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A la une / Actualité

Bélaïd Abane, professeur en médecine et historien, à “Liberté”

“La Soummam a donné une dimension politique et révolutionnaire à la lutte”

©Yahia/Archives Liberté

Auteur de quatre ouvrages sur la vie, le parcours et l’apport d’Abane Ramdane à la Révolution de Novembre, Bélaïd Abane, professeur en médecine et historien, aborde, dans cet entretien, l’apport du Congrès de la Soummam à la lutte armée. Il évoque, également, le rôle d’Abane Ramdane et son apport à la lutte.

Liberté : Nous célébrons le 62e anniversaire du Congrès de la Soummam. Quelle était l’importance de ce rendez-vous dans la poursuite de la lutte armée pour l’indépendance ?
Bélaïd Abane :
Le déclenchement de la lutte armée en Novembre 1954 était le résultat d’une décision volontariste dans la marche du mouvement national vers la libération et l’indépendance. Aussi, l’idée d’un congrès de la Révolution va s’imposer pour une nécessaire clarification doctrinale. La lutte armée, partie sur le mode insurrectionnel avec l’étincelle du 1er Novembre, va prendre une dimension révolutionnaire avec l’apport du Congrès de la Soummam. Quatre axes principaux vont consolider la trajectoire de la lutte : la clarification doctrinale comme je viens de le souligner ; sa politisation en profondeur ; l’unification des potentialités politiques nationales (le FLN en sera l’unique creuset) ; l’institutionnalisation : le Comité de coordination et d’exécution (CCE) et le Conseil national de la Révolution (CNRA), incarneront, désormais, la direction de la Révolution. L’ALN est structurée en une armée révolutionnaire moderne avec sa hiérarchie politico-militaire à tous les échelons, avec ses grades, son éthique… Doctrinalement, la raison politique  guidera toute action militaire. La Révolution, y compris dans ses objectifs diplomatiques, dépendra essentiellement de l’évolution intérieure. C’est le credo des primautés du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur. Face à la puissance occupante, les buts de la guerre et les conditions de cessez-le-feu sont définis. Enfin, vis-à-vis de l’opinion internationale, la Révolution algérienne, avec la Plateforme de la Soummam, avait sa feuille de route et battait, enfin, pavillon algérien pour reprendre une métaphore marine. L’Algérie, en tant qu’entité étatique distincte de la puissance occupante, existait de fait.

Donc, si on comprend bien, le projet soummamien était une étape essentiellement politique de la lutte. Et sur le plan militaire alors ?
Oui. Tout à fait, mais pas que cela. N’oublions pas que l’un des credo de la Soummam était aussi “tout pour le front de la lutte armée”. La Soummam, par son apport doctrinal, a assurément donné une dimension politique et révolutionnaire à la lutte armée. Mais si on relit la Plateforme de la Soummam, on notera que la question militaire était également centrale. C’est, en effet, à la Soummam que les éléments épars et, parfois, antagoniques d’une ALN naissante ont été structurés en une armée révolutionnaire moderne. L’armée algérienne d’aujourd’hui (l’ANP), née dans les maquis, a été structurée au Congrès de la Soummam. Le grade de colonel est resté le plus haut dans la hiérarchie militaire depuis le 20 Août 1956 jusqu’en 1984, date à laquelle furent nommés les premiers généraux.

Au-delà de ces apports, la Soummam a, cependant, posé problème, a suscité et suscite encore aujourd’hui des oppositions. Étaient-ce seulement des questions de pouvoir ou y avait-il aussi des divergences portant sur des projets politiques antagoniques ?  
D’abord, il est incontestable que la Soummam fut un moment majeur dans le processus de libération algérien. Pour la première fois dans son histoire coloniale, l’Algérie apparaissait comme une entité étatique distincte de la puissance occupante. Avec son “gouvernement” et son Parlement. Et pourtant, il y a eu des oppositions. Très brièvement, d’abord celle de la délégation extérieure qui s’est sentie sous-représentée dans les organes dirigeants. Les Aurès-Nememcha ont également contesté les décisions de la Soummam, les considérant comme faisant la part trop belle aux politiques. En réalité, la wilaya I se débattait dans des querelles internes sans fin depuis la mort de ses chefs Bachir Chihani et Mostefa Ben Boulaïd. Le système algérien, né du coup de force de 1962, a également occulté l’étape soummamienne de la Révolution. Le déni avait commencé depuis l’assassinat de ses deux principaux promoteurs : Ben M’hidi (mars 1957) et Abane (décembre 1957). L’inversion des primautés (primauté du militaire installé à l’extérieur) a suivi avec le reniement par Krim de son engagement soummamien. Plus tard, les détenteurs du pouvoir ont fait l’histoire de la Révolution à leur gloire et profit. Ils ont renié tout ce qui n’allait pas dans le sens de leur légitimation. Voyez aussi le sort réservé à la glorieuse Fédération de France du FLN, véritable fer de lance de la lutte, tant militairement, que surtout financièrement. Enfin, le Congrès de la Soummam passe aux yeux de certains idéologues restés loin du champ de bataille comme trop moderne, voire laïque. Il faut, pour être complet, rappeler que pour Ben Bella et Mahsas, ses deux principaux contempteurs, le Congrès de la Soummam est une affaire de Kabyles, donc, à leurs yeux, suspecte. Mais vous avez raison, il y a également une question de projets antagoniques portant sur la nature de l’État, les rapports entre politique et militaire, la place de la religion et la question de la citoyenneté. Toutes ces questions sont encore d’une brûlante actualité, d’où l’hostilité persistante de certains milieux pour la Plateforme de la Soummam et Abane en particulier.

