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A LA UNE / Actualité

Le sociologue Karim Khaled à propos des chants politiques dans les stades

“La jeunesse veut en finir avec l’ordre établi” (Vidéo)

Karim Khaled est docteur en sociologie. Il est spécialiste des questions touchant la fuite des compétences professionnelles algériennes (fuite des cerveaux). Actuellement chercheur permanent et responsable de l’équipe “Politiques d'éducation et de formation” au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread). Dans cet entretien, il analyse le “sens caché” des chants politiques dans les stades algériens, leur dimension historique. Il évoque aussi leurs impacts possibles.

Liberté : La politique s’invite de plus en plus dans les stades. Des chants politiques sont écrits par plusieurs groupes de supporters de clubs de football, notamment ceux de l’Algérois, comment expliquez-vous cette nouvelle tendance ?
Karim Khaled : Par politique, il faut entendre  gestion de la cité, à la gouvernance de l’imprévu et de l’imprévisible avec beaucoup d’imagination, de partage de pouvoirs et de crédibilité. Or, il s’est avéré que la problématique du politique en Algérie relève de la triade défendue (religion, sexualité et politique), rendue, depuis l’indépendance, impensée et impensable. Face à cette hégémonie, à la fois, communautariste et idéologique unanimiste, empêchant tout épanouissement individuel et collectif, les espaces sociaux de sociabilités collectives, comme les stades, deviennent des soupapes, une échappatoire et une libre expression des refoulés, des inquiétudes et aspirations. Quand le politique, en tant que pratique sociale des sociétés où on mesure le degré de conscientisation historique, est confisqué, tous les moyens sont bons pour l’exprimer, dont les stades, la chanson, l’expression artistique…Donc, dire que la politique s’invite dans les stades, c’est nier la dimension historique de cette dernière qui confirme le contraire, puisque dans beaucoup de situations les processus politiques sont nés dans les “marges”, par les classes dites “dangereuses”.  Il faut placer les chants dans les stades dans leurs contextes historiques. Ils expriment des contenus et des thématiques du moment et dans d’autres situations, ils expriment des questions qui relèvent du transgénérationnelle, c’est-à-dire des sujets restés refoulés, transformés en mémoire collective et transmis d’une manière inconsciente entre générations, à l’image de la question de l’identité berbère longuement revendiquée et sans relâche par les supporters de la JSK.  Idem, pour des questions politiques liées aux injustices, aux exclusions, aux désarrois, visa, clientélisme, prédation,… exprimés par des chants rythmés et bien maîtrisés sur le plan de la richesse sémantique et le vocabulaire utilisé, notamment dans l’Algérois. De ce point de vue, les chants dans les stades deviennent des “armes” politiques redoutables. Ils peuvent être aussi des “baromètres” qui nous donnent de la mesure sur l’état réel de la situation sur le plan social, économique et politique d’une société.

Mais si l’on se penche sur ces chants en termes de contenu politique, comment les évaluez-vous ?
Il y a une puissance du vocabulaire. Une profondeur dans le contenu politique.
Des chants porteurs de messages multiples. Si nous essayons de les thématiser, ils peuvent exprimer à la fois le désarroi social, une frustration, mais aussi une aspiration et des revendications politiques du moment. Et ils posent une problématique importante qui est celle de l’épanouissement individuel et collectif, notamment quand ils disent “halou bab el konta” (ils ont ouvert la porte de l’angoisse). Collectivement, ça exprime un désarroi profond. Et c’est aussi une manière de rappeler aux gérants des politiques publiques les lacunes, les dérives et les échecs. Cette génération bouscule donc quelque part l’ordre établi dominant.
Elle veut en finir avec l’ordre établi. Elle essaye de disloquer de l’intérieur par l’intermédiaire du chant. Tout ce qui était jusque-là haram politiquement, est devenu possible. Et la jeunesse l’exprime de manière claire, dans les stades, à travers le chant. Le sens caché de ces discours, c’est donc de remettre en cause un ordre établi et imposé. Une forme d’expression symbolique d’une catégorie d’âge, qui est la jeunesse.

