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Professeur Rachid Belhadj, Président du Comité chargé du rapatriement des ossements de martyrs

“Il reste encore 80 crânes de résistants des Zaâtcha”

© Louiza Ammi/Liberté

Le Pr Rachid Belhadj est chef de service de médecine légale au CHU Mustapha-Pacha. Il a fait partie des scientifiques qui ont été désignés pour procéder à l’identification des crânes de résistants, rapatriés samedi dernier. Dans cet entretien, il revient sur les secrets d’une opération qui a duré 18 mois.

Liberté : Vous avez eu l’honneur de faire partie de la délégation qui a fait le voyage jeudi soir à bord d’un vol militaire pour rapatrier les 24 crânes des résistants algériens entreposés pendant plus de 150 ans en France. Comment avez-vous vécu ce moment historique ?
Pr Rachid Belhadj :
 Effectivement, j’ai eu l’honneur de faire partie de la délégation qui a été chargée du rapatriement des 24 crânes de nos glorieux résistants. J’étais d’ailleurs le seul civil dans l’avion qui a assuré le retour  de nos chouhada après plus de 150 ans “de séquestration” au Musée de l’Homme de Paris. Ma participation à cette opération historique de rapatriement se veut pour moi une autre reconnaissance et une récompense pour tous les efforts déployés par le Comité scientifique algérien, tout au long du processus d’expertise et d’identification mené depuis 18 mois. J’étais très ému. Ce voyage historique pour le rapatriement des crânes de nos héros était un moment fort et intense en émotion.

La cérémonie nationale d’accueil organisée à l’aéroport Houari-Boumediene m’a  beaucoup touché. Cette cérémonie a marqué une nouvelle ère de l’Algérie indépendante. Elle a été vraiment grandiose et à la hauteur du sacrifice suprême de nos glorieux combattants. C’est un cours exceptionnel d’histoire sur la résistance des Algériens. Le voyage de vendredi m’a rappelé le jour où la délégation algérienne a récité la Fatiha à leur mémoire au Musée de l’Homme de Paris. C’était le 18 septembre 2018.

Ce qu’a vécu l’Algérie vendredi dernier est l’aboutissement d’un long processus d’expertise et de recherche scientifique que vous avez eu l’honneur de présider. Racontez-nous les principales étapes de cette longue œuvre historique ?
Ce que nous avons vécu et vu vendredi restera à jamais gravé dans l’histoire de l’humanité. C’est un peu l’étape finale de tout le processus de la mission qui m’a été confiée en septembre 2018 par les hautes autorités du pays. C’était un grand honneur pour moi de présider le Comité scientifique algérien chargé de mener les expertises d’identification des crânes des résistants algériens entreposés en France. Le comité en question était aussi animé par des représentants de différents secteurs et départements ministériels : la Défense nationale, les Moudjahidine, les Archives nationales, la Culture et la Justice.

Après la mise en place, la délégation algérienne s’est déplacée à Paris pour entamer des pourparlers scientifiques par la création d’un comité mixte algéro-français afin d’arrêter un agenda de travail. La partie française était présidée par le Pr Guiroux et par moi du côté algérien. Après la mise en place de cet organe mixte de travail, nous avons demandé à nos homologues français de visiter les lieux où étaient entreposés les crânes des héros algériens. C’était la symbolique. Nous nous sommes rendus au Musée de l’Homme de Paris. Les crânes étaient déposés dans une énorme armoire qui se trouvait dans une salle secrète inaccessible aussi bien au public qu’aux chercheurs. Cette salle secrète compte au total 18 000 pièces osseuses dont des crânes d’Algériens et d’autres nationalités.

Quelle a été la teneur de la feuille de route arrêtée par les hautes autorités du pays pour le Comité scientifique ?
Les autorités politiques nous ont mandatés en fait pour mener des enquêtes scientifiques d’identification d’une liste de 40 crânes de résistants algériens avec un mandat d’une année. 

