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A la une / Actualité

Lahouari Addi, professeur de sociologie

“La société est en train de se moderniser dans la douleur”

J’avais 13 ans, en 1962, et je me rappelle très bien cette première journée de l’Indépendance. Je suis né et j’ai grandi à Lamur (El-Hamri), un quartier populaire issu des bidonvilles qui s’étaient constitués autour de la ferme du colon Lamur, à la fin du IXXe siècle. Les Français appelaient le lieu Lamur et les Algériens El-Hamri, à cause de la boue qu’il y avait. Les rues n’ont été goudronnées que dans les années 1940… Pour revenir à la journée du 5 juillet 1962, nous étions pressés d’aller au centre-ville, à la rue d’Arzew -aujourd’hui rue Larbi Ben M’hidi - et la place des Victoires qui, depuis 1960, étaient interdites aux Algériens. Beaucoup d’Algériens avaient été lynchés, par des foules de pieds-noirs hystériques, à l’époque où l’OAS semait la mort dans la ville. Par conséquent, le jour de la victoire, les Algériens voulaient aller au centre-ville qui leur était interdit. Sans que ce soit organisé, des milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, des quartiers populeux convergeaient vers le centre-ville. Il n’y avait pas de colère, mais de la joie débonnaire. Les adultes avaient des drapeaux et certains enfants portaient des casquettes aux couleurs nationales. La joie se lisait sur tous les visages. Enfin libres, disait-on. L’indépendance, el-istiqlal, el-houria… voulait dire la fin de la misère, la récupération de la dignité, l’égalité. Pour les Algériens, l’indépendance c’était le rêve, l’idéal. 1962 était la fin d’un monde et la naissance d’un monde nouveau. Nous chantions, nous dansions, nous faisions du bruit.
Malheureusement un incident grave se produisit et qui allait avoir des conséquences terribles.

Ce matin-là, la Jeanne d’Arc était algérienne
À la place de la Cathédrale, en plein quartier européen, un jeune homme est monté sur la statue en bronze de Jeanne d’Arc et a placé le drapeau national à sa main. Jeanne d’Arc à cheval, avec sa chevelure, était algérienne ce matin-là, portant fièrement un drapeau national au milieu d’adolescents, agrippés à elle et qui lui embrassaient les joues. à ce moment, un coup de feu éclate et l’un des jeunes hommes agrippés à la statue est tombé. Il venait d’être abattu par un pied-noir irascible, qui ne supportait pas cette scène. Le coup était parti du deuxième étage d’un immeuble en face. Une foule déchaînée a envahi l’immeuble, donnant le signal d’un massacre, qui reste comme une tache noire dans l’histoire de la ville d’Oran. Pendant trois ou quatre jours, les hommes de Attou, un chef local du Fida, a semé la terreur parmi la population européenne. Il y eut officiellement 300 morts, mais peut-être plus. Il a fallu l’intervention énergique de l’ALN, dirigée par le capitaine Nemiche Bakhti, pour arrêter les tueries. L’opinion publique était divisée à El-Hamri : les plus âgés condamnaient les tueries et les plus jeunes approuvaient par esprit de vengeance. Mais l’événement a été vite oublié ou refoulé, et les familles parlaient plus du retour des maquisards. Une de mes tantes espérait revoir son fils dont on lui avait pourtant annoncé la mort au maquis. J’entendais les plus âgés parler des dissensions au sein du FLN, mais j’étais trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Le 5 juillet 1962 avait duré pour moi tout l’été.

