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A la une / Actualité

Entretien avec Belaïd Abane, auteur de LA MONOGRAPHIE SUR l’assassinat d’abane ramdane

“À force de persévérance, je suis arrivé au premier écran de vérité”

©Archives Liberté

L’infatigable cousin d’Abane Ramdane, le professeur Belaïd Abane, évoque avec beaucoup de sérénité et d’apaisement l’épisode fratricide de la lutte de Libération nationale qui a coûté la vie à l’homme de la Soummam. À l’issue d’un colossal travail de mémoire accompli dans le sens de la recherche de la vérité sur ce crime commis par “les frères”, le Pr Abane plaide aujourd’hui pour “la paix des mémoires” et pour qu’il n’y ait plus de “guerres fratricides”.

Liberté : Vous avez annoncé dès le début de l’année 2016 votre intention d’organiser à la fin de cette année, pour le 60e anniversaire de la disparition d’Abane, une cérémonie de deuil définitif dans un esprit, je vous cite,  “d’union et d’apaisement de la mémoire nationale”. Qu’est-ce qui a motivé cette décision et où en êtes-vous dans les préparatifs à moins de deux mois de l’échéance que vous avez fixée ?

Belaïd Abane : 2017 marque, en effet, le 60e anniversaire de la disparition d’Abane. Sans avoir obéi à un quelconque agenda, mon livre sur l’assassinat d’Abane allait être publié en 2017. J’ai pensé qu’après la vérité, il fallait faire le deuil définitif. Par ailleurs, le souhait était de rendre à Abane l’hommage populaire et national qu’il n’a jamais eu. Il n’est pas le seul bien sûr. Alors, après concertation avec certains membres de la famille, quelques amis et camarades de la société civile, nous avons convenu d’organiser une cérémonie commémorative populaire dans un esprit d’union et d’apaisement de la mémoire nationale. Pour le 27 décembre, nous avions prévu une cérémonie religieuse au musée d’Azouza et le 29 une cérémonie commémorative à Tizi Ouzou. Nous avions aussi comme arrière-pensée de rendre un hommage solennel à tous les martyrs de la cause nationale et à tous les grands dirigeants disparus.
Un comité d’organisation a été mis sur pied, et l’on m’a fait l’honneur et l’amitié de m’en confier la présidence. Nous avons travaillé d’arrache-pied. J’en profite, au passage, pour remercier tous les membres du comité qui se sont investis dans la tâche avec cœur et conscience. J’en profite également pour remercier tous les sponsors qui ont répondu favorablement à notre sollicitation et, tout particulièrement, à Issad Rebrab qui m’a assuré de son entière disponibilité, avec une très grande humilité et un sens aigu du devoir patriotique. Votre question : où en sommes-nous à deux mois de l’échéance ? Malheureusement, j’ai eu quelques soucis de santé et nous avons été obligés de revoir nos objectifs à la baisse. Mes amis et camarades, dans le souci de me préserver, ont donc pris une décision : report de la cérémonie d’hommage à une date ultérieure et maintien de la cérémonie religieuse vespérale du 27 décembre 2017 à Azouza. Je les remercie encore et les assure de mon affection et de mon amitié.

Revenons à votre dernier ouvrage “Vérités sans tabous”, qui clôture une quadrilogie consacrée à l’homme de la Soummam. Il s’agit d’une monographie consacrée à l’assassinat d’Abane. Qu’apporte-t-il de nouveau sur ce crime politique ?
Comme vous le dites, mon livre est une monographie. J’y aborde toutes les questions relatives à l’assassinat d’Abane. Celles que se pose légitimement le public intéressé par cette affaire. À savoir : qui a initié l’idée d’éliminer Abane ? Qui a été chargé d’accomplir la mission de basse besogne ? Quel a été le modus operandi ? Pourquoi a-t-on décidé de supprimer Abane ? Et quels ont été l’impact de ce crime sur la Révolution et ses conséquences sur les pratiques politiques post-indépendance ? En somme, j’ai essayé de donner une explication globale et cohérente à cette affaire avec, bien entendu, toutes les limites liées au manque d’informations sur un sujet délicat qui a laissé très peu de traces écrites dans les archives de la Révolution. La plupart des retours que j’ai eus des lecteurs, notamment à travers les réseaux sociaux, sont très encourageants et m’ont conforté dans cette démarche. Il y a encore certainement des zones d’ombre qui seront, je l’espère, un jour explorées.

