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Raphaëlle Branche, historienne

“La Guerre d’Algérie est importante dans la société française”

© D. R.

Spécialiste de l’histoire de la guerre d’indépendance de l’Algérie, Raphaëlle Branche a mené l’enquête sur les anciens appelés de l’armée française, un sujet encore tabou en France. Dans cet entretien, elle analyse aussi les enjeux du contentieux mémoriel entre l’Algérie et la France.

Liberté :  Après  les  questions  de  torture, de violence et de guerre coloniale, vous traitez sous la forme d’une enquête inédite un autre sujet sensible, celui des anciens appelés. Le livre “Papa qu’as-tu fait en Algérie ?” sortira début septembre. Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de l’écrire ?
Raphaëlle Branche : Je me suis rendu compte depuis que j’ai commencé à travailler sur la guerre d’Algérie dans les années 90 que le sujet des conscrits et des appelés du contingent n’était pas simple à aborder, surtout dans les familles des concernés où il est souvent considéré comme un tabou compte tenu de ce qui s’est passé. Les appelés ne parlaient pas de ce qu’ils ont vécu et fait en Algérie car les conditions d’écoute n’existaient pas. Les familles ne voulaient pas ou n’étaient pas intéressées de savoir ce qui s’est passé.

Comment avez-vous conçu votre enquête ?
Mon enquête se base sur des témoignages familiaux. Elle englobe la période qui a précédé le départ des appelés en Algérie et celle qui suit leur retour. Beaucoup pensaient partir faire leur service militaire, mais revenaient très mal dans leur peau ou pas contents de ce qu’ils ont fait.

Leur récit de la guerre d’Algérie s’est ensuite adapté pendant les décennies suivantes à l’évolution des contextes familial et social. Mon livre montre à quel point l’expérience de la guerre d’Algérie est importante dans la société française, même si elle est assez invisible. 

La honte est-elle une des raisons qui expliquent l’omerta autour de l’histoire des appelés ? Certains pouvaient ne pas parler de leur expérience pour ne pas être associés aux violences de l’armée française en Algérie...
Cette vision des choses pourrait s’appliquer aux quinze dernières années, très marquées par les révélations sur les pratiques de torture et sur les exactions qui n’avaient pas été très visibles auparavant par la société et par les familles. Mais après l’indépendance de l’Algérie, les appelés étaient plutôt perçus comme étant du côté des vaincus, embarqués dans une guerre dont l’issue était inéluctable.

À cette époque, beaucoup ont trouvé aberrant d’avoir envoyé des jeunes gens défendre l’Algérie française alors que la page de l’empire colonial était en train d’être tournée. Aujourd’hui, deux idées cohabitent. Les anciens appelés sont considérés comme des victimes, mais en même temps, il y a l’inquiétude de certaines familles qui veulent savoir si leurs proches ont été responsables de crimes de guerre. 

Nous avons tendance à penser qu’il existe deux catégories d’anciens appelés : ceux qui ont pris part aux violences et ceux qui les ont rejetées au point de déserter. Qu’en est-il réellement ?
Ces deux catégories existent, mais il manque tous les autres, ceux qui ne se sont pas révoltés ou qui n’ont pas vu le problème et ceux qui n’ont pas connu de manière permanente les violations. Ces appelés représentent le plus gros de la troupe. Ils sont très jeunes, peu politisés et ont été élevés dans une société habituée aux discriminations.

Les violences quotidiennes de la colonisation vont choquer un certain nombre, mais d’autres ne verront pas le problème car on leur a appris qu’en Algérie, on peut faire un certain nombre de choses, arrêter des gens, les torturer, voler dans les mechtas… Dans mon livre, certains reconnaissent avoir rapporté des objets provenant de pillages, sans avoir conscience encore aujourd’hui qu’ils avaient commis des vols.

Votre livre a-t-il pour vocation d’éclairer davantage sur ce qui s’est passé en Algérie pendant la guerre d’indépendance ?
Il y a une dimension assez intéressante qui consiste à savoir qui était cette armée française et de quoi elle était faite, de gens souvent ordinaires qui n’étaient pas des professionnels de la guerre et qui ne connaissaient presque rien de l’Algérie. On est loin d’une représentation à la Bigeard ou à la Massu. La société française a, par exemple, refusé pendant longtemps de voir que les gens qui pratiquaient la torture en Algérie étaient des hommes ordinaires. 

Une des clés du silence des appelés autour de leur expérience en Algérie provient justement de leur difficulté de se penser dans la lignée de leurs parents et de leurs grands-parents qui ont pris part aux Deux Guerres mondiales. Les anciens combattants ne vont, d’ailleurs, pas reconnaître les soldats revenus d’Algérie. 

