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Nour Meddahi, professeur d’économétrie et finances, à “Liberté”

“à 10 mds de dollars de réserves de change, ce sera la panique”

© D.R.

Nour Meddahi, professeur d’économétrie et finances à la Toulouse School of Economics, affirme, dans cet entretien, qu’il y a mauvaise allocation des ressources, dans le pays. Meddahi recommande par ailleurs que l’idéal est de commencer dès maintenant l’ajustement budgétaire et de la balance des paiements, l’étaler sur cinq années et le faire sans la contrainte du FMI.

Liberté : Le Trésor puise, depuis fin 2017, dans les caisses de la Banque d’Algérie, les mécanismes du financement non conventionnel, l’y autorisent. Et, à ce jour, il a emprunté plus de 4 000 milliards de dinars auprès de la Banque des banques. Pourquoi, selon vous, le compteur s’est-il emballé ?
Nour Meddahi : La planche à billets a fonctionné en octobre 2017 avec un montant de 2 185 milliards DA, en janvier 2018 avec un montant de 1 400 mds DA, et en septembre 2018 avec un montant de 420 mds DA, soit un encours de 4 005 mds DA, ce qui équivaut à 19,5% du PIB. Un document de situation de la Banque d’Algérie de septembre dernier indique que le montant du compte du Trésor auprès de la BA était de 1 475 mds DA.
Ainsi, entre octobre 2017 et septembre 2018, le Trésor a dépensé uniquement 2 530 mds DA (12,4% du PIB) grâce à la planche à billets.
Chaque mois, le Trésor tire de l’argent de son compte auprès de la BA pour combler son déficit mensuel. A priori, ce compte ne sera pas vide d’ici la fin d’année et servira pour financer le déficit de 2019.
Le montant des emprunts a été de 30% de PIB aux États-Unis et de 20% dans la zone euro, à comparer avec les 19,5% (ou 12,4% à août 2018) pour notre pays. Clairement, le montant pour notre pays est déjà élevé, s’y rajoutera le déficit de 10% que prévoit la loi de finance pour 2019 (LF 2019). Les montants sont élevés pour deux raisons. D’abord, le système bancaire était asphyxié par manque de liquidités.
Exemple : le ratio des prêts bancaires sur celui des dépôts était de 99,3% à fin juin 2017. Pour augmenter la liquidité bancaire, le gouvernement a fait plusieurs choses : il a remboursé des dettes envers Sonatrach qui importe du carburant et le revend à perte (452 mds DA), payé une partie de la dette de Sonelgaz auprès de la BNA (545 mds DA), et racheté une partie de l’emprunt national que détenaient les banques (264 mds DA), soit un total de 1261 mds injectés dans les banques.
À cela s’est rajouté 154 mds pour l’AADL, 200 mds pour le Fonds national d’investissement (FNI) et 570 pour financer le déficit budgétaire de 2017, soit un montant global de 2 185 mds DA, qui égal le montant de la première tranche de la planche à billets.
La seconde raison est que la LF 2018 a fait un virage à 180 degrés par rapport à la LF 2017 en ce qui concerne les dépenses qui sont de 42,1% du PIB, alors qu’elles devaient être de 32,5%.

Depuis 1962, seules les années 2009, 2012 et 2015 ont connu plus de dépenses. L’année 2019 ne sera pas mieux avec des dépenses de 39,3%.
Pourquoi, il n’y a pas eu de tensions inflationnistes ?  

L’inflation est contenue pour trois raisons. D’abord, la masse monétaire n’a pas trop augmenté, car l’énorme déficit de la balance des paiements se traduit par la destruction de sa contrepartie en dinars. La seconde raison est la bonne gestion par la BA et le Trésor de l’injection monétaire. En effet, la BA a repris son programme de reprise de liquidités et a augmenté deux fois le taux de réserves obligatoires des banques, alors que le Trésor tire mensuellement de l’argent de son compte à la BA en fonction de ses besoins. Troisième raison, les salaires n’ont pas profité de la planche à billets. En fait, l’inflation est tirée par les contraintes à l’importation, les dysfonctionnements de marchés et la baisse nominale du dinar.

Le financement du Trésor auprès de la Banque d’Algérie cessera en 2022 conformément à la loi. Estimez-vous que, dans l’intervalle, le pays dispose d’un filet de sécurité suffisant pour rétablir l’équilibre de son budget ?
En 2022 ne pose pas de problème ou de contrainte. La contrainte peut être levée par amendement. Le problème est ailleurs. Le programme de planche à billets peut tenir tant qu’il y a des réserves de change. C’est cela la vraie variable. Une élection présidentielle est prévue en avril. En cas de continuité, tout porte à croire qu’il ne se passera rien jusqu’à épuisement de ces réserves. En cas de changement, j’ai du mal à penser qu’un nouveau président ferait passer une loi de finances austère en milieu de 2019, voire pour 2020. Je pense que s’il y a changement, il se fera à partir de 2021. À ce moment-là, la LF 2019 prévoit que les réserves seront à 48 milliards de dollars. Il y aura panique quand ces réserves seront à 3 mois d’importations, soit 10 milliards de dollars. Un déficit de la balance des paiements de 38 mds de dollars correspond, avec les paramètres actuels, à un peu plus de deux ans, ce qui nous amène à début 2023. Il faudrait donc faire l’ajustement budgétaire et de la balance des paiements entre 2021 et 2023. Il serait très brutal, probablement sous la conduite du FMI, car le pays ne pourra pas emprunter à l’extérieur les montants nécessaires pour faire face à ses besoins. L’idéal est de commencer dès maintenant l’ajustement, l’étaler sur cinq années et le faire sans la contrainte FMI qui obéit à sa propre logique.