À la recherche d’un espace public… pacifié
En 50 ans, le pays a beaucoup changé. En 1962, l’Algérie était un pays rural, avec quelques dizaines de milliers de citadins. Aujourd’hui, c’est un pays où la majorité de la population - près de 70% - vit dans les villes de plus de 100 000 habitants. L’Algérie coloniale était rurale et l’Algérie postcoloniale est urbaine. De mon point de vue, c’est une nouvelle société qui est née. J’ai analysé ce processus dans mon livre Les mutations de la société algérienne (La Découverte, 1999). L’hypothèse est que l’Algérie est une juxtaposition de communautés familiales, et que les membres de ces communautés sont à la recherche d’un espace public. Ce sont surtout les femmes qui sentent le besoin d’un espace public pacifié où elles sont respectées. La généralisation du port du voile est l’expression de cette volonté de sortir de l’espace domestique, tout en étant respectée comme "une sœur" ou comme une "fille de bonne famille". Le voile n’est pas porté pour Dieu, il est porté pour les hommes dont les femmes attendent qu’ils aient un comportement civique dans la rue.
Les difficultés de l’émergence de la société, et de l’individu en tant que sujet, rappellent l’expérience par laquelle sont passés les pays européens (Angleterre, France…) aux 18e et 19e siècles. L’autosubsistance a été détruite par l’échange monétaire, et l’industrialisation a bouleversé les rapports sociaux. L’Algérie vit sa phase d’accumulation primitive du capital. Les grosses fortunes sont en train de se constituer, sur la base de la rapine et de la corruption, avec la complicité du personnel de l’état. L’idéologie populiste des années 1960 et 1970 a essayé d’éviter cette phase mais, en réalité, elle n’a fait que la préparer.
Malgré tout, la société algérienne est en train de se moderniser, dans la douleur, de manière contradictoire, mais la dynamique est enclenchée. Elle est confrontée à quatre défis fondamentaux, dans cette quête de modernisation et de modernité. Le premier est économique et il s’agit de créer un marché national producteur de valeur. Je ne parle pas d’autarcie, mais de produire des biens manufacturés et agricoles pour l’exportation, afin de payer les importations. La modernité économique, c’est la production de la valeur à travers le système de prix sous la contrainte de la compétition internationale.

L’objectif des martyrs : construction de l’État de droit
L’Algérie n’a pas participé à la première révolution industrielle, ni à la deuxième, mais elle peut rattraper son retard, en participant à la révolution scientifique et technique, qui a débuté dans les années 1970.
Le deuxième défi est sociologique. L’Algérie n’est plus un ensemble de communautés traditionnelles et de groupes lignagers. C’est un ensemble humain composé d’individus à la recherche d’une société où ils peuvent se réaliser en tant qu’individus autonomes. Il y a une demande de société et d’espace public si forte que les jeunes ont le sentiment de gâcher leur vie. La conséquence est l’idéalisation de la vie en Occident que les séries télévisées caricaturent avec la profusion de luxe, d’argent et de belles femmes. Le troisième défi est culturel. Face aux bouleversements sociologiques, la conscience religieuse s’est durcie dans une conception collective et donc intolérante de l’islam. Les Algériens croient que la cohésion sociale et l’unité nationale sont assurées par l’islam. C’est une illusion. Ce qui assure mieux la cohésion sociale, c’est la division sociale du travail et l’état de droit. La conception de l’islam a besoin d’évoluer vers la liberté de conscience et vers la pratique privée de la foi. L’islam collectif, la religion publique, dans laquelle pullulent les hypocrites, est un danger pour la foi sincère.
En Occident, le schisme protestant est apparu au 16e siècle contre le caractère public de la foi. Enfin, le quatrième défi est politique.
Il faut sortir de la légitimité historique, détenue par l’armée qui suppose que la source du pouvoir c’est les martyrs. Les martyrs n’ont rien demandé et il faut les garder en mémoire et les respecter. La source du pouvoir doit être le suffrage universel, et sur ce sujet, les militaires doivent s’adapter et ne pas empêcher la construction de l’état de droit, qui était l’objectif final des martyrs, puisque l’indépendance n’était qu’une étape.
Pour résumer, l’Algérie est confrontée à des problèmes complexes d’ordre économique, sociologique, culturel et politique.
Les 50 années passées n’ont pas été perdues si les élites militaires et civiles prennent conscience des défis que j’ai énumérés et y faire face, avec la conscience des perspectives historiques. Je rappelle que les sociétés occidentales ont résolu ces problèmes en trois siècles.


H. A.