Vous êtes parvenue à recueillir des témoignages à un moment ou, paradoxalement, l’accès aux archives sur la guerre d’Algérie devient compliqué pour les historiens. Comment réagissez-vous à cela ?
Il faut savoir que l’ouverture des archives publiques dépend théoriquement d’une loi votée en 2008 et qui rend accessible depuis 2012 tous les documents de la guerre d’Algérie, à l’exception des procédures judiciaires. Cela nous a permis de travailler dans des conditions d’ouverture inégalées. Mais aujourd’hui, les choses ont de nouveau changé.

Une instruction interministérielle appliquée de manière abusive rend, encore une fois, inaccessibles les documents sensibles de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Selon l’instruction interministérielle, les documents portant la mention “secret” doivent être déclassifiés individuellement avec de nouveaux tampons. 

S’agit-il d’une mesure bureaucratique ou politique ?
La circulaire est appliquée de manière bureaucratique. Lorsque nous posons la question en tant qu’historiens, on nous répond que c’est une procédure purement technique. À la suite de notre mobilisation, l’État a reconnu que le double tamponnage est un peu absurde et chronophage.

Il a donc décidé de remplacer le tamponnage des documents par celui des cartons qui les contiennent. Mais cette nouvelle procédure s’applique uniquement aux archives d’avant-1954. Ce qui est étrange et pose question.

Ce verrouillage n’est-il pas en totale contradiction avec les préconisations du président Emmanuel Macron sur l’ouverture des archives sur la guerre d’Algérie ?
C’est effectivement contradictoire. Il y a une partie de l’État qui fait exactement le contraire de ce que dit l’autre partie. Le président de la République a donné un signal très clair et très fort en septembre 2018 concernant l’ouverture des archives.

Mais d’un autre côté, les services de l’État, en particulier le Premier ministère, le secrétariat général pour la Défense nationale et la Sécurité élaborent une instruction ministérielle qui ralentit l’accès aux documents. Tout le monde peut être frappé par le fait que la parole présidentielle n’ait pas autant de force que ce qu’on pourrait penser.

Peut-on conclure que certaines parties au sein de l’État français veulent taire encore aujourd’hui des choses concernant la guerre d’Algérie ?
Certains secteurs, pour des raisons historiques, ne sont pas très désireux qu’on dise les choses, des parties de l’armée par exemple. Mais c’est minoritaire à l’échelle de l’État. Je pense que globalement, des avances ont été réalisées. Les déclarations de M. Macron sur l’accès aux archives, mais surtout sur la reconnaissance de l’État des pratiques illégales de l’armée ont été plutôt consensuelles. 

L’historien Benjamin Stora a été missionné par le président Macron pour élaborer un rapport qui lui permettra d’éclaircir les questions du contentieux mémoriel avec l’Algérie. Êtes-vous optimiste ?
Des rapports qui font des propositions, on en a vu d’autres. Cependant, la publicité faite autour de cette mission, le calendrier très court donné à Benjamin Stora pour faire des recommandations et le contexte politique laissent penser que le président Macron ne va pas se contenter de paroles et va prendre des décisions.

Tout ce qui va dans le sens d’un apaisement dans les relations entre l’Algérie et la France est important. Il est important aussi que chacune des deux parties écoute l’autre en se retenant d’asséner sa propre vérité. 

Doit-on s’attendre à d’autres gestes de la part de l’État français ?
Oui, je pense. Même si les gouvernements algériens successifs ont placé la barre à un niveau tellement haut qu’il n’est pas atteignable. Concernant la question des archives par exemple, il me semble personnellement plus pertinent d’améliorer les conditions d’accès des chercheurs algériens aux archives au lieu de continuer à demander une restitution qui, techniquement, sera difficile à réaliser. Nous avons eu côté algérien, pendant des années, une surenchère dans les revendications.

En discuter médiatiquement au lieu de les exposer par voie diplomatique n’était pas la meilleure des méthodes. Actuellement, les régimes politiques des deux États se mettent en scène en bons termes. Cela a été notamment le cas concernant la restitution des ossements des combattants algériens du 19e siècle. Ce geste est extrêmement fort. Il est d’ailleurs étonnant que l’État algérien ne se soit pas saisi de l’affaire des ossements au moment où elle a été dévoilée par une pétition il y a quelques années. 
 

Entretien réalisé à Paris par : SAMIA LOKMANE-KHELIL

 


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