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Sid-Ahmed Soussi, sociologue, à Liberté

“C’est la faillite des États qui pousse les jeunes à partir”

© D. R.

Dans cet entretien, Sid-Ahmed Soussi, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (Criec), analyse les causes profondes des flux migratoires et suggère des pistes de solutions pour maintenir les jeunes dans leur pays loin des mirages et des naufrages en haute mer. Le sociologue du travail aborde la problématique de l’emploi des jeunes dans une perspective sociopolitique. Pour lui, la gestion sécuritaire des flux migratoires ne constitue pas une solution.

Liberté : Une caravane de milliers de migrants qui a pris forme en Honduras est arrivée à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Beaucoup d’encre a coulé à ce propos. Même le président américain menace de fermer la frontière avec le Mexique. Sid Ahmed Soussi, quel commentaire vous inspire cette situation pour le moins inédite ?
Sid-Ahmed Soussi : Ce qui est inédit, c’est la forme de la caravane ; mais le phénomène est loin de l’être. Le phénomène est structurel et récurrent depuis plusieurs années, d’une part ; et d’autre part, il n’est pas propre à la frontière américano-mexicaine. Il s’inscrit dans le contexte plus global des flux migratoires Sud-Nord que nous connaissons depuis plusieurs années, en particulier depuis ces 20 dernières années à la faveur de ce qu’on appelle la mondialisation et qui a créé un peu le déséquilibre des marchés et de l’emploi en particulier. Le constat que l’on peut faire, c’est peut-être de le rapprocher aussi de ce qui se passe en Méditerranée et ces caravanes qui existent sous forme de flux marins avec toutes sortes d’embarcations. Le volume de ces flux est autrement plus important que cette caravane qui traverse le Mexique et qui vient de l’Amérique latine vers les États-Unis.

Comment expliquez-vous l’attrait des jeunes Africains pour l’immigration clandestine ? L’eldorado occidental existe-t-il réellement ?
L’attrait que constituent les pays riches, ce n’est pas uniquement le miroir aux alouettes que vivent les jeunes pour aller vivre une vie meilleure. Dans les pays du Sud, comme en Algérie ou en Amérique latine, on parle d’une moyenne de 70 à 75% de la population qui a moins de 25 ans. Le problème, ce n’est pas uniquement ce miroir aux alouettes, le problème est que dans ces pays-là, ce sont des États qui ont failli. Ce sont des États où les politiques économiques, la stabilité politique et l’égalité des chances économiques n’existent pas. Ce qui fait que ces jeunes ne cherchent pas l’eldorado, ils cherchent plutôt à éviter la catastrophe annoncée. Personnellement, je travaille depuis plusieurs années sur ces questions-là, en particulier sur les travailleurs immigrants temporaires, c’est exactement ce qui ressort des entretiens, des enquêtes, des statistiques dont nous disposons. Alors, ce n’est pas la fuite vers l’eldorado, c’est vraiment une situation de misère et surtout des horizons bouchés et un avenir aléatoire pour les jeunes. Ces jeunes voient leurs rêves, leurs horizons s’obscurcir par la gabegie et la faillite des États et des économies dans ces pays. Le cas de l’Algérie est patent, tout comme le cas des pays subsahariens. Regardez, par exemple, l’Algérie a plusieurs points de comparaison avec d’autres pays africains, ne serait-ce que sur la longévité des mandats politiques et des personnels politiques qui sont là depuis des décennies. C’est le cas par exemple du Cameroun ; vous avez un Paul Biya qui commence un septième mandat, sur une cinquantaine d’années, une économie qui a complètement stagné, et dont on voit les jeunes prendre tous les moyens pour partir. Idem pour le Congo et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Et c’est le cas aussi, malheureusement, de l’Algérie.

Récemment, trois jeunes sont morts au large de Tigzirt dans une tentative de rejoindre la rive nord de la Méditerranée. Justement, comment analysez-vous la gestion de ce phénomène, c’en est un, par le gouvernement algérien ?
Ce qui s’est passé à Tigzirt est un véritable drame. Sinon, je ne crois pas qu’on puisse parler d’une véritable gestion de ce phénomène. Les pays comme l’Algérie, la Libye ou le Maroc répondent à une injonction des pays du Nord, en particulier les pays de la ligne de front, c’est-à-dire l’Italie, la France, l’Espagne qui reçoivent ces flux migratoires et qui évidemment deviennent de plus en plus réticents à les accueillir. Ils proposent aux pays de la rive sud de constituer des zones de transit au sein desquelles ils feraient un tri des immigrants et dont la responsabilité de la gestion reviendrait aux pays de la région.
Mais financée par les pays européens.
Il ne s’agit pas là d’une gestion des flux migratoires, car une telle “gestion” n’est concrètement pas réalisable. La solution, et toutes les recherches le montrent, c’est de construire une économie solide qui puisse assurer des emplois à la jeunesse. Concernant l’Algérie, et plusieurs observateurs, comme la Banque mondiale qu’on ne peut pas soupçonner d’être une institution radicale, annoncent une catastrophe pour le pays comparable à celle du Venezuela.
Parce que l’Algérie, à l’image d’autres pays, a été incapable de prévoir son avenir économique, se contentant de vivre depuis l’indépendance sur une rente pétrolière occupant plus de 98% de ses exportations. C’est cela la véritable question que posent les flux migratoires.

