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Yahia ZOUBIR, chercheur en relations internationales

“L’affaire Floyd est le détonateur contre un système inégalitaire”

© D. R.

Enseignant  des  universités, aux  États-Unis  notamment, Yahia  Zoubir revient sur la contestation sociale qui s’est emparée de l’Amérique mais au-delà des frontières du Nouveau Monde. Pour lui, les processus de revendications  contre les inégalités, la précarité, la discrimination raciale se multiplieront davantage à travers le monde. 

 

Liberté : Les manifestations aux États-Unis s’amplifient et s’étendent à tout le pays, avec des revendications de justice. Sont-elles le signe d’une remise en cause totale de tout un système ? 
Yahia Zoubir : Il y a effectivement une remise en cause du système surtout depuis l’avènement de Donald Trump à la présidence des États-Unis, et, cette dernière double crise sanitaire et économique. Les manifestations actuelles sont le résultat d’un ras-le-bol des communautés afro-américaine et hispanique, mais pas seulement. Pour la communauté afro-américaine, l’homicide de George Floyd, ne représente rien de nouveau car les abus policiers contre les Noirs sont monnaie courante que des journaux comme le Washington Post et le New York Times rapportent régulièrement.

Le nombre de ces cas a augmenté sans pour autant que les coupables ne soient punis à la mesure de leurs crimes. De plus, le président a décrit l’Afrique (donc les Noirs) en des termes grossiers, ce qui suggère un racisme évident de sa part. Les critiques acerbes de Trump à l’égard de députés de couleur ou même ses attaques contre l’ancien président Barack Obama ne font que confirmer ce racisme éhonté.

Beaucoup d’athlètes de haut niveau ont exprimé leur désapprobation en ne se levant pas pour l’hymne national américain. Avec la crise du Covid-19 et sa gestion désastreuse par l’administration de Trump, les choses sont devenues insupportables pour beaucoup de citoyens américains (chômage, absence de soins adéquats pour les populations défavorisées, surtout noires et hispaniques…). L’affaire George Floyd a été donc le détonateur d’un mouvement contre un système où les inégalités sociales sont criantes.

Le problème de la discrimination raciale aux États-Unis reste, selon-vous, aujourd’hui encore posé ?
La mémoire de l’esclavage et du racisme qu’a subie la communauté semble avoir rejailli avec l’homicide de M. Floyd et la répression voulue par M. Trump. Hier, la police a réprimé violemment une manifestation pacifique multiraciale en face de la Maison-Blanche afin de permettre le passage à Trump pour aller se prendre en photo devant une église ! Tout cela ne fait qu’accroître la colère envers l’administration actuelle. La communauté hispanique pour sa part a subi des propos injurieux de la part du président.

Il ne faut pas non plus oublier l’interdiction faites à des citoyens de certains pays musulmans d’entrer aux États-Unis. Cela avait créé une crise au sein de la population et du système judiciaire. Le plus grave est que le président s’approprie le racisme de certains segments de la société américaine qui le soutiennent pour envenimer les rapports inter-communautaires dans l’espoir de se faire réélire au mois de novembre. Quoi qu’il en soit, Trump n’a pas fait preuve de leadership.

Comme l’a dit Gregg Popovich, l’entraîneur de l’équipe de Basket, San Antonio Spurs, “ce qui me frappe, c'est que nous voyons tous cette violence policière et ce racisme et que nous avons déjà tout vu auparavant mais que rien ne change. C'est pourquoi ces manifestations ont été si explosives. Mais sans leadership et sans une compréhension du problème, il n'y aura jamais de changement. Et les Américains blancs ont évité à jamais de prendre en compte ce problème parce que cela a été notre privilège de pouvoir l'éviter. Cela aussi doit changer”.   

En réponse à cette contestation, le président américain Donald Trump promet la fermeté n’excluant pas le recours à l’armée. Cette attitude ne risque-t-elle pas d’envenimer la situation surtout que le pays est à l’approche des élections présidentielles ? 
Évidemment, cette menace de faire intervenir l’armée est dangereuse et certains constitutionnalistes aux États-Unis estiment qu’elle est illégale. Le problème est que le président, par ces propos, incite à la violence, puis menace de réprimer les manifestants. Lui qui a tant critiqué les autorités à Hong Kong d’avoir essayé de ramener l’ordre, alors que des casseurs ont agressé des passants, détruit des propriétés, se voit noyé à présent dans ses propres contradictions parmi tant d’autres. 

L’onde de choc des manifestations a dépassé les frontières des États-Unis s’étendant à plusieurs pays. Des milliers de personnes ont marché au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Australie. Comment expliquez-vous cette propagation mondiale ? 
La mondialisation a exacerbé les inégalités socio-économiques à travers la planète. Les populations défavorisées en sont les principales victimes. Depuis la crise financière de 2008, les financiers de Wall Street, de la City, et autres grandes places boursières s’en sont sortis avec des parachutes qui leur ont permis de se relever et de s’enrichir de nouveau. Les mouvements sociaux partout dans le monde ont pris conscience de ces inégalités qui ne font qu’augmenter. Une fois les contraintes du Covid-19 levées, il est à parier que la colère sociale à travers le monde ira crescendo. 

Pensez-vous que cette contestation se poursuivra et quelles formes pourra-t-elle prendre ? 
Une chose est certaine, les mouvements ouvriers et de classes dépossédées, gravement touchés par la double crise économique et sanitaire, lanceront des processus de revendications contre les inégalités, la précarité, l’absence de services médicaux accessibles à tous. La double crise a mis à nu non seulement ces inégalités mais aussi la faillite des élites dirigeantes qui n’ont pas su anticiper ni gérer la crise sanitaire. 

Il est à parier que ces mouvements demanderont des comptes et justifier l’absence de prévention adéquate. Certainement, ils se demanderont pourquoi les gouvernements dépensent moins pour les besoins sanitaires que pour d’autres secteurs, militaires notamment. Le budget militaire aux États-Unis s’élève à 750 milliards de dollars.  De par le monde, les mouvements ouvriers, mobilisés et encadrés par leurs syndicats se comporteront de façon pacifique et continueront à lutter pour décroître les inégalités socio-économiques. 

Mais, en réponse à la répression policière, il est évident qu’il pourrait y avoir des dépassements. Lorsqu’on a posé une question à un avocat américain sur CNN qu’il n’était pas compréhensible que des manifestants volent des produits…Il a répondu, “qu’est-ce que cela représente par rapport à ce que les grands groupes financiers et autres volent au pays”.
 

Entretien réalisé par : KARIM BENAMAR

 


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