La quête de vérité dans un dossier si complexe, sur lequel pèse depuis de nombreuses années une chape de plomb, en raison de l’implication directe dans ce meurtre d’autres figures de la lutte de Libération, n’était certainement pas une mince affaire pour vous ?
Non, loin s’en faut. Comme je viens de vous le dire, il y a très peu de traces écrites. Les archives du Malg sont sidéralement vides concernant cette affaire. Comment peut-on, du reste, imaginer qu’on puisse laisser des traces écrites d’une liquidation qui a, à tous égards, les caractères d’un crime mafieux. Vous évoquez une chape de plomb. C’est tout à fait cela, notamment jusqu’à l’ouverture pluraliste de 1988. La peur qu’inspirait le système de terreur mis en place par Abdelhafid Boussouf avait perduré bien au-delà de l’indépendance. Au surplus, le doute ne m’a pas quitté depuis le début de mes recherches. Je m’étais d’ailleurs fixé un objectif : soit j’arrivais à avoir suffisamment d’informations pour livrer au public une explication complète et cohérente, soit j’abandonnais. À force de persévérance, je suis arrivé au bout d’une longue quête au premier écran de vérité. Ce qui, d’ailleurs, explique que ce livre ait tardé à être publié. Cela ne signifie pas pour autant que tout a été dit sur cette affaire.

On dit d’Abane qu’il avait une personnalité dérangeante, notamment pour certains responsables de la Révolution ? Qu’en pensez-vous ?
Abane n’était assurément pas une personnalité lisse. Il faut, peut-être, se remettre dans le contexte de l’époque : une Révolution balbutiante arrivée à bout de souffle ; une guerre implacable contre une puissance coloniale résolue à garder l’Algérie dans le giron de la République française. Une guerre dans la guerre contre le MNA rival. Il fallait être partout. Et mettre toutes les potentialités révolutionnaires en ordre de marche : unir, organiser, coordonner, écrire… Et les choses n’étaient pas très faciles à faire bouger. On peut comprendre qu’il arrive à Abane de perdre patience.
Au demeurant, son tempérament volcanique n’arrangeait rien. Lors de la réunion du Caire en août 1957, il stigmatise, dans son rapport au CNRA, le relâchement révolutionnaire et les comportements dispendieux… Cela, bien évidemment, ne pouvait pas plaire à tout le monde. Je rapporte dans mon livre qu’Abane n’a pas lu Machiavel ou n’a pas tenu compte de ses Leçons au prince Laurent II de Médicis. Dérangeante, la personnalité d’Abane l’était donc assurément et, tout particulièrement, pour certains dirigeants qui agissaient et se comportaient en chefs inamovibles. Ceux-là, précisément, qui comploteront pour l’éliminer.

Certains ont tenté de réduire le crime en question à une affaire kabylo-kabyle, à cause de l’implication, évoquée à maintes reprises, de Krim Belkacem dans la liquidation d’Abane. D’autres considèrent mordicus que l’assassinat d’Abane est le résultat d’un antagonisme arabo-kabyle. Après avoir travaillé des années durant sur ce dossier, quel est votre sentiment à ce sujet ?
Ces deux aspects de l’affaire ont été des questions récurrentes. Chacun, effectivement, essayera de trouver une explication conforme à ses orientations idéologiques. Pour certains, les Kabyles sont incapables de laisser émerger un chef en leur sein. La mort d’Abane résulterait alors de l’antagonisme entre Abane et Krim, une affaire kabylo-kabyle en quelque sorte. Pour d’autres, au contraire, ce sont des Arabes qui ont comploté pour éliminer un dirigeant kabyle en passe d’occuper la place de numéro 1. C’est “l’Arabe Boussouf qui a assassiné Abane avec l’aide des panarabistes égyptiens”. Ce n’est pas aussi schématique dans les deux cas. Abane aurait été liquidé quelle qu’aurait pu être sa région d’origine parce qu’il ne disposait pas d’une force de dissuasion. Après la disparition d’Abane, Krim a émergé comme le numéro 1 de fait. Chaque fois qu’il manifestait sa volonté de prééminence sur les deux autres B, Boussouf ne ratait pas l’occasion de lui rappeler : “On n’a pas liquidé Abane pour que tu prennes sa place.” Mais Boussouf ne s’aventura jamais à s’en prendre à Krim, et vice versa, car tous deux disposaient d’une force de protection et de dissuasion réciproque.

