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Kouider Boutaleb, économiste, à “Liberté”

“Incarcérer des hommes d’affaires ne peut signifier lutter contre la corruption”

© D. R.

L’expert explique, dans l’entretien qui suit, que si la volonté de lutter contre la corruption existait vraiment, elle devrait s’exprimer à travers une gestion réussie de la transition vers la refondation rapide d’un État fort.

Liberté : Le pays fait face à une grave crise politique. Et plus la crise se prolonge, plus ses effets seront graves pour une économie nationale déjà anémiée. Quel est aujourd’hui le nouvel ordre des priorités, selon vous ?
Kouider Boutaleb : La priorité des priorités, c’est garantir la sécurité des biens et des personnes. Rien ne pourra germer dans l’insécurité. Et là, c’est l’armée qui est interpellée pour assurer le déroulement pacifique de la transition et contenir éventuellement tout dérapage. Cela dit, il s’agit, selon un avis largement partagé, d’assurer au plus vite (mais sans précipitation) et pacifiquement la transition voulue par le peuple, qui s’est mobilisé et le demeure, vers un modèle de société fondé sur la bonne gouvernance (transparence, reddition des comptes et participation) et l’État de droit. Les revendications populaires sont clairement exprimées ; on perd inutilement du temps à ne pas répondre rapidement au changement des hommes dans un premier temps et du système de gouvernance dans un deuxième temps, avec une élite triée sur le volet en termes de compétence, d’intégrité et de crédibilité et capables de l’accomplir. Si on considère que les réformes socio-économiques sont tributaires des réformes politiques, il faudrait alors se décider très vite pour assurer une élection présidentielle gérée par des personnes honnêtes, crédibles et acceptées par la population qui revendique le changement. Sur le plan économique, le problème, encore une fois, ne se pose pas en termes “que faut-il faire ?”, mais “comment et qui peut assurer la stabilité économique et endiguer la crise, sans perdre de temps, cela, même durant cette période de préparation de l’échéance de l’élection présidentielle ?” La gestion de cette période cruciale, devant mener aussi rapidement que possible à une élection présidentielle crédible, transparente, devrait donc être confiée à des hommes propres, à l’intégrité et à la crédibilité avérées. On espère l’élection d’un grand président, qui engagera le pays dans la voie du progrès. Le plus tôt sera le mieux, car la perte de temps est préjudiciable au pays. Le temps joue contre le pays, car si la situation perdure davantage, elle aura des conséquences néfastes sur l’économie nationale, comme l’a affirmé le vice-ministre de la Défense nationale lui-même, ce qui laisse à penser qu’on est conscient des enjeux mais qu’on demeure encore réticent à prendre les décisions courageuses dictées par l’impérieuse nécessité de stopper la dégradation économique qui pourrait déboucher sur une crise socioéconomique autrement plus grave en très peu de temps. De nombreux observateurs ont, en effet, déjà exprimé leur crainte de voir le pays sombrer dans une crise socioéconomique très grave. En effet, l’érosion des réserves de changes, qui a commencé depuis la chute des prix des hydrocarbures intervenue en 2014, devrait s’accentuer, notamment à partir de 2020, et le pays aura consommé la totalité de ses réserves qui sont de l’ordre de 80 milliards de dollars au plus tard en 2022, selon de nombreuses prévisions, au cas où rien ne serait entrepris entre-temps. C’est-à-dire qu’il y a urgence de mettre en œuvre des solutions préconisées depuis longtemps déjà non seulement par les institutions internationales, mais aussi par tous les experts algériens, y compris la diaspora, pour prémunir le pays d’une telle situation.
 
