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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Un médecin qui y met du soin !

Nabil soigne souvent ses malades chez eux, une façon pour lui de partager leur intimité. © D.R.

Dr Nabil Meliani, 38 ans, médecin généraliste dans la Fonction publique depuis dix ans, a troqué le confort des salles de consultation contre un sac à dos et une ambulance avec lesquels il sillonne les rues, de foyer en foyer. Il y a 3 ans, un arrêté ministériel portait création des unités de soins à domicile dans plusieurs polycliniques du pays. Il s’est tout de suite porté volontaire. Depuis, il a effectué près de 2000 visites aux domiciles de ses patients, gratuitement.

“Zoubir, on va à El-Afia.” Une voix grave et “directive”. L’homme en blouse blanche annonce la destination au chauffeur. Assis, à l’arrière d’une ambulance, dos à la route, un carnet bleu dans une main et son téléphone dans l’autre, il marque un temps d’arrêt et ne se retourne que lorsque le chauffeur démarre. “Le rapport aux patients n’est plus le même quand on les soigne chez eux, dans l’intimité de leur foyer”, explique-t-il, en marquant un second temps d’arrêt. D’un geste furtif, il remonte ses lunettes sur son nez et glisse le doigt sur son téléphone pour passer un appel. Il annonce courtoisement son arrivée à la famille de la patiente qu’il doit soigner ce matin. “Nous ne sommes pas censés nous déplacer en ambulance, mais par manque de moyens, nous utilisons l’une des ambulances de la polyclinique réservées au transport des malades”, commente l’homme qui parle toujours avec sobriété mais avec un naturel détonnant. Sur ses épaules, le poids de la pression ne semble plus peser. Ni même cette consternation qu’ont souvent les médecins qui pressent le pas dans les couloirs pour éviter tout contact avec les malades et leurs proches, las d’attendre. Les hôpitaux, les gardes, les va-et-vient stressants et les diagnostics établis dans l’urgence avec les moyens du bord sont derrière lui. Dr Nabil Meliani, 38 ans, médecin généraliste dans la Fonction publique depuis dix ans, a troqué les salles de soins contre un sac à dos dans lequel stéthoscope, tensiomètre et autres matériels de soins sont empaquetés. Il est à la tête de l’unité de soins à domicile de l’EPSP (établissement public de santé de proximité) des Annassers (Kouba) depuis 2015. Sur la route, il découvre une autre manière de faire de la médecine. Chaque mois, il pénètre dans une centaine de foyers. Les uns après les autres. Les décors changent, l’ambiance est toujours la même. Il débarque comme un sauveur, dans des foyers touchés par les drames et les affres de la maladie. “La dimension humaine est plus forte. Au-delà des symptômes et du diagnostic, leurs conditions de vie nous parlent aussi”, confie-t-il dans un langage populaire qui trahit un parcours bien ancré dans le vieil Alger.

Diplômé de la rue Tanger !
Dr Meliani a grandi à la rue Ahmed-Chaïb, ex-rue Tanger. Un quartier mythique d’Alger-centre où il raconte avoir côtoyé toutes les franges de la société : cultivés, délinquants, gens de la vieille école et génération montante avec ses nouveaux repères et ses codes déviants. “Il y a les gens qui côtoient et se mêlent aux autres et ceux qui ne le font pas !”, tranche celui qui assure faire clairement partie des personnes qui n’ont pas peur de tisser des liens, de se mêler aux autres malgré les différences. “C’est ce qui forge la capacité à gérer des relations humaines, à déceler le fond des gens. Et encore plus, dans le rapport médecin-patient”, confie-t-il. Le ton est sobre et en dit long sur la maturité du jeune homme. Il a cette sagesse que l’on n’acquiert que dans la rue, quand celle-ci ne nous mène pas à la dérive. “J’ai un diplôme de médecine et un diplôme de la rue Tanger !”, glisse-t-il dans un rire retenu. Le seul qu’on verra sur son visage constamment chargé d’un regard grave. Ce regard qu’adoptent souvent les médecins, comme pour mieux porter le poids de la responsabilité qui leur incombe. Ce métier, il ne l’a pas vraiment choisi. “Dans la fratrie on est tous universitaires, mes parents étaient à cheval sur nos études.” Le père, artisan tailleur et la mère au foyer, instruite et soucieuse de l’avenir de ses enfants, leur expliquent très tôt qu’on ne badine pas avec les études. Il se souvient des ambiances studieuses où, avec ses frères et sœurs, ils passaient des heures dans la salle à manger de la maison familiale à travailler tous ensemble. “C’était une sacrée ambiance”, confie-t-il, les yeux pleins d’une nostalgie qui exacerbe son air désabusé. “Quand j’étais jeune, je me voyais plutôt faire un travail manuel, mais mes parents m’ont tracé le chemin de la médecine que je ne regrette pas du tout d’avoir emprunté.” Pourtant, les praticiens du secteur public sont loin de bien gagner leur vie ? Il semble gêné par la question. “L’échelle des valeurs est une pyramides inversée en Algérie”, rétorque-t-il, avec cette volonté de clore un débat pénible. On insiste. “Vous voulez vraiment qu’on parle de salaire ?”, demande-t-il, narquois. “Au moins du premier que vous avez eu, à vos débuts, c’est important !”, ose-t-on encore. “Alors tenez-vous bien, mon premier salaire était de 7000 DA”, lâche-t-il enfin. Le dépit s’explique. Quelques années plus tard, son salaire est passé à 32 000 DA. Aujourd’hui, il a à peine franchi le seuil des 50 000 DA. Sujet clos. L’homme à la forte carrure ramassée n’est pas du genre à verser dans l’aigreur, il a les pieds sur terre et connaît bien les limites du système. “C’est comme ça, on s’y fait”, commente celui qui a participé à toutes les grèves du SNPSP (Syndicat national des praticiens de la santé publique), dont il a même été représentant syndical.

