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Ali Farid Belkadi, historien et anthropologue

“Il n’y a pas de guerre des mémoires mais une bataille des consciences”

© D.R

Il a été à l’origine de la découverte, en 2011, des crânes de résistants algériens au Musée de l’homme à Paris, dont celui de Chérif Boubaghla à qui il a d’ailleurs consacré un livre intitulé “Boubaghla, le sultan à la mule grise”. Dans cet entretien, l’historien Ali Farid Belkadi évoque le travail d’identification des crânes et ses divergences avec le président de la commission d’experts. 

Liberté : Vous êtes à l’origine de la découverte, en 2011, des restes mortuaires des 24 résistants algériens rapatriés récemment en Algérie et le premier à demander la restitution de ces crânes. Comment avez-vous vécu l’aboutissement de votre démarche ?
Ali Farid Belkadi
: Je suis heureux de l’aboutissement de mon combat qui a permis de rassembler tous les Algériens autour de ce thème réunificateur. Ce fut un enchantement et un vrai bonheur pour moi de voir des hommes et des femmes, des vieillards et des enfants recueillis, méditatifs ou en prière au Palais de la culture, face aux 24 cercueils de nos héros. Précisément au moment où l’Algérie célébrait le 58e anniversaire de la fin de l’oppression coloniale et les valeurs pérennes du 1er Novembre 1954. L’Algérie a oublié ses tourments le temps de mettre en terre les restes mortuaires de ces lointains combattants de la liberté hors pair, braves, vaillants et valeureux. 

Vous faites partie de la commission mixte chargée de mener les expertises d’identification des crânes entreposés en France. Comment a travaillé cette commission pour l’identification des crânes ? 
Je n’ai pas délégué mes connaissances, ni aucun savoir dans ce domaine, ni aucun pouvoir au président de la commission d’experts. Travailler en retrait et dans l’ombre, de manière anonyme au sein d’une commission scientifique pluridisciplinaire composée de fonctionnaires ministériels fut pour moi assez décevant. J’ai remis au président de la commission et à l’ex-ambassadeur A. Mesdoua en main propre des dizaines de documents, toutes les photos que j’ai prises au MNHN, les copies de lettres d’époque échangées entre les donateurs et les collectionneurs, mes trois inventaires mis à jour de façon régulière, ainsi qu’un rapport d’une trentaine de pages, pour former les collègues aux normes du MNHN. Ce n’est pas tout, j’ai aussi communiqué au président de la commission les coordonnées de la base de données www du MNHN avec mon identifiant personnel ainsi que le mot de passe pour y accéder. Sans oublier mon livre de plus de 500 pages dans lequel tout le monde a puisé abondamment. Tout cela sans rien demander en échange. Je n’ai jamais été mis au courant de ce qu’il se passait au cours de certaines réunions mixtes algéro-françaises, où je n’étais pas convié.  Aucune information sur le déroulement des négociations ne m’a été communiquée.  Je n’ai eu aucun retour de la part de ce président qui ne répondait pas à mes emails… alors qu’il n’a pas cessé d’échanger avec la partie française… Sachez aussi que jusqu’à ce jour j’ignore les détails ainsi que le nom des martyrs qui ont été rapatriés le 5 juillet dernier à Alger. Je ne suis au courant de rien. Personne ne m’a avisé de quoi que ce soit. 