Quelle a été votre réaction à la vue, pour la première fois, des crânes de nos résistants ? 
Cela n’a pas été facile. Ce fut un moment d’émotion indescriptible. Quand les chargés de la salle secrète ont ouvert l’armoire, il était extrêmement difficile de se retenir face à ces héros qui ont sacrifié leur vie pour l’Algérie. Nous découvrons pour la première fois alors ces crânes. Ces têtes de chouhada étaient gardées dans des boîtes fabriquées avec des matières spéciales, et ce, pour éviter la décomposition des tissus du crâne. Avant d’entamer quoi que ce soit, nous avons demandé et informé nos homologues français de notre intention de nous recueillir sur la mémoire des héros de l’Algérie résistante. C’était un moment d’émotion très intense. Il y en a même qui ont éclaté en sanglots. Devant la mémoire de nos valeureux combattants tombés au champ d’honneur, nous nous sommes juré de ne ménager aucun effort pour les ramener en Algérie et dans la dignité. 

Cette prise de contact vous a vite mis dans le vif du sujet quant à votre mission ? 
La visite au Musée suivie du recueillement sur la mémoire de chouhada nous a en quelque sorte revigorés pour faire aboutir notre mission, quels que soient les écueils rencontrés durant notre mission. Nous sommes ainsi passés à une nouvelle étape. Nous avons officialisé avec nos homologues français les différentes phases à suivre durant nos recherches et nos expertises, et ce, en installant une commission spéciale chargée du rapatriement des crânes de nos héros. Après quoi, les missions et les enquêtes se sont succédé. D’ailleurs, nous avons établi d’un commun accord un protocole de travail, une sorte feuille de route pour la suite. Après chaque étape franchie, nous informions les hautes autorités du pays sur les résultats obtenus et ce qui restait à faire. 

Que faut-il retenir de ce protocole technique signé avec les Français ?
J’ai précisé aux homologues français que les experts algériens tâcheront de respecter scrupuleusement les règles élémentaires de toute enquête scientifique. Le protocole en question nous a vraiment permis de mener à bien notre mission. En un mot, le protocole prévoit d’accéder à la recherche archivistique et d’accorder des facilitations aux experts nationaux lors de leur déplacement à Marseille ou à Paris ou dans d’autres endroits d’archives historiques traitant des cas algériens. 

Comment se déroulaient les opérations d’identification ?
Pour réussir l’opération d’expertise d’un seul crâne, la délégation était tenue de vérifier les moindres informations et détails liés aux résistants. Nous avons repris les dates d’emprisonnement, les numéros de cellule, les noms des prisons, les registres d’écrou. En fait, il fallait remonter au CV de nos héros, d’autant que toutes les informations concernant ces pièces osseuses rangées dans le Musée de l’Homme étaient archivées. Il fallait aussi authentifier ces documents et ces archives vu qu’il y avait beaucoup d’écrits autour de ces héros algériens.Nous devions aussi nous mettre d’accord sur l’originalité des informations contenues dans les documents que nous allions utiliser durant l’expertise. Lors de nos recherches, nous sommes même tombés sur le premier résistant décapité aux premières années du colonialisme français. Le premier Algérien avait été décapité un vendredi en 1832 à la rue Bab-Azzoun. Ce jeune Algérien s’était révolté contre l’ordre des choses imposé par le colonisateur français. Le crâne de ce jeune a fait partie de cette première vague de rapatriement.