Un syndicaliste qui ne peut pas faire grève
“J’ai participé à toutes les grèves du SNPSP, les revendications ont toujours été légitimes, tant pour les salaires que pour les conditions de travail”, souligne celui qui a dû renoncer à son droit de grève en 2015, lorsqu’il s’est porté volontaire pour les soins à domicile. “On ne peut pas faire grève quand des patients nous attendent chez eux. Par éthique et correction, j’ai dû démissionner de mon poste de représentant syndical.” En optant pour les soins à domicile, Dr Meliani a quitté les rudes conditions de travail qui minent les structures de soins pour “une médecine de proximité qui se soucie autant du malade que de la maladie”. Il aurait pu rester sur une trajectoire bien tracée, mais l’homme est habitué aux changements de cap. Il les apprécie même. Il en a vécu un, il y a dix ans, alors qu’il venait d’obtenir son diplôme de médecine. “Mon père est tombé malade quand j’ai fini mes études de médecine.” Nabil Meliani raconte avec sobriété ce moment décisif où il a dû choisir entre sa carrière et son devoir de fils, qui plus est, seul médecin de la famille. C’était en 2006, il préparait son examen de spécialité quand son père, l’artisan maître tailleur, “très réputé à la rue Tanger”, est victime d’un infarctus du myocarde. “Je devais m’occuper de lui et il n’était pas question qu’il ferme boutique, alors je m’y suis consacré.” Le jeune médecin s’occupe de la santé de son père et reprend sa boutique, le temps de quelques ourlets et retouches qu’il assure “aisément”. “Oui, je me débrouillais très bien”, confie-t-il dans un sourire sincère. “Au bout d’une année, j’ai eu peur de m’éloigner de la médecine et j’ai ressenti le besoin d’exercer.” Le jeune praticien revient à la médecine et passe donc des ourlets aux points de suture. Il assure alors ses premières gardes aux urgences de la clinique Mira de Bab El- Oued et décroche dans le même temps son premier job dans le cadre du préemploi au ministère de la Solidarité nationale. Il est alors chargé de la commission nationale médicale des recours pour handicapés. “Une très belle expérience d’un an et demi” suite à laquelle il vivra sa “pire expérience”. C’était à l’hôpital de Hadjout où il a son tout premier poste. “C’est le seul endroit où je ne me suis pas adapté. Ni aux gens ni au système. C’était l’anarchie.” Il raconte ces gardes houleuses où il était l’infirmier, l’agent de sécurité et le médecin, avec dépit. “Je ne saurais l’expliquer”, précise le médecin, soucieux de ne surtout pas stigmatiser les habitants de Hadjout. Il préfère très vite parler d’autre chose. Fin 2015, un arrêté porte création d’unités de soins à domicile. “Je me suis porté volontaire, dès que cela a été proposé. J’avais besoin d’un nouveau souffle, d’une nouvelle expérience”, confie l’enfant de la rue Tanger. “Le plus beau dans cette nouvelle pratique de la médecine, c’est la gratitude des patients et de leur famille. Le plus dur, c’est que ces patients sont souvent en fin de vie. Quand on apprend leur décès, c’est extrêmement touchant.”

Une reconversion inespérée
Huit étages gravis difficilement en ce début de matinée où le soleil cogne à la cité Diar El-Afia, à Kouba. Essoufflés, on apprend qu’il n’en reste plus qu’un pour arriver. Une dame, la quarantaine, dont le visage inquiet est cerné d’un foulard, nous ouvre la porte. Dr Nabil Meliani salue et entre rapidement, suivi de l’infirmière qui l’accompagne dans tous ses déplacements. Notre présence avait été déjà annoncée par téléphone, mais le médecin en reparle avec insistance pour expliquer le motif de cette intrusion. La dame qui vient d’ouvrir la porte redouble de mansuétude. L’accueil est chaleureux. Le médecin parcourt le couloir exigu qui mène dans une chambre à coucher où une dame âgée dort emmitouflée dans des plaids malgré la chaleur. Il lui prend la main pour la saluer. La dame souffrante murmure quelques mots inaudibles. Elle a été victime d’un AVC il y a quelques mois. Elle souffre à présent “d’un ulcère de décubitus” dû à l’alitement. Très vite, on est priés de se retirer par respect de l’intimité de la malade à laquelle il doit faire des soins d’escarres. Dans la pièce à côté, on nous offre à boire et on ne tarit pas d’éloges sur le t’bib (médecin, ndlr). Une heure plus tard, la porte s’ouvre. “Je repasse mardi”, annonce-t-il à la famille, en rassemblant ses affaires et en quittant la pièce précipitamment. L’homme peut prendre son temps comme il peut être expéditif. Ce matin, d’autres patients l’attendent. Alors il presse le pas.  


F. B.


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