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Lachemi Siagh, expert international en finances

“La Banque d’Algérie a besoin d’un gouverneur qui tire son pouvoir de son savoir”

© Archives/Liberté

Entretien réalisé par : Akli Rezouali

Professeur en stratégie et spécialiste en financements internationaux, Lachemi Siagh, analyse, à travers cet entretien, la question névralgique du rôle et de la nécessaire autonomie de la Banque d’Algérie, en particulier en cette conjoncture économique et financière des plus délicates pour le pays. 

Liberté : Le principe d’autonomie pour les Banques centrales, comme la Banque d’Algérie, est souvent considéré comme essentiel et presque sacré. Que veut dire exactement cette notion et en quoi est-elle fondamentale ? 
Lachemi Siagh :
Ce que l’on entend par autonomie c’est le système de gouvernance qui doit être mis en place, c’est-à-dire, indépendant de l’Exécutif. L’un des modèles exemplaires en la matière est celui de la Banque d’Angleterre. Bien que le poste de gouverneur soit une question de souveraineté, le gouverneur de la Banque d’Angleterre est Canadien et non Anglais, compétence oblige. La plupart des Banques centrales les plus rigoureuses, les plus efficaces et les plus efficientes s’inspirent du système anglais. Dans le monde arabe c’est le cas des Banques centrales de Bahreïn ou de Jordanie qui s’inspirent du modèle anglais et qui sont réputées pour leur orthodoxie et leur rigueur. Aux États-Unis c’est le Congrès qui définit les objectifs de la politique monétaire dans le Fédéral Réserve Act. Bien que le président de la FED soit proposé par le président des États-Unis, il doit être aussi approuvé par le Congrès. La Banque d’Algérie avait joui de l’autonomie et de la souveraineté nécessaires à l’époque où M. Hamrouche dirigeait le gouvernement et dans le sillage de l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) au cours des années quatre-vingt-dix. La Banque d’Algérie avait alors acquis une certaine notoriété en matière d’autonomie de décision, de modernité et mené certaines réformes.

La Banque d’Algérie bénéficie-t-elle aujourd’hui de l’autonomie et de la souveraineté́ dont elle est censée jouir pour la conduite de ses missions de politiques monétaire, de change et de stabilisation de l’inflation ?
En 2003, le président Bouteflika voulait changer le gouverneur. On lui fit savoir qu’il ne pouvait pas le faire car le gouverneur a un mandat qu’on ne peut révoquer et que le gouverneur, dans le cadre de la bonne gouvernance et de l’autonomie dont il jouit, rend compte au Parlement et non au Président. Furieux, le président Bouteflika ordonna que l’on modifie la loi sur la monnaie et le crédit. C’est ce qui fut fait en 2003, faisant perdre ainsi à la Banque d’Algérie son autonomie chèrement acquise. L’autonomie d’une Banque centrale est un principe sacro-saint que certains présidents sont tentés de violer. En 2019, le président américain Trump, soucieux de sa réélection, voulait s’immiscer dans la politique monétaire de la FED. Il s'est plaint à plusieurs reprises de l'augmentation des taux décidée par la FED, reprochant au président de cette dernière, Jerome Powell, des politiques monétaires qui ont, selon lui, nui à la croissance économique. Le président américain a déclaré qu'il pourrait démettre de ses fonctions Powell, qu'il a lui-même nommé à la tête de la Fed. Cette immixtion avait soulevé un tollé. Les quatre anciens présidents de la Réserve fédérale américaine (FED) encore en vie ont demandé dans un rare communiqué commun, à ce que la Fed demeure libre de travailler en toute indépendance et sans craindre des représailles politiques. Tout récemment encore la politique anti-crise de “quantitative easing” de la BCE avait été jugée en partie inconstitutionnelle en Allemagne par les juges de la Cour de Karlsruhe, la Cour suprême, dans un arrêt rendu mardi 5 mai 2020. Cet arrêt remet en cause en partie la politique actuelle de soutien aux États de la BCE. La Cour de Karlsruhe a invalidé partiellement la validité des rachats de dette publique de la BCE, son programme anti-crise mené depuis 2015 est renforcé face à la pandémie de coronavirus. Cette immixtion dans l’autonomie de la BCE avait fait grincer des dents et la partie allemande avait vite fait de se rétracter.

La Banque d’Algérie connaît une période d’instabilité́ de par l’absence d’un gouverneur nommé officiellement à ce poste. Une telle situation n’est-elle pas préjudiciable à l’économie dans la conjoncture financière particulièrement délicate que traverse actuellement le pays ?
Il faut rappeler que les missions principales de la Banque d’Algérie telles que définies par la loi sur la monnaie et le crédit sont les suivantes : “La Banque d’Algérie a pour mission de veiller à la stabilité des prix en tant qu’objectif de la politique monétaire, de créer et de maintenir, dans les domaines de la monnaie, du crédit et des changes, les conditions les plus favorables à un développement soutenu de l’économie, tout en veillant à la stabilité monétaire et financière. À cet effet, elle est chargée de régler la circulation monétaire, de diriger et de contrôler, par tous les moyens appropriés, la distribution du crédit, de réguler la liquidité, de veiller à la bonne gestion des engagements financiers à l’égard de l’étranger, de réguler le marché des changes et de s’assurer de la sécurité et de la solidité du système bancaire.” Ce sont là des missions très importantes surtout en situation de crises économique, sanitaire, pétrolière et de liquidité. 
Une attention de tous les instants est nécessaire. Même si le Conseil de la monnaie et du crédit a l’habitude de faire face à ce genre de problèmes, la présence d’un gouverneur est d’une importance capitale, car il est le timonier qui doit indiquer le cap, défendre la monnaie nationale, assurer les relations avec ses homologues étrangers, représenter l’Algérie auprès des institutions financières internationales et notamment celles de Bretton Woods en contexte de crise économique planétaire. Ce sont des questions qui nécessitent une certaine continuité et une cohérence des politiques de la Banque centrale. Plus important encore, la Banque d’Algérie a besoin d’un gouverneur fort qui assure l’interface avec le ministre des Finances et la Présidence pour solutionner les multiples problèmes dont notamment celui du manque de liquidité. 
Le gouverneur est le premier responsable de la politique monétaire et donc de la liquidité bancaire. Il doit, par conséquent, faire appel à une batterie d’instruments différents à sa disposition comme les opérations de réescompte ou refinancement, les opérations d’Open-Market, le financement du Trésor par la Banque d’Algérie de façon directe ou indirecte (planche à billets), etc. Pour résoudre de façon durable cette crise de liquidité, le gouverneur doit promouvoir rapidement les moyens de paiements scripturaux et le paiement via le mobile. 
Dans ce cadre, il est urgent de lancer un programme d’alphabétisation financière, car le peuple algérien dans sa quasi-totalité est novice sur le plan financier, ne connaissant que les dépôts et les retraits. Pour mener les réformes larges et profondes nécessaires, la Banque d’Algérie a grandement besoin d’un gouverneur puissant qui tire son pouvoir de son savoir.

Situation de la Banque d’Algérie à fin 2019

 

 


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