Quelles solutions existent pour l’après-2022 ?
Il faut dépenser moins et mieux, augmenter les recettes de l’État et ne pas attendre 2022. Les problèmes de l’économie sont nombreux et bien identifiés. Il faut baisser la valeur du dinar et s’attaquer au marché parallèle en augmentant les allocations touristiques, de santé, des hommes d’affaires et des étudiants à l’étranger.
Il y a une mauvaise allocation des ressources comme les subventions, les aides aux entreprises publiques sous forme de recapitalisations répétitives, et aux entreprises privées sous forme de taux bonifiés et avantages fiscaux, ce qui amène à un gaspillage et à des surcapacités de production comme dans l’industrie du ciment. Une réforme fiscale s’impose, incluant des baisses de l’IRG et de l’IBS, l’introduction d’un impôt sur la fortune et des impôts fonciers. La taille de l’économie informelle baisserait naturellement. Une refonte de la grille des salaires est nécessaire, avec des augmentations des salaires, surtout les plus bas. Il faut privatiser par la bourse de grandes entreprises publiques en particulier certaines des secteurs de l’industrie et des services comme les télécommunications, les banques, les assurances et l’hôtellerie, étaler dans le temps ces privatisations, par exemple par des tranches de 20%. Il faut réformer le système bancaire et financier, introduire le mobile-payement et créer des programmes de plans épargne-actions et épargne-retraites avec des incitations fiscales. Il faut réformer les industries de réseaux comme celle de l’électricité et les télécommunications. En particulier, il faut stopper de manière urgente les investissements de Sonelgaz qui a investi plus de 300 mds DA en 2017 pour augmenter les capacités de production de la pointe de l’été. Or, cette pointe ne progresse plus, mais Sonelgaz défend sa stratégie en disant qu’elle exporte l’électricité pendant les pointes de l’été au Maroc et en Tunisie, pays qui sont bien contents d’avoir un voisin qui fait les investissements à leur place.
Ces 300 mds DA auraient pu financer cinq grands hôpitaux dont le pays a tant besoin. Il faut s’attaquer à la réforme des retraites, car la CNR est dans une situation très grave avec des dépenses de 1200 mds DA et des cotisations de 500 mds. Les cotisations des trois millions de travailleurs de l’informel généreront au plus 300 mds, ce qui est insuffisant. Il faut au moins dix années pour équilibrer les comptes de la CNR. Le déficit est actuellement financé par le Trésor, c’est-à-dire la planche à billets. Que se passera-t-il quand celle-ci ne sera plus possible ? Il faut aussi mener la transition énergétique, la digitalisation de l’économie et enlever la règle 51/49.
Enfin, un des préalables est de s’attaquer à la corruption et la prédation, ce qui veut dire que la gestion politique des réformes est primordiale, en particulier la séquentialité et le dosage des réformes.

Le dinar se déprécie à mesure que les réserves de change baissent. Comment voyez-vous l’évolution de la situation sur le front de la politique de change ?
En termes réels, le dinar est relativement stable depuis près de trois ans. Je m’explique. Au début de la crise, soit début juillet 2014, un dollar valait 79,2 DA contre 107,5 DA début janvier 2016. Sur cette période, le dinar a baissé de 26,3%. Actuellement, un dollar est à 118,7 DA, ce qui veut dire que le dinar a baissé de 9,5% depuis janvier 2016. Mais ce calcul est nominal et ne tient pas compte du différentiel d’inflation entre l’Algérie et les États-Unis. Sur la période janvier 2016 à octobre 2018, l’inflation a été de 16% en Algérie et 5,8% aux États-Unis, avec un différentiel d’inflation de 10,2%.
Ce qui veut dire qu’en termes réels, c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation, le dinar algérien a augmenté de 0,7% par rapport au dollar américain ! C’est insensé. Les conséquences sont une prime à l’importation au détriment de la production nationale et un déficit abyssal de la balance des paiements : 16,5% du PIB en 2015 ; 16,6% en 2016 ; 12,3% en 2017 et 9,3% en 2018. Tous les pays pétroliers touchés par la crise ont ajusté leur économie et n’ont plus de déficit de leur compte extérieur.
La LF 2019 prévoit un dollar à 118 DA jusqu’à 2021. Dans un tel scénario, le plus probable est qu’au moment où les réserves de change seront au plus bas, il faudra baisser de manière brutale la valeur du dinar, peut-être de 50%, avec des conséquences sur l’inflation de l’ordre de 30%, comme dans les années 90. Il est préférable de reprendre dès maintenant la baisse du dinar, la lisser dans le temps, pour amener un dollar à 160 DA d’ici deux ans, soit une baisse de 25% du dinar.


Y. S.


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