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Nour Meddahi, Professeur d’économie à la Toulouse School of Economics

“La politique socio-économique actuelle n’est pas tenable”

© D.R

Le professeur d’économie Nour Meddahi nous livre, dans cet entretien, son analyse et ses recommandations sur les réformes économiques et sociales qui s’imposent désormais à l’Algérie, malgré un contexte politique des plus difficiles.  

Liberté : L’action sociale de l’État, subventions et transferts sociaux notamment, pèse pour près de 24% de son budget global. Cette politique est-elle tenable à court et moyen termes ?

Nour Meddahi : Prenons les chiffres de l’année 2018 qui sont disponibles et ne doivent pas être trop éloignés de ceux de 2019. Le montant des transferts sociaux budgétisés de l’État a été de 1 760 milliards de dinars, soit 8,4% du PIB et 20,4% des dépenses budgétaires (contre 1 773 milliards de dinars pour 2019). Ce montant se décompose comme suit : 396 miliards pour l’habitat ; 414 milliards pour les familles dont 113 milliards pour l’éducation et 184 milliards pour le soutien des prix des produits de base (céréales, lait, sucre, huiles alimentaires) ; 270 milliards pour les retraites ; 330 milliards pour la santé ; 200 milliards pour les moudjahidine et 146 milliards pour les démunis, les handicapés et les titulaires de faibles revenus. Le montant de 8,4% est très élevé pour les standards internationaux. À cela s’ajoutent les subventions implicites de l’énergie (carburant et électricité) soit 7,7% du PIB en 2015, qui sont injustes car ce sont les plus aisés qui en profitent le plus et favorisent la surconsommation au détriment des exportations. La politique actuelle n’est pas tenable, en particulier pour les subventions énergétiques. 

Les besoins d’apaisement politique ont sous-tendu jusqu’ici l’action sociale de l’État. Peut-on s’en défaire aujourd’hui dans la perspective d’un changement de gouvernance à venir ?
On peut, peut-être, réduire les subventions au logement mais je suis persuadé que c’est la meilleure action de l’ère Bouteflika. L’aide aux moudjahidine va naturellement baisser. On peut aussi réduire la subvention des produits de large consommation mais le montant n’est pas élevé (1% du PIB). Je pense que la priorité devrait être la baisse des subventions énergétiques. Je pense qu’il faudrait aussi redéfinir le concept d’action sociale car le pays a beaucoup changé. On devrait s’attaquer aux inégalités les plus importantes et qui concernent les enfants, les femmes et les régions. 
On devrait consacrer plus de ressources à l’école, à commencer par les cantines, et porter le nombre d’années du préscolaire à trois années. L’autre inégalité à traiter en urgence est lié au travail féminin. À l’université, 70% des étudiants sont des femmes, taux qui ne se retrouve pas au niveau de l’emploi et encore moins au niveau des cadres. Il est presque impossible pour une femme, mère d’enfants en bas âge, de mener correctement sa carrière. 
Ces femmes se plaignent surtout du fait que l’école ne garde pas les enfants assez longtemps, incluant la pause déjeuner même quand l’école dispose de cantines. Il faut créer des programmes subventionnés de garde à l’école. Une conséquence directe serait l’augmentation de la productivité de ces femmes et la création d’emplois pour jeunes. Enfin, on devrait s’attaquer aux inégalités régionales, en particulier sur le plan médical.

Le ciblage des subventions peut-il être opéré de façon transparente et en tenant compte des impératifs d’équité sociale et de préservation du pouvoir d’achat des ménages ?
Depuis des années, on parle des subventions directes mais rien n’est fait. Il faut commencer à agir. La priorité devrait être l’énergie. Pour l’électricité, augmenter le prix de la troisième tranche et rajouter une période de pointe le midi durant l’été est facile à mettre en œuvre et réduira les subventions avec équité sociale car la moitié des ménages n’est pas concernée par cette tranche. Pour le carburant, le plus simple est d’augmenter de manière graduelle et régulière son prix, par exemple tous les trois mois. La compensation devrait se faire sous la forme de baisse de taxes pour le transport et par l’octroi d’une allocation de transport aux travailleurs. 
Cependant, le pouvoir d’achat ne peut pas être préservé pour tout le monde. Les plus aisés devront payer plus cher l’énergie. 

Le système des retraites continue à être maintenu sous perfusion grâce surtout à l’argent de la planche à billets. Quelles sont les limites et les risques d’une telle politique ?
Les ressources annuelles de la CNR sont de 600 milliards de dinars alors que ses dépenses sont de 1 200 milliards. Le gouffre est immense (3% du PIB). La moitié des travailleurs ne cotise pas et le système de retraite — qui est très généreux — doit être réformé. Cette réforme sera très difficile à mettre en œuvre et le déficit mettra du temps à être comblé car le changement de système sera graduel. D’ici à là, il faudra combler le déficit de la CNR et peut-être diminuer les retraites les plus élevées en terme réel (et non pas nominal). Cette baisse a déjà commencé puisque les taux des deux dernières augmentations des retraites sont graduels, entre 6 et 1,5% pour 2019. 
Ainsi, sur deux années, les retraites de plus de 80 000 DA par mois ont augmenté de 2% pour une inflation de 8%. Ces retraites ont donc baissé de 6% en terme réel. Les retraités et les citoyens âgés ont des besoins spécifiques en santé. Des investissements majeurs pour répondre à ces besoins devraient être faits pour compenser la baisse des pensions. Il faut aussi ralentir le flux des départs à la retraite en enlevant le taux maximal de 80% pour les pensions et en instaurant des surcotes pour ceux qui cotisent plus de 32 ans et des décotes pour ceux qui cotisent moins. Ces mesures peuvent être mises en place rapidement car seule la décote pourrait être contestée par les travailleurs. Pour combler le déficit de la CNR à court terme, je ne vois que la planche à billets comme solution.   

