des médailles d’or, mais pas assez pour vivre”, lâche-t-elle pour lever tout équivoque. Elle nourrit également l’espoir de transmettre tout ce qu’elle a appris. “J'ai reçu un savoir que j’ai nourri à travers des années, ça serait un crime de ma part si je ne le transmettais pas. J’aimerais un jour aider de jeunes talents comme j’ai été aidée. Je le dis parce que je suis consciente que je n’ai pas réussi seule, c’est le travail de beaucoup de personnes.”
Tout comme sur un tatami, les gestes doivent être précis, calculés et orchestrés avec brio. Elle sait plus que jamais que ce virage est décisif. Avec ses coéquipières, elle attend patiemment avant de préjuger de la suite à donner à son combat. “On attend la réponse du ministre”, tranche-t-elle, décidée et confiante. Comme pour dire qu’on ne badine pas avec une championne du monde.  

F. B.


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