Je me suis informé comme tous les Algériens à travers les journaux et les réseaux sociaux, comme un citoyen anonyme lambda... J’ai fait cela pour mon pays, non pas pour gravir les échelons d’une quelconque carrière bureaucratique. Le président de la commission, au cours d’un entretien qu’il a accordé à votre journal le 7 juillet, a déclaré : “Nous avons trouvé après une enquête minutieuse que Boubaghla était grièvement blessé à l’œil droit lors d’une bataille avant d’être décapité plus tard.”  Lors de ma première visite au MNHN au cours du mois de mars 2011, j’ai signalé aux responsables du MNHN, Philippe Mennecier et Alain Froment, cette blessure au-dessus de l’œil droit de Boubaghla. Cela est également dans mon livre paru en 2014. De même que pour Zaâtcha lorsqu’il déclare dans la même interview accordée à votre journal :“Il faut savoir aussi qu’au cours de nos recherches nous sommes tombés sur les crânes des résistants de la bataille historique de Zaâtcha. Il s’agit de pas moins de 80 crânes (…)” Nos recherches ?  Une fois de plus il s’agit de mes travaux. Le nombre exact n’est pas quatre-vingts crânes, mais soixante-dix…  Au cours du mois d’avril 2018, plusieurs mois avant la désignation de cette commission scientifique par les autorités, j’ai accordé une interview à un journaliste de l’APS. De même qu’à l’hebdomadaire Jeune Afrique, intitulée “Le juste retour des héros algériens”. Dans cette interview datée du mois d’avril 2018, je disais ceci : “L’inventaire auquel j’ai procédé en mars 2018 répertorié s’élève à 468 ossements. Parmi eux, les crânes de 70 
résistants décapités à l’issue du siège de Zaâtcha (Biskra), qui fit près de 2 000 morts, soit toute la population de cette oasis des confins sahariens.” 

Vous avez soutenu dans un entretien accordé le 8 juillet à un média algérien que “les Algériens ne savent pas ou ne veulent pas travailler ensemble”. Peut-on comprendre par là qu’il y avait une mésentente entre les membres algériens de la commission mixte? 
On a affaire à un système politique morose d’une grande complexité, vaniteux et aride, qui a fini par déteindre sur les individus. La commission dont la mission au MNHN de Paris est terminée avant d’avoir commencé, a mis deux ans pour identifier 24 crânes que j’avais déjà identifiés des années auparavant et plus tard dans la liste que j’ai adressée au ministère des Moudjahidine. J’ai reconnu depuis de longues années des dizaines de crânes dans un premier inventaire de trente-huit sujets algériens, dès le début de mes recherches. J’ai rectifié çà et là un nom mal transcrit, précisé une origine tribale, corrigé un nom de lieu erroné, etc. Par exemple, j’ai rétabli un nom mal transcrit sur les registres du MNHN,  “Kaddour Ben Makhlouf” (6968), qui était transcrit Kaddom Ben Makhloud, ou encore, j’ai rectifié Chamba Monadhi (réf. 33735), alors qu’il s’agissait des Chaâmba Mouadhi, un groupe nomade de la région d’El-Goléa, etc. J’ai signalé ces erreurs aux responsables du MNHN.  L’intérêt scientifique est primordial lorsqu’on franchit le seuil du MNHN de Paris. La culture générale ne suffit pas, ni des bribes de connaissances en histoire dans cette situation. Pour dire les choses plus simplement : les Algériens ne savent pas travailler ensemble, c’est une constatation de longue date.

On parle de 536 autres crânes d’Algériens conservés au Muséum de Paris. Qu’en est-il au juste ? Y a-t-il un travail d’identification qui s’effectue actuellement sur ces autres crânes ? 
Le chiffre exact s’élève à 468 documents, c’est ainsi qu’on appelle les ossements au MNHN. On dit aussi objets, sujets, etc. Parmi ces restes humains figure un nombre élevé de crânes originaires de toutes les régions d’Algérie. Certains d’entre eux remontent à l’Antiquité et à l’époque néolithique. Tous ces ossements sont répertoriés dans la base de données du MNHN. Ce chiffre de 536 est donc inexact ; le journaliste de l’APS qui m’avait interviewé avait mal interprété ma déclaration. Le rectificatif n’ayant pas été effectué à temps, cela a entraîné un quiproquo.

Que doit-on faire pour pouvoir rapatrier ces autres crânes en Algérie ? 
Pour ce rapatriement, ce retour ou cette restitution, il faudrait faire appel à des concitoyens de tradition scientifique, qui exercent dans les disciplines apparentées à l’anthropologie, comme la préhistoire, l’archéologie, voire la palynologie, pour analyser les poteries extraites des monuments mégalithiques. Ce dernier domaine ressort de l’archéométrie. J’ai participé en 2005 à un colloque du GMPCA/CNRS Archéométrie 2005 (Institut national des sciences et techniques nucléaires), Saclay (91), “Analyse d’une allégorie graphique saharienne”.  L’étape suivante au MNHN de Paris sera plus ardue et plus complexe, car il faudra soulever le problème des restes qui n’appartiennent pas à la résistance armée contre le Corps expéditionnaire français. 