Ces jeunes supporters sont pourtant souvent stigmatisés et considérés comme des “voyous”, une catégorie de la société complètement ignorante, sinon désintéressée de la chose politique…
Les pratiques d’infantilisation ont pris corps dans le corpus des discours politiques depuis les évènements du printemps berbère (avril 1980) et les évènements d’octobre 1988, pour stigmatiser les jeunes révoltés et les désigner comme des perturbateurs de l’ordre établi. Or, la jeunesse n’est qu’un mot. Car, réellement, il y a des jeunesses ; une minorité qui vit dans les sillages des privilégiés et une majorité qui vit dans l’exclusion avec toutes ses formes, dont le stade est transformé en un espace social “d’expression libre”. Depuis les événements d’octobre 88, et plus exactement après l’avènement de la nouvelle Constitution de 1989, la jeunesse devient le centre des discours politiques des partis politiques nouvellement agréés. On passe de la stigmatisation aux excès du jeunisme !
Une forme de louanges de façade à des fins électoralistes. Stigmatiser la jeunesse relève donc de la politique dominante depuis l’indépendance. C’est une forme de paternalisme politique. On a tendance à dénigrer, et ce processus de dénigrement cache en soi une forme de domination invisible. C’est comme le rapport de l’homme à la femme. Tous les êtres vulnérables sont stigmatisés sous forme d’un processus de jugements moraux pour justement perpétuer ce complexe de dominé.
Et ce paternalisme ambiant et dominant handicape toute dynamique, notamment celle de la jeunesse. Si on revient au Mouvement national, il a été déclenché par des jeunes. C’est une jeunesse qui a compris le sens de l’histoire dans un contexte bien déterminé, qui a saisi la chose politique, et qui a renversé ce rapport de dominant sous la forme d’un projet de décolonisation. Les six comme les vingt-deux étaient tous des jeunes.

Si l’on peut qualifier ces chants comme des cris de rage, de ras-le-bol, comment interprétez-vous l’indifférence des autorités publiques face à ces revendications politiques formulées dans les stades ?
Les classes populaires vivent avec ce qu’on appelle leurs frustrations de manque de situations économiques et culturelles, cela se transforme en violence symbolique. Et la violence symbolique c’est vivre un manque, absorber des situations douloureuses sans avoir cette possibilité de répondre ou de réagir. C’est aussi un sentiment intérieur auquel on trouve des difficultés à lui donner du sens.
Ce sentiment s’exprime donc collectivement à travers des chants bien structurés, des mots bien choisis, avec un rythme musical extraordinaire. Et ce n’est jamais un hasard si les jeunes viennent au stade s’exprimer collectivement avec des chants préparés et des instruments de musique accordés.
Il y a donc un travail bien réfléchi en amont.
Une bonne gouvernance suppose l’existence de veille et de l’écoute active aux pulsions profondes de la société, sinon cette gouvernance se transforme en un syndrome de la maladie du pouvoir. Quand la maladie du pouvoir se combine avec la dépendance aiguë au jeu, l’aliénation sera au rendez-vous et prend corps dans la société. Dans ces conditions, l’investissement politique dans ces espaces est très “juteux” pour perpétuer la domination.

Est-ce qu’on peut déduire que la jeunesse fait de la politique dans les stades parce que ce domaine reste verrouillé ?
C’est en effet parce que les autres espaces sociaux n’existent pas. Mais en parallèle, les moyens de communication sont aujourd’hui multiples et ont révolutionné le monde. Il serait donc absurde de verrouiller l’expression politique ou chercher à cacher la vérité. Les systèmes politiques intelligents sont à l’écoute des pulsions de la société. Ils essayent de réguler des situations bien précises. Comme c’est le cas de la jeunesse actuellement. Il faut donc prendre cette jeunesse telle qu’elle est et éviter de véhiculer des messages populistes et mensongers à son égard.

Est-ce que les autorités doivent prendre au sérieux cette nouvelle tendance, et comment devraient-elles percevoir ces messages ?
Ces chants constituent une forme de menace relativement voilée. Et si cette menace n’est pas prise en considération, elle se traduira par des faits dans la réalité, des violences extrêmement dangereuses comme on le voit aujourd’hui dans les stades. Lorsqu’il n’y a pas de feed-back, il y a forcément la naissance de frustrations collectives qui peuvent aussi s’avérer dangereuses.
Une bonne gouvernance est censée prendre tout au sérieux et dans les moindres détails. Il n’y a pas de hasard. Chaque fait a son histoire. Saisir cette histoire, c’est prévoir et vouloir, ce qui est l’essence même de toute bonne gouvernance


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