Quelles sont finalement les véritables motivations des assassins d’Abane ?
D’abord, comme je viens de vous le dire, Abane ne disposait pas d’un rideau de protection militaire. La partie était facile pour ses assassins, d’autant qu’Abane a fait preuve d’une naïveté sidérante en allant au Maroc au-devant de ses bourreaux comme un agneau sacrificiel, tout en ayant d’ailleurs le pressentiment d’un mauvais coup. Abane, c’était aussi cela : un concentré de courage intellectuel et physique, selon la formule de Réda Malek.
Ou selon un autre de ses biographes, un personnage de tragédie grecque qui va jusqu’au bout de son destin, même s’il sait par avance qu’il lui en coûtera la vie. Quant aux véritables motivations de ses assassins, je les ai longuement analysées dans mon livre. En un mot, pour les 3 B, il s’agissait de garder la main sur l’ensemble des rouages de la Révolution, et Abane, qui était prêt à regagner les maquis, allait sérieusement contrarier ce statu quo.

Avez-vous entrepris des recherches pour retrouver la tombe du héros de la Soummam ?
Non. Pour la simple raison que dès 1984, les cendres d’Abane étaient censées reposer dans le tombeau qui porte son nom au carré des hauts dirigeants à El-Alia. J’ai su par la suite que la mission dépêchée par le ministre Bakhti Nemmiche, sur instruction du président Chadli, est revenue bredouille du Maroc. Pas de cendres, pas de tombe.
Du reste, la question de la tombe et des cendres a été reléguée au second plan par toutes les attaques dont Abane a été l’objet ces dernières années de la part de ses anciens adversaires politiques d’hier. Bien sûr que j’aurais souhaité qu’il y ait une vraie tombe, lieu de mémoire et de recueillement.
Mais que peut-on faire contre la volonté de néantisation de ses assassins ? Cela dit, le scientifique que je suis, imprégné depuis longtemps de l’idée que la matière organique que nous sommes provient de la terre et retourne à la terre à l’état de carbone, est maintenant plus attaché au côté symbole et mémoire. Cela a été ma préoccupation ces quinze dernières années. Une manière de me résoudre aux choses du possible.

Est-ce si important pour la famille de faire le deuil d’un être cher, certes, mais qui appartient tout de même à l’histoire et à la nation algérienne tout entière ? L’État est après tout aussi concerné par tout hommage rendu à un dirigeant national de premier plan quel qu’il soit...
Évidemment qu’il est important de faire le deuil définitif. Pour la famille, une mort mystérieuse donnée par ses frères, une mort sans corps et un voyage tourmenté et interminable au bout de la mort faisaient qu’un deuil définitif était impossible à faire. Comme une blessure inguérissable. Le silence officiel était perçu comme cette chape de plomb que vous évoquiez au début de notre entretien. Car, bien sûr, la nation et l’État sont concernés par nos héros et nos dirigeants morts pour la libération de notre pays. Cette négligence, je dirais même cette hogra à l’égard de ceux qui ont façonné le destin national et tous ceux qui ont combattu pour notre dignité et notre liberté est une erreur majeure dans la façon de construire une nation. Le récit national qui fait notre cohésion est en train de se détricoter dangereusement.

Entretien réalisé par : Hamid Saïdani

Bio express de l’Auteur
Médecin et ancien professeur d’université en médecine, Belaïd Abane est également politologue. Installé depuis le début des années 2000 en France, il se consacre à l’histoire politique de la Révolution algérienne à travers l’itinéraire et l’apport d’Abane Ramdane au mouvement de Libération nationale. Ses livres L’Algérie en guerre (l’Harmattan 2008), réédité en Algérie sous le titre de Résistances algériennes (Casbah 2011), Les raisons occultes de la haine, pamphlet publié chez Koukou en 2012 et Nuages sur la Révolution (Koukou 2015) ont été de francs succès de librairie. Vérités sans tabous (Dar El-Othmania 2017), dernier ouvrage de la quadrilogie, est une monographie entièrement consacrée à l’assassinat d’Abane Ramdane.


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