Vous avez finalisé quatre ouvrages sur la vie, le parcours, mais surtout l’apport d’Abane Ramdane à la Révolution. Comment cet homme, encore en prison en Novembre 1954, a-t-il pu prendre sa place et devenir le n°1 de la Révolution ?
Effectivement, au 1er Novembre 1954, Abane était encore en prison. Mais comme je l’ai montré dans mes livres, Abane était étroitement associé au projet de Novembre. Il faisait partie du comité révolutionnaire de 12 dirigeants pressentis pour prendre en mains le projet révolutionnaire. Dans ce comité, en plus des six de l’intérieur et des trois de la délégation extérieure, il y avait Abane, Debaghine et probablement Zighoud. Abane est libéré le 18 janvier 1955 et est entré dans la clandestinité début mars 1955. En arrivant à Alger, il a pris sa place comme dirigeant à part entière. Ceux qui prétendent qu’il a été désigné par tel ou tel autre dirigeant à la tête d’Alger sont loin de la vérité. Le vide politique, l’essoufflement du projet novembriste et la nécessité faisant loi ont imposé Abane comme l’homme de la situation. Très rapidement, il a la haute main sur toutes les questions d’ordre national et international comme le dit Ben Khedda dans ses livres. Il est, de fait, le seul dirigeant à avoir assumé un tel rôle. Personne d’autre avant lui et personne après lui. La création des organes dirigeants à la Soummam va clarifier la situation et répartir les tâches, même si Abane reste le membre prééminent d’un pouvoir devenu institutionnellement collégial.

Comment a-t-on pu alors réduire son rôle au sein du CCE ?
L’expatriation des organes dirigeants vers la Tunisie a engendré de nouveaux rapports de force. Les militaires chefs de wilaya ont tous rappliqué à Tunis et au Caire pour prendre leur place. Abane, qui préconisait la primauté du politique et de l’intérieur, n’était plus en odeur de sainteté. Il va être politiquement marginalisé par les chefs militaires qui deviennent alors la force prépondérante de la Révolution. En faisant de l’uchronie (comment l’histoire se serait déroulée si…), les choses auraient été totalement différentes si la session du CNRA d’août 1957 s’était tenue à Alger ou dans une autre ville de l’intérieur. Les chefs militaires ne seraient pas tous venus pour prendre leur place dans les organes dirigeants et les credo soummamiens n’auraient sans doute pas été répudiés. Et Abane, porté par les primautés de l’intérieur et du politique, aurait probablement gardé son influence.

Et on est allé jusqu’à sa liquidation physique. Y avait-il déjà une course au pouvoir avant l’indépendance ?    
Effectivement, parce qu’Abane était considéré comme un obstacle sur la route du pouvoir. En dépit de tous les antagonismes qui l’opposaient aux colonels, Abane avait réussi à se constituer une force politique qui représentait aux yeux de ses adversaires une menace pour leur statut de chefs inamovibles et de prétendants au pouvoir post-indépendance. Sa décision de rentrer en Algérie pour restaurer la primauté de l’intérieur avec l’appui des chefs de wilaya a précipité sa mort. Cet assassinat est un acte fondateur négatif de l’histoire politique algérienne. La liquidation physique sans risque est apparue comme une solution facile à la résolution de tout problème politique. Cela a continué après l’indépendance. Les régimes, qui se sont succédé depuis 1962, portent à leur passif nombre d’assassinats d’opposants ou, tout simplement, d’empêcheurs de tourner en rond. C’est une marque de fabrique du système politique algérien.

Récemment, une annexe de l’École militaire de Cherchell a été baptisée du nom d’Abane Ramdane. Quelle lecture en faites-vous ?
Franchement pour moi, c’est un non-événement. Baptiser une annexe de l’Académie militaire de Cherchell du nom d’un des plus hauts dirigeants politiques de la lutte de Libération nationale, initiateur concepteur et organisateur du premier congrès de la Révolution, membre prééminent du CCE et du CNRA, constitue une perte déconcertante des repères. Abane, Ben M’hidi, Boudiaf, Ben Boulaïd… auraient mérité bien plus qu’une annexe d’école militaire, un hôpital ou une coopérative immobilière… Pour revenir à Abane, la reconnaissance académique a précédé la reconnaissance officielle qui dépend, elle, des gouvernants du moment. Il est, en effet, l’un des rares dirigeants auxquels se rattache une œuvre en propre. L’avenir et l’histoire finiront bien par séparer le bon grain de l’ivraie.

Entretien réalisé par : Mohamed Mouloudj


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