L’Afrique du Nord est devenue une zone de transit pour les migrants clandestins. Outre la Libye connue pour être un véritable carrefour des flux migratoires, quels sont les autres points chauds exploités par les réseaux de passeurs ?
Honnêtement, je ne crois pas aux réseaux de passeurs. C’est vraiment un épiphénomène. Ce ne sont pas les passeurs qui font les flux migratoires. Il y a des facteurs structurels qui sont là. Les passeurs profitent en quelque sorte de la situation. Comme on dit c’est l’occasion qui fait le larron. En Algérie, il y a beaucoup de gens qui se font de l’argent sur ces réseaux-là, comme partout ailleurs. De mon point de vue, ce n’est pas cela le véritable problème. Ces flux migratoires sont en train de déstabiliser profondément les sociétés.
Regardez, par exemple, un phénomène qui au Maghreb était quasi inexistant : le racisme et le rejet de l’autre. Il y a des migrants subsahariens qui, en traversant l’Afrique du Nord, sont victimes de discrimination raciale et d’agressions. Cela constitue un autre signe de dégradation de la société, au-delà des signes de marasme économique. Il devient de plus en plus urgent, non seulement au plan économique, mais aussi au plan social et politique de prendre en charge les impacts de ces flux migratoires qui, aujourd’hui, ne font qu’exacerber une situation déjà profondément problématique.

La problématique de l’immigration divise aussi les Européens. On se souvient de l’épisode des réfugiés syriens accueillis en Allemagne ; plusieurs pays européens avaient fermé leurs frontières aux migrants. Pourquoi, à votre avis, cette crispation du Vieux Continent ?
Les Européens ne sont pas crispés sur la question, ils sont dans leur ligne historique. Après le colonialisme et la période postcoloniale, les économies européennes n’ont plus tellement besoin de main-d’œuvre sur place. Je le vois en tant que sociologue du travail, les recherches que nous menons actuellement le montrent clairement, la tendance lourde sur le plan économique est à l’externalisation des activités, donc de l’utilisation d’une main-d’œuvre du Sud, mais sur place dans le Sud. Autrement dit, l’économie européenne n’a plus besoin de cette main-d’œuvre pour les secteurs industriels déjà délocalisés. Elle recherche une main-d’œuvre hautement qualifiée. La France veut par exemple une immigration choisie, comme le fait le Canada depuis longtemps. Au Canada, plus de 75% des immigrants reçus ont un diplôme universitaire. L’exemple canadien fait des émules dans le Vieux Continent. La gestion sécuritaire des flux migratoires est extrêmement dure à assurer, on essaie de créer une zone tampon à l’intérieur même de ces pays du Sud pour contenir ces flux migratoires. Mais, encore une fois, la véritable lame de fond qui est à l’origine de ces flux, c’est la situation économique et politique des pays pourvoyeurs de candidats à l’immigration. Tant qu’on n’abordera pas la question du développement et du maintien de ces jeunes dans leur société, le problème restera posé.

À combien on peut estimer le nombre d’immigrants clandestins dans le monde ?
Les chiffres dont dispose l’OIM (Office international pour la migration) ou ceux de l’OCDE sont relativement approximatifs, parce que ce ne sont pas des chiffres tirés de statistiques fiables. Ces flux migratoires ressemblent un peu à un iceberg ; la partie immergée qui est la plus importante n’est pas mesurable.
Ce que l’on sait de ces flux, c’est que non seulement ils ne vont pas tarir, mais vont devenir de plus en plus importants et dont la régulation posera de plus en plus de problèmes. Et comme les facteurs de ces flux sont structurels et profondément enracinés dans les sociétés sources, la réponse implique de s’attaquer à ces mêmes facteurs. Autrement dit, assurer un développement économique et, surtout, instaurer un minimum d’État de droit. Beaucoup de ces migrants fuient l’absence de l’État de droit, l’injustice, les inégalités sociales, pas simplement l’insécurité économique. Le véritable problème, à mon avis, il est là.


Y. A.

 


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