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Raouf Farrah, expert des questions migratoires et de la sécurité au Sahel

“L’Algérie est un pays-étape dans le parcours migratoire”

© D. R.

La gestion “ultrasécuritaire” du phénomène migratoire en Algérie, en plus de son  inefficacité  à  limiter  l’arrivée  des   Subsahariens  dans  notre  pays, fait  paradoxalement  le  jeu  des  réseaux de  trafic  et  de  traite  humaine, analyse, dans cet entretien, l