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Il fait un diagnostic sans complaisance de la situation du pays

La thérapie de choc de Saïd Sadi

© louiza ammi.archives Liberté

“Refuser, par ruse politique ou paresse intellectuelle, une mise à plat générale des faits et événements qui ont conduit à notre déchéance, les refouler par peur ou culpabilité est la meilleure manière de précipiter une implosion nationale que tout annonce”, met-il en garde.

Qu’il parle ou qu’il se taise, Saïd Sadi ne laisse pas indifférent. Depuis son retrait de la tête du RCD, ses interventions sont devenues si rares qu’elles ont fini par être souhaitées, y compris par ses pires contempteurs, sans doute pour la profondeur de ses analyses, comte tenu de l’indigence intellectuelle du personnel politique qui essaime les structures de l’État, mais aussi à cause du naufrage moral qui risque d’engloutir le pays. Dans une contribution, d’une rare pertinence rendue publique hier, Saïd Sadi fait un diagnostic sans complaisance de la pathologie qui gangrène le pays, non sans préconiser une thérapie à même de sauver une nation en dérive. “Dans ses repères symboliques, ses fondements institutionnels et sa geste politique, avec leur cortège de régression culturelle, de délabrement social et de marasme économique, l’Algérie que nous avons connue a vécu”, constate-t-il amèrement. “L’impasse algérienne n’est pas seulement angoissante par sa profondeur, sa complexité et ses implications, elle est aliénante par le fait que la domestication culturelle et politique des élites interdit la réflexion en dehors du périmètre conceptuel dessiné par des rapports de force historiquement régis par la violence et l’opacité”, déplore-t-il encore. Tout en relevant que “la gravité du diagnostic de la lourde pathologie algérienne n’est ni vraiment perçue ni a fortiori assumée” par les postulants à la magistrature suprême, Saïd Sadi qui observe que les “issues sont de plus en plus étroites”, met en garde contre le faux diagnostic et les fausses thérapies. “Refuser, par ruse politique ou paresse intellectuelle, une mise à plat générale des faits et événements qui ont conduit à notre déchéance, les refouler par peur ou culpabilité est la meilleure manière de précipiter une implosion nationale que tout annonce”, met-il en garde. Selon lui, “les forces centrifuges sont déjà à l’œuvre”. “C’est dire si la censure et les diversions sont vaines. L’époque, la révolution numérique et la démystification de la guerre ont libéré la parole. Les tabous peuvent empêcher le pays de se construire mais ils sont inopérants dans la transmission des vérités vers de jeunes mémoires rétives à l’embrigadement”, soutient-il.

Remèdes et mode d’emploi
Comme il l’a souvent répété, Saïd Sadi, comme d’autres aussi au sein de la mouvance démocratique, est convaincu que la solution à la crise multidimensionnelle que traverse le pays et à l’impasse actuelle ne peut venir du pouvoir et encore moins en s’inscrivant dans une compétition avec les mêmes paradigmes à l’origine du désastre. “Par quelque angle que l’on appréhende la situation, force est de constater que les promesses réformatrices lancées de l’intérieur du système se sont toutes avérées illusoires et qu’en la circonstance, elles ne figurent même pas dans l’agenda du pouvoir. Jusqu’à preuve du contraire, toutes les énergies positives naissent, s’organisent et s’expriment dans des espaces autogérés”, constate-t-il. “Dire aujourd’hui que la résurrection algérienne doit se concevoir en dehors des carcans officiels ne relève ni du dépit, ni de la surenchère, ni de la radicalité. La mise en perspective d’un nouveau destin ne sera pas le fait du pouvoir. Il ne sait pas et ne voudra pas le faire. Il peut, dans le meilleur des cas, être associé à une sortie honorable consacrant sa fin de vie (…)”, observe-t-il encore. Alors qu’il considère la prochaine échéance comme un épiphénomène, Saïd Sadi prescrit les remèdes qui, à ses yeux, peuvent sauver un pays “en décomposition”. “Maintenant que nous nous sommes soumis à des affronts que peu de peuples ont accepté de supporter, maintenant que le fard par lequel nous avons maquillé nos petitesses a fondu, maintenant que l’orgueil mâtiné de racisme que nous opposions à nos frères subsahariens nous est interdit, nous sommes obligés de nous regarder tels que nous sommes avant d’affronter le regard de nos enfants. Nous n’avons d’autre choix que de nous repenser à travers de nouvelles valeurs et par des mécanismes opérationnels étrangers à la grammaire politique du système”, souligne-t-il.
Pour peu qu’ils s’en donnent les moyens, l’issue reste possible, selon lui. “La bataille sera rude, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sera pas loyale si nous nous donnons les moyens de la préparer avec clarté et méthode. C’est bien connu, il n’y a de bataille perdue que celle qui n’a pas été livrée.”“À ceux qui seraient impressionnés par les menaces d’apparatchiks vantant la capacité du régime à contenir la rue, il faut rappeler cette vérité. Les Algériens n’ont pas gagné leur indépendance parce qu’ils disposaient d’une force supérieure à celle de l’armée française. Ils se sont libérés le jour où ils ont compris qu’il n’y avait rien à espérer de l’ordre colonial.” À méditer.


Karim Kebir

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