Le gouvernement en place, rejeté par le peuple, ne sait que faire. Cela ne risque-t-il pas également d’enfoncer davantage dans l’inertie l’économie déjà mal en point ?
Certainement, on ne fait que perdre du temps, ce qui est très préjudiciable pour la situation économique d’ensemble qui a besoin, aujourd’hui et pas demain, d’être boostée par des décisions courageuses mises en œuvre par un gouvernement composé de compétences nationales avérées. Le gouvernement actuel, à quelques rares exceptions, ne semble guère répondre aux exigences de l’heure ; on ne peut guère espérer un tel engagement avec un tel gouvernement, décrié au demeurant par la population. Le peuple n’est pas dupe en réclamant le départ de tous ceux qui ont directement ou indirectement été impliqués dans la gestion chaotique du pays. De telles décisions ne pourront être prises que par une équipe d’hommes et de femmes instruits, nationalistes, croyant aux vertus de la bonne gouvernance, travaillant en alliance et en symbiose avec tout ce que le pays compte de forces vives non corrompues, notamment la jeunesse qui rêve d’un avenir meilleur. Un staff composé de ministres dont le profil devrait être recherché, des ministres capables de bouleverser des structures et des systèmes de gestion devenus obsolètes, mais surtout des ministres capables collectivement de peser sur le changement institutionnel et les orientations politiques qui semblent figées. Des ministres au comportement exemplaire. 

Dans toute cette confusion, le climat des affaires en prend un coup…
Certainement ! Nonobstant les tergiversations actuelles des détenteurs du pouvoir réel et la perte de temps préjudiciable à l’économie nationale, les décisions qui sont prises actuellement, notamment par le pouvoir judiciaire, ne font que compliquer encore plus la problématique économique du pays. L’incarcération des hommes d’affaires, notamment la dernière en date, celle d’Issad Rabrab, président de la plus grande entreprise privée algérienne, Cevital, ne fait que contribuer à ralentir, sinon bloquer tout projet d’investissement et, conséquemment, assombrir encore plus le climat des investissements dans le pays. Il s’agit là d’une démarche judiciaire précipitée. Il fallait, nous semble-t-il, prendre des mesures conservatoires pour empêcher les transferts de fonds illicites vers l’étranger, imposer sans tarder des règles de transparence et de diligence dans le traitement des dossiers économiques, sans se précipiter à emprisonner des hommes d’affaires soupçonnés de malversations pour donner au peuple l’illusion d’une justice indépendante qui, du jour au lendemain, traque les hommes d’affaires véreux. Car, qu’en est-il de tous les commis de l’État (ministres, walis, directeurs de douanes, directeurs d’offices publics, présidents d’APC...) qui ont autorisé, signé des documents et permis à de très nombreux affairistes de s’enrichir ? 
En matière de corruption, il y a les corrupteurs et les corrompus. Ils sont tous justiciables. La pratique de la corruption est généralisée et n’épargne aucun secteur de la vie socioéconomique du pays, comme ne cesse de le révéler la presse algérienne. 
Incarcérer des hommes d’affaires à ce moment précis ne peut aucunement signifier lutter contre la corruption. Si la volonté de lutter contre la corruption existait vraiment, elle devrait s’exprimer à travers une gestion réussie de la transition vers la refondation rapide d’un État fort, dont le pouvoir s’exerce par l’intermédiaire d’institutions réellement représentatives. 
Autrement dit, un État de droit légitime, comme nous l’avons exprimé en conclusion d’un ouvrage consacré à la corruption (La Corruption, sa nature, ses causes et son étendue, le cas de l’Algérie) qui vient de paraître à l’Office des publications universitaires (OPU). 
Et c’est la raison pour laquelle il faudrait absolument veiller à éviter ou à contenir, éventuellement, tout dérapage dans les processus décisionnels qui pourront porter préjudice à l’économie nationale déjà très mal en point. 
Il faudrait veiller à assurer un changement de pouvoir réel, donnant les gages d’un renouveau économique profitable à tous et que nos partenaires étrangers pourraient apprécier et s’impliquer encore davantage pour l’exploitation de nos énormes richesses (meilleure attractivité des IDE).


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