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Un des premiers harraga raconte comment il a rallié clandestinement le Canada

“Entassés à 9 dans 2 m2 dans la cale du bateau”

© D. R.

“Nous étions quatre à accepter de sauter dans l’eau. Mais on devait d’abord récupérer notre argent qu’on a laissé chez Mahmoud. Celui-ci qui a avoué avoir dépensé l’argent donne quand même 100 dollars à chacun des quatre volontaires prêts à quitter le navire. On s’est tenu la main dans la main et on a sauté vers 2h du matin”, témoigne Mehdi.

“On a frôlé la mort.” Au départ, Mehdi ne voulait pas témoigner, mais il a fini par accepter de reconstituer son aventure, périlleuse, c’est le moins que l’on puisse dire, pour raconter comment il a survécu à cette expédition qu’on pourrait scénariser pour Hollywood. Mehdi, jeune dans la vingtaine à l’époque des faits, était étudiant à Bab Ezzouar. Mais ses fréquentations l’ont mené dans les dédales du trafic de tabac. À Baba Hassan, la contrebande de cigarettes avait fait florès.
Le jeune de Sainte-Eugène à Alger s’engouffre dans la brèche et goûte alors à l’argent facile. “On gagnait 2 millions de centimes par semaine”, avoue-t-il. Très vite, les réseaux de contrebande seront démantelés, et Mehdi, qui a pris goût à un certain luxe qu’il n’avait pas trouvé dans les amphis de Bab Ezzouar, a décidé de quitter le pays à tout prix. D’autant plus qu’il est fiché dans les commissariats de police. Avec son ami Fayçal, ils ont décidé d’acheter un visa d’affaires. 85 000 francs français (on était à la veille de l’institution de la monnaie unique). “On a donné 17 000 FF pour un propriétaire d’une gargote à l’ouest d’Alger. Il nous a fait comprendre qu’il avait ses entrées à l’ambassade de France. Il nous a traîné pendant quatre mois, et point de sésame. Nous avons difficilement récupéré notre argent à coup de menaces et d’interventions”, se rappelle Mehdi qui dit avoir même acheté un trois-pièces Pierre Cardin à 20 000 DA pour voyager avec son hypothétique visa d’affaires. Dans l’entourage de Mehdi, on ne parlait que de visa et de papiers à traficoter. Un réseau de trafic de cartes de résidence en Pologne avait ses ramifications dans tout Alger. Mehdi qui a pu monter un petit commerce géré par son frangin découvre de nouvelles fréquentations à la Pêcherie.
C’est là qu’il a appris que des harraga s’apprêtaient à partir au Canada dans un bateau de marchandises. “À l’époque, il n’y avait pas encore ces embarcations de fortune”, dit-il. Mahmoud, un opérateur mécanicien sur bateau, voulait “rentabiliser” le voyage. “Il exigeait 15 000 FF aux harraga, on a payé rubis sur l’ongle et on n’était pas sûr d’embarquer”, se souvient Mehdi qui a découvert que la filière canadienne du réseau de harraga avait déjà une assise à la Pêcherie.

La filière canadienne
Quand celui-ci a pu embarquer, et difficilement, avec son copain Farid, il a trouvé dans la cale du bateau sept autres harraga. “On nous a cachés derrière des machines, le temps que la PAF inspecte les lieux”, raconte-t-il. Le réduit dans lequel on les a cachés était pire que le cachot : outre l’exiguïté du lieu, les clandestins n’avaient pas le choix que de faire leurs besoins sur place.
Le commandant de bord a décidé d’opérer des vérifications inopinées, ayant eu vent de la présence de harraga dans le bateau. Mais la vigilance de Mahmoud et d’Idriss était tellement vive qu’ils ont réussi en un quart de tour à cacher leurs “clients” dans la salle des machines. “Certains ont été carrément accrochés, c’est le cas de le dire, entre le plafond de la cale et les machines”, ajoute notre interlocuteur pour qui l’endroit était plus confortable que le réduit de 2 m2. L’adjoint du commandant voulait découvrir le pot aux roses, en vain. Les immigrants clandestins sont restés deux jours sans manger, le cuisinier qui était de mèche ne voulait pas réveiller les soupçons de ses responsables. “On nous avait pourtant promis un repas par jour”, se rappelle encore Mehdi.
Pendant dix jours, alors que le navire déchirait les eaux de l’océan Atlantique en direction du Canada, les harraga racontaient leurs vies. Yacine de Hussein Dey avait hâte d’arriver à bon port. Sid-Ahmed pense à sa femme qui n’était pas au courant de son voyage. Hamid lit le Coran. Kamel jure par tous les saints qu’il ne manquait de rien à Alger. Farid détaille son expulsion d’Allemagne. Étant le plus instruit de la bande, Mehdi prenait les choses plutôt avec philosophie. Le navire arrive à Terre-Neuve-Labrador. Un équipage canadien devait prendre le contrôle. Le navire quitte les eaux océaniques pour entrer dans l’embouchure du fleuve Saint-Laurent. Idriss propose à ses interlocuteurs de les cacher dans un endroit encore plus petit. À l’aide d’un outillage, il a dévissé une plaque en fer qui laisse découvrir une sorte de fosse métallique impossible de contenir autant de monde. “Alors, je dois vous jeter dans le fleuve”, les a-t-il menacés.

“On a sauté dans l’eau à 2h du matin”
“Nous étions quatre à accepter de sauter dans l’eau. Mais on devait d’abord récupérer notre argent qu’on a laissé chez Mahmoud. Celui-ci qui a avoué avoir dépensé l’argent donne quand même 100 dollars à chacun des quatre volontaires prêts à quitter le navire”, selon le témoignage de Mehdi qui se rappelle des séquences de cette aventure ancrée à jamais dans sa mémoire. “On s’est tenu la main et on a sauté vers 2h du matin.” Avant de toucher les eaux glaciales du fleuve, Mehdi a vu défiler le film de sa vie : son enfance, son quartier de Sainte-Eugène, sa maman qui ne savait rien de l’aventure de son fils, le commerce de cigarettes à Baba Hassan, les cours séchés au campus de Bab Ezzouar, etc. Les idées se bousculaient dans la tête de Mehdi dont le corps s’épuisait à force de ramer à contre-courant. À quelque 300 m de la terre ferme, il n’était pas évident pour les quatre harraga algériens d’arriver sur le sol canadien sains et saufs. Plus tard, Mehdi appendra que deux Algériens de Mascara avaient, auparavant, trouvé la mort en tentant de gagner le littoral à la nage. “Avec un peu de courage, on est arrivé à la berge, mais épuisés. Tellement épuisés qu’on s’est affalé pour dormir sur un terrain vague.”
Un sommeil du guerrier. Mehdi qui n’avait rien sur lui, puisqu’il avait jeté son sac à dos à cause de son poids, a dû pénétrer dans une maison comme un loup affamé. “Les propriétaires nous voyaient comme des hommes bizarres. Ils m’ont donné un pantalon, des chaussures et un billet de 10 dollars”, raconte notre interlocuteur. Sur la rue Sainte-Catherine, à Montréal, un jeune Constantinois les a aidés avant de les orienter au Service des réfugiés. La procédure a duré plus de deux ans, mais l’histoire de Mehdi a connu une fin heureuse : il a régularisé sa situation. “Ce fut un cauchemar”, résume notre interlocuteur son aventure qui l’a mené de la Pêcherie d’Alger au Québec.


Y. A.


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