Le président Tebboune et son homologue français Emannuel Macron ont désigné chacun de son côté une personnalité pour plancher sur la question de la mémoire. Qu’en pensez-vous ?
La mémoire de ces temps de guerre atroce est une plaie purulente pour les Algériens. Lors des événements du 11 Décembre 1960, j’étais enfant ; j’ai connu le centre de tri de Beni Messous et j’ai séjourné à la villa Sésini, de sinistre mémoire. Je sais à quoi pouvaient ressembler des harkis et des CRS français qui nous battaient avec des nerfs de bœuf et à coups de crosse de fusil. 

On peut tout aussi bien plancher sur les crimes contre l’humanité perpétrés contre les Algériens depuis juin 1830.  Pourquoi pas ?  
La colonisation est un crime contre l’humanité, avait déclaré E. Macron il y a quelques années lors de sa visite en Algérie, avant de rajouter : “C’est un crime. C’est une vraie barbarie et cela fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes.” 

Comment, à votre avis, Algériens et Français doivent procéder pour clore ce chapitre de la “guerre des mémoires” et aller vers une relation apaisée ?
La formule “guerre des mémoires” est inappropriée à mon sens. Elle insinue des territoires martiaux où il n’est pas bon de camper, rangés quelque part dans les connexions de nos neurones. En ce qui me concerne, je préfère employer l’expression “bataille des consciences”. On ne triche pas avec la conscience. On ne bricole pas avec la conscience, comme lors des débats vains dans les colloques soporifiques. La mémoire qui détient les clés du passé, comme la définit le neuroscientifique Gary F. Marcus, est une source permanente de déceptions : “Nous pouvons reconnaître les visages sur des photos de classe plusieurs décennies après et oublier ce que nous avons mangé hier au déjeuner.” La “guerre des mémoires” est forcément sélective. La conscience renvoie toujours aux notions de bien et de mal ; la conscience morale est la capacité de tout individu à faire la distinction entre le bien et le mal.

Les Français qui ont envahi l’Algérie sans déclaration de guerre et leurs successeurs en Algérie, ceux du joug colonial, ont décimé des populations entières, violé, saccagé, opprimé et détruit pas seulement un pays, mais tout son peuple. Les Algériens ont été dépersonnalisés après avoir été privés de leur identité. Le MNHN fonctionne avec des lois et des décrets, pour aviser ceux qui ne le savent pas, que les crânes d’Algériens et tous les autres sont des objets, des sujets, des documents qui appartiennent au patrimoine de l’ancien colonisateur. C’est lamentable et insoutenable du point de vue du droit humain.

Comment expliquer aux responsables des collections humaines du MNHN de Paris qu’un reste humain, cela reste un corps, et qu’un crâne humain, même s’il a appartenu à un ancien colonisé, faisait partie d’un corps humain doté de chair et de désirs ? Que ce corps n’est pas un artéfact, que les Algériens du MNHN ne sont pas des momies de l’époque de Ramsès II ou d’Akhenaton. Les muséums sont nés à partir de 1753, ce fut d’abord le British Museum, puis la France a suivi. Le MNHN est une création des Lumières, et les Lumières réfutent l’histoire humaine et les enseignements de l’Ancien Testament, des Évangiles et du Coran. Les travaux du MNHN n’ont aucun égard pour la morale développée par les religions.

Pour revenir à votre question, il n’y a pas de guerre des mémoires, il y a quelque part comme une passion française inassouvie pour un pays qui les a légitimement rejetés, une aventure qui s’est terminée brusquement pour la France. L’Algérie française a été une colonie de peuplement, un million de pieds-noirs ont quitté précipitamment l’Algérie à la fin de la guerre en 1962. Ce sont toutes ces mémoires individuelles racistes, de tendance fasciste, faites de nostalgies et de regrets, qui sont entretenues par des groupuscules et des lobbys de l’autre côté de la Méditerranée. 

 

 

Entretien réalisé par : Arab Chih


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