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La vieille Cité d’Alger à l’abandon

Le cri de détresse des artisans de la Casbah

Sid-Ahmed Techekioune (à gauche), artisan chromeur et son employé sur son lieu de travail. ©Louhal N.

Outre les charges imposées par les services des impôts et de la Casnos, les artisans craignent la disparition des métiers qui faisaient de l’ambiance dans les venelles de la vieille médina, faute de la relève.

Jadis, l’existence de Ness el Casbah était rythmée au bruit de l’outillage de traçage et de façonnage du dinandier auquel s’ajoutait l’écho des coups de marteau et de la râpe du menuisier. En ce temps-là, la vieille médina vivait de l’art de ses artisans, créateurs d’emplois et de richesses et mettaient ainsi de l’ambiance dans les venelles qui ne désemplissaient pas de visiteurs et de touristes.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Si ce n’est qu’ils représentent si peu de chose, puisqu’ils se comptent sur les doigts d’une seule main. L’un d’eux, Mahiout Khaled, s’illustre sur le front de la résistance qu’est au coin de la mémoire. Situé à la rue Dris-Hamidouche (ex-rue de La Casbah) qu’est perpendiculaire au boulevard de la Victoire à Bab J’did dans la Haute Casbah, l’atelier à l’aspect muséal tient par la baraka du saint Sidi Ramdane. Plutôt sobre, l’atelier est à peine plus grand qu’un mouchoir de poche, que ce maillon d’une lignée d’artisans ouvre dès les premières lueurs de l’aube aux curieux de l’art : “Mon père cheikh Mohamed dit Moh S’ghir et mon oncle Moh Akli avaient hérité le métier d’artisan ébéniste de mon grand-père Mahiout Saïd, natif en 1891 qui exerçait cet art, aux côtés du chansonnier, le défunt Rachid Belakhdar dit Rachid Ksentini (1887-1944) qui était également ébéniste de son état. Et à l’arrestation de mon oncle disparue le 28 janvier 1957 lors de la grève des huit jours, mon père dut continuer seul jusqu’en 1965, où il m’avait légué son établi, où j’exerce jusqu’à présent.” Seulement, la gérance d’une ébénisterie de l’art nécessite de coûteux frais divers de gestion, puisqu’en plus de l’onéreux coût du bois il y a aussi l’impôt. “La dissolution de l’ancienne Sonacobe a permis certes l’ouverture du monopole du négoce du bois à des marchands de vente de gros et de demi-gros qui, malheureusement, ne font aucune distinction entre l’artisan et le citoyen lambda qui n’a besoin que d’une feuille de contre-plaqué pour ses travaux domestiques. Outre ce manque de discernement, l’artisan ne bénéficie ni d’un échéancier de paiement ni d’aucun statut artistique ! Du reste, l’artisan est tenu de régler ses factures au comptant. D’autre part, l’impôt annuel et forfaitaire fixé à 5000 DA a été revu à la hausse, soit à 10 000 DA, eu égard aux dernières mesures d’austérité dites de taqachouf et cela s’en ressent sur nos capacités à subvenir aux charges de notre couverture sociale (Casnos)”, a déploré notre interlocuteur. Du reste, la carte d’artisan intitulée “Rasma El-Aslia”, et à laquelle la corporation d’artisans ouvrait droit dans les années 1970, fut abrogée en 1979.
Pour l’histoire, l’atelier de Mahiout Khaled a reçu la visite d’illustres personnalités étrangères, à l’exemple de l’ancienne garde des Sceaux, ministre française de la justice Christiane Taubira et l’Autrichien Liinnhart qui ont signé le registre d’or. Adroit dans le geste, cet ancien de l’école Sarouy à Soustara doit tout aux grands maître ébénistes, dont Hacène Damerdji ainsi que Hamid Kebtane et le cheikh Bentchoubane Abdelkader. Des regrets ! Notre interlocuteur en a plein et s’interroge sur les critères d’éligibilité qui avaient concouru à la distribution des boutiques de la maison de l’artisanat à Oued Koriche (ex-Climat de France) à une dizaine d’artisans choisis hors du secteur de la Casbah. Il a toutefois de l’admiration pour les gestionnaires du bois des Arcades de l’Office du Riadh El-Feth qui ont ouvert leurs boutiques aux maîtres Hamid Kebtane et Mohamed El-Harare. Seulement et de nos jours, le métier est en voie d’“extinction” faute d’une relève à qui passer le flambeau. Seule consolation, les enfants Oussama et Zakaria s’instruisent sur l’établi, pour pérenniser, me disent-il, l’atelier, où pendent aux murs tant d’attestations et de diplômes d'honneur, décernés en reconnaissance au savoir-faire de leur paternel. “Ma joie est grande d’avoir tenu la promesse que j’ai faite à mon défunt père, à savoir ne jamais changer d’activité de mon vivant”, a conclu notre interlocuteur.
Pendant ce temps, et au 2, rue du Docteur-Benlarbi à l’îlot de Zoudj Ayoune, la dinanderie est au rouge et l’activité connexe du “techlil” (nickelage) ou chromage n’est pas au mieux de son chiffre d’affaires en raison de l’onéreux sac de l’acide borique ou orthoborique qui coûte 40 000 DA et auquel s’ajoute l’acide de chlorure qu’est cédé à l’inaccessible coût de 50 000 DA, a-t-on su de l’artisan prestataire de services, Sid-Ahmed Techekioune, qui nous a reçu dans un cagibi qui menace ruine : “La plaque de nickel est hors de prix ! Soit 60 000 DA l’unité qu’il faut additionner à la pâte de polissage qui est estimée à 700 DA la boule afin d’obtenir le brillantage et le polissage d’ustensiles en cuivre.” Outre la cherté de la matière première, notre interlocuteur et son ouvrier sont soumis à l’implacable pénibilité de la tâche, où il n’y a aucune ouverture d’aération pour les volutes de fumée étouffantes.
À notre question de savoir s’il y a une main tendue des pouvoirs publics, notre interlocuteur se contente de sourire, du fait que la hausse de l’impôt n’est pas faite pour améliorer son quotidien. Tout bien considéré, la main manuelle de l’artisan se meurt à l’instar de la mère Casbah, qui se meurt elle aussi, chaque jour qu’Allah fait et avec elle l’artisanat.

Louhal N.


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