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A la une / À visage découvert

PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

Zohir Loutis ou les yeux rivés sur l’Europe

©D. R.

Prenez un pays, prenez chaque maison de chaque ville de ce pays, observez ses lucarnes, ses fenêtres, de jour comme de nuit ; vous y trouverez des joies, des peines, des causes, des drames et des réussites, autant de défis que de moments précieux. Vous découvrirez alors ceux qui font ce pays, dans toute leur complexité, avec les failles et les forces qui sont les leurs, les nôtres.

Par : FELLA BOUREDJI


Zohir Loutis, 28 ans, rêve de voir l’Europe. Le jeune commerçant établi à Hussein Dey a attendu longtemps avant de monter son premier dossier de demande de visa Schengen pour la France. Il s’est heurté à un premier refus. Il a déposé une autre demande, un an plus tard, en février 2017. Autre refus, même motif : “Sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l’expiration du visa n’a pas pu être établie” par les autorités consulaires. Il assure n’avoir pas demandé ce visa pour s’établir définitivement en France. Pour le jeune homme, bien conscient qu’il fait partie de milliers d’autres jeunes Algériens dans sa situation, ce refus de visa est une atteinte à sa liberté et à sa dignité. Rencontre avec un jeune qui rêve d’un ailleurs qu’il ne semble pas près de voir.

Il passe ses journées dans un petit commerce à Hussein Dey. Il y répète chaque jour les mêmes gestes. Un chat lui tient compagnie dans cette échoppe colorée, achalandée de centaines de produits cosmétiques et d’articles de papeterie, qui débordent d’étagères très hautes. Machinalement, il récupère chaque produit demandé sans le chercher. Ses mains semblent reconnaître chaque objet. Il passe ses journées à servir des clients qui viennent et partent, en rêvant sans cesse d’ailleurs. Partir pour quelques jours ou pour toujours. “Non, juste pour quelques jours : voyager, me dépayser et revenir”, corrige Zohir Loutis, 28 ans, commerçant. Le jeune homme est délicat et parle toujours à voix basse. “C’est ici que je passe mes journées”, lâche-t-il, comme pour dénoncer une injustice. “Je n’ai pas fait d’études”, confie-t-il, sans transition, dans un rictus. Zohir a dû quitter le collège alors qu’il n’avait que 15 ans pour enchaîner les petits boulots. “Nous avions des problèmes d’argent, mon père s’est retrouvé au chômage alors mon grand frère et moi-même avons dû nous mettre au travail pour aider nos parents.” À défaut d’une adolescence insoucieuse, Zohir apprend à se lever aux aurores pour aller gagner sa vie. Il ne s’arrêtera plus depuis. “Aujourd’hui, j’ai mon propre magasin, je gagne ma vie et je suis stable”, ajoute Zohir, comme pour ne pas paraître irrévérencieux. “El hamdoullah, je sais que j’ai beaucoup de chance d’avoir ce travail à mon compte. Beaucoup en rêvent. Mais ce n’est pas une finalité”, ose-t-il. Zohir veut rattraper une jeunesse qui semble déjà derrière lui. “Il n’y a rien à voir et à vivre dans ce pays, c’est difficile de ne pas en souffrir”, explique-t-il. Les journées lui paraissent de plus en plus longues et l’envie de s’épanouir plus pressantes. Il se demande pourquoi il n’aurait pas le droit de vivre autre chose, ou juste, à défaut, visiter d’autres pays où l’on vit pleinement. Dès qu’il peut, Zohir s’offre des week-ends dans d’autres villes du pays. Il y a trois ans, il a traversé pour la première fois les frontières pour des vacances en Tunisie. “Je n’ai pas aimé. Je n’y ai pas trouvé cette différence que je cherche.” La Tunisie lui a alors semblé beaucoup trop proche de sa réalité. “J’ai visité Hammamet, c’était bien, mais je veux voir autre chose, voir comment vivent les gens ailleurs.” Cet ailleurs sur lequel Zohir a les yeux rivés, c’est l’Europe avec toutes les représentations qu’il s’en fait. “L’ouverture, la liberté, les loisirs”, énumère-t-il dans un sourire. “J’ai envie de vivre, de m’amuser, me changer les idées”, avoue-t-il encore. Son visage se ferme très vite, laissant entrevoir une tristesse qui ne dit pas son nom. “Ils ne veulent pas me délivrer de visa touristique”, lâche-t-il dans une colère qu’il contient difficilement. “Binathoum (ça se passe entre eux), la France et l’Algérie ont fait leur deal, les enfants du peuple, eux, se font malmener, rejetés en toute impunité sans que ça dérange le gouvernement.” Sa colère révèle une rupture bel et bien consommée : il ne rêve plus son Algérie.  

L’exil et la peur du remords
“J’ai renoncé à l’idée de m’exiler depuis que j’ai ouvert mon commerce”, annonce Zohir, sans complexe. Il avoue y avoir pensé et même planifié, il y a quelques années. “Quand j’étais un peu plus jeune, j’ai pris pour exemple beaucoup de personnes autour de moi, qui sont parties pour gagner de l’argent et s’offrir un meilleur niveau de vie. J’ai pensé faire comme elles quand j’ai vu qu’il y avait très peu de perspectives en Algérie et surtout en ayant chaque jour des échos de leur réussite là-bas.”
Mais il y a vite renoncé. D’abord par crainte de commettre l’irréversible et de se déraciner pour toujours en s’exilant de manière irrégulière. “Ces gens-là payent le prix fort. Celui de risquer de ne plus jamais revenir chez eux.”
Zohir a du mal à accepter l’idée de se séparer définitivement de sa famille. “Suite au décès de ma grand-mère, j’ai constaté de près la douleur et le remords de ne pas voir sa mère avant qu’elle ne meure. Mes oncles maternels qui ont tous quitté l’Algérie durant la décennie noire en ont fait l’expérience : ma grand-mère – leur mère – est morte sans qu’ils aient pu la revoir”, raconte-t-il.
Le jeune homme semble certain de ne pas vouloir porter ce remords. “Je suis très proche de ma mère, en plus je suis bien établi, j’ai travaillé dur pendant des années pour ouvrir ce commerce, je ne peux pas abandonner ma mère, partir et tout laisser derrière moi.” Il assure vouloir juste voyager, découvrir d’autres cultures, vivre pleinement et apprendre d’autres façons de voir le monde.
Il a attendu longtemps avant de monter son premier dossier de demande de visa Schengen pour la France. C’était en juin 2016. “J’ai mis des semaines à préparer mon dossier pour qu’aucun document ne manque.” Il s’est pourtant heurté à un premier refus, deux semaines à peine après avoir déposé sa demande. Il a attendu presque une année avant de redéposer une nouvelle demande de visa de circulation pour la France.

“Le visa, c’est mon droit !”
En février 2017, il s’est présenté pour la deuxième fois à TLS Contact, qui était alors encore le prestataire des services consulaires français pour les procédures de demandes de visa pour la France.
Autre refus, même motif : “Sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l’expiration du visa n’a pas pu être établie” par les autorités consulaires.
Un rejet qui blesse : “Je l’ai vécu comme une atteinte à ma dignité”, tranche-t-il. “Si je dépose une demande de visa et que mon dossier est en règle, ils sont obligés de me le délivrer. Je ne comprends pas pourquoi ils m’interdiraient de voyager.”
Zohir a longtemps été persuadé que le visa était un droit. Le jeune homme n’entend pas l’argument de souveraineté. Il lui préfère la liberté de circulation. Le convaincre du contraire semble impossible. “On est bien contents de venir signer des contrats en Algérie pour nous vendre un tas de choses sous prétexte de libre-échange et de mondialisation… en nous interdisant de voyager dans ces pays… Ce qui est sûr, c’est que je ne demanderai plus jamais de visa pour la France”, enchaîne-t-il.
Aujourd’hui, il entend se tourner vers d’autres pays “plus souples” et “moins sollicités”, tels que l’Allemagne ou l’Espagne. “Un ami à moi m’aide actuellement pour entamer de nouvelles procédures. J’attends d’obtenir un rendez-vous pour l’Espagne, j’ai besoin de voir l’Europe”, assène-t-il, le regard plein de certitudes.

Par : FELLA BOUREDJI


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