Les effets des rattrapages salariaux opérés au début de cette décennie se sont en partie estompés. Le pouvoir d’achat des Algériens risque-t-il de connaître une nouvelle érosion dans les mois à venir ?   
Le dinar est très surévalué, il doit baisser, ce qui va créer de l’inflation. Sa baisse graduelle doit reprendre mais le contexte du hirak est difficile alors que le gouverneur de la Banque d’Algérie est intérimaire. J’espère qu’il va être rapidement confirmé car il connaît très bien la maison et a une très longue expérience. La hausse du prix de l’énergie va aussi créer de l’inflation. Je pense que les salaires ne pourront pas suivre. 
Il faut, probablement, s’inspirer des augmentations de retraites en implémentant des augmentations graduelles et décroissantes en fonction des revenus. Par ailleurs, il ne faut pas oublier l’autre aspect du pouvoir d’achat : l’emploi. Le chômage est en train d’augmenter. Son augmentation rapide après le contre-choc pétrolier de 1986 a été désastreuse pour le pays. Il faut absolument contenir sa progression, ce qui veut dire que des ressources devront être allouées à ce secteur, en partie au détriment des augmentations salariales.  

Quels arbitrages budgétaires devraient être opérés à travers le projet de loi de finances 2020 pour ne pas aggraver la dégradation des équilibres financiers internes et externes ?
Les dépenses de fonctionnement de 2019 sont de 22,9% du PIB, pas loin d’un niveau raisonnable que je situe à 20 ou 21% du PIB. Les dépenses d’équipement, en particulier les dépenses en capital, sont élevées et à 16,4% du PIB, alors qu’un niveau raisonnable se situe autour de 12 ou 13%. 
Je suis favorable à atteindre ces cibles sur trois années en lissant l’ajustement. La baisse du dinar est primordiale pour augmenter les recettes fiscales et surtout baisser le déficit externe. Le dernier état de compte de la Banque d’Algérie indique que les réserves de changes étaient à 70 milliards de dollars à fin mai, en baisse de 10 milliards sur 5 mois, ce qui est surprenant au vu du déficit commercial annoncé par les douanes (1,9 milliard). À ce rythme, nous aurons un déficit extérieur de 24 milliards, soit plus de 13% du PIB. Un gouffre. J’ai été ahuri en lisant la déclaration du ministre des Finances affirmant que baisser le dinar serait une manœuvre financière. Comment peut-on tenir un tel discours à un tel niveau de responsabilité ? Par ailleurs, il faut reprendre l’endettement externe auprès des institutions internationales pour les impliquer dans les grands projets d’infrastructure, les PPP, en particulier dans l’énergie renouvelable, cette implication devant être au niveau de l’étude des projets, la négociation des contrats, et leur réalisation. Les montants impliqués ne seront pas très élevés, au maximum 2% de PIB par an, avec des taux bas et des maturités très longues. Je reste défavorable à l’endettement sur les marchés internationaux des capitaux tant que le dinar est très surévalué et que les déficits internes et externes sont trop élevés. Dans la situation actuelle, les taux d’emprunts seraient très élevés et les maturités de remboursement courtes. Je recommande de réaliser une notation souveraine du pays qui aidera beaucoup le débat sur l’endettement externe et qui est inévitable à moyen terme. Il faut aussi se débarrasser de la règle 51/49 et améliorer le climat des affaires pour attirer les IDE. 
Il faut enlever les niches fiscales et les bonifications des taux d’intérêt qui sont inefficaces. Par ailleurs, l’augmentation du prix de l’énergie et la baisse du dinar vont engendrer des ressources dont une partie devrait être allouée à une baisse de l’impôt sur le revenu. Enfin, à court terme, l’urgence est à la réforme du secteur financier pour le financement de l’économie. Le gros des textes est déjà disponible. C’est une question de volonté politique. 
Il faut néanmoins créer des incitatifs fiscaux pour augmenter la demande en produits financiers pour les individus, avec la mise en œuvre de plans épargne-actions et plans retraites complémentaires. Il faut arrêter la politique des taux d’intérêt réels négatifs et développer des produits financiers attractifs sur les plans financiers et religieux. Je suis favorable aux privatisations partielles et échelonnées dans le temps, à travers la Bourse, de certaines grandes entreprises publiques, en particulier celles des secteurs des banques, des assurances, des télécommunications et du tourisme. Ceux sont ces secteurs qui devraient tirer la croissance au cours des cinq prochaines années. Le contexte politique est très difficile. Les réformes profondes des subventions, des impôts et des retraites sont impossibles en ce moment, même après la prochaine élection car la campagne électorale va surement éviter ces sujets.  Néanmoins, des modifications à la marge sont faisables, comme une réforme profonde du système financier. Il y a un vrai avantage à lisser dans le temps les efforts d’ajustement, ce qui est faisable tant que les réserves de change n’ont pas atteint le niveau critique de 10 milliards de dollars.


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