Qu’est-ce qui a incité le colonisateur français à récupérer et à conserver les crânes d’Algériens en France ?  
Scientifiquement parlant, il importe de savoir que l’ère de récupération de ces crânes d’Algériens décapités a coïncidé avec l’ère de la naissance de l’anthropologie et de la phrénologie.  Et la France disposait déjà de son Musée de l’Homme. Ces crânes avaient été récupérés pour des raisons liées aux recherches anthropologiques humaines. En fait, la chair des Algériens leur servait d’échantillonnage. Ces scientifiques profitaient de l’époque de la colonisation, de la domination, de l’exploitation inhumaine pour faire des études sur les victimes algériennes. Ce que faisaient ces anthropologues n’était pas du tout éthique et était même contraire à la science. Il ne faut surtout pas perdre de vue que les militaires français de l’époque recouraient à cette atrocité inégalée pour terroriser la population et encourager la chasse aux têtes prisées des résistants.  

Qu’en est-il des récits qui ont traité par exemple de Mohamed Lemjad Ben Abdelmalek, dit Cherif Boubaghla ?
S’agissant de Cherif Boubaghla, nous avons  retrouvé beaucoup de récits qui relataient les faits d’armes et les circonstances de la décapitation de ce héros de la résistance en Kabylie. Après sa décapitation, sa tête a été exposée au marché de Sour El-Ghozlane pendant 3 jours. On a aussi vérifié toutes les informations répertoriées concernant Cherif Boubaghla. Nous avons trouvé après une enquête minutieuse que Boubaghla était grièvement blessé à l’œil droit lors d’une bataille avant d’être décapité plus tard. La tête de Boubaghla était très prisée.  

Que sont les autres hauts faits révélés dans vos investigations ? 
Les investigations menées nous ont permis d’exhumer des écrits qui ont repris dans le détail les épisodes sombres du colonialisme français. Nous sommes même parvenus à identifier le bateau qui a transporté ces crânes à Marseille. Nous avons identifié au cours de nos investigations deux chirurgiens militaires, dont le Dr Vittal, qui s’intéressaient de près à l’exploration anthropologique humaine des têtes. Il les a d’abord momifiées. Le Dr Vittal avait gardé, chez lui, à Constantine les crânes des résistants pendant 30 ans. Après la mort de ce dernier, son frère en a fait don au Musée de l’Homme. Nous avons pu aussi retrouver les références d’enregistrement dans le musée. Malgré toutes ces données archivées, nous avons préféré mener notre propre expertise et enquête scientifique avant de nous prononcer sur l’identité et l’appartenance d’un crâne. Pour tous les 24 résistants, nous avons fait des vérifications en utilisant des techniques modernes. 

Vos enquêtes scientifiques n’ont, au final, abouti à identifier que 24 crânes sur les 40 prévus dans le protocole signé entre les deux parties...
En effet, nous avons été mandatés pour enquêter et effectuer des recherches sur 40 héros de la résistance algérienne. Au final, l’étude menée jusque-là a confirmé l’appartenance et l’origine algérienne de 24 crânes seulement après 18 mois de labeur. Neuf autres crânes feront encore l’objet de nouveaux examens techniques très poussées avant de nous prononcer. Pour le reste, les résultats des enquêtes ont infirmé leur appartenance à l’Algérie, mais à d’autres pays dont je tairai le nom. Il faut savoir aussi qu’au cours de nos recherches, nous sommes tombés sur les crânes des résistants de la bataille historique de Zaâtcha. Il s’agit de pas moins de 80 crânes. 

Cette dernière découverte suppose-t-elle  la poursuite de cette mission, malgré l’expiration du mandat ? 
Pour dire vrai, cela dépendra des hautes autorités du pays. Mais lors de la remise du rapport de mission, j’ai relevé dans la conclusion la nécessité de poursuivre notre tâche pour rapatrier d’autres crânes de héros de la résistance algérienne. J’ai même exprimé le souhait de poursuivre cette œuvre, comme un devoir national. Parce que nous étions justement en phase de  négociations pour le reste des crânes, mais l’avènement de la Covid a quelque peu bousculé l’ordre de l’agenda. Cela dit, nous avons pu mener jusqu’au bout notre tâche et remettre le rapport final sur les 24 crânes au président de la République. 

 

 

 

Entretien réalisé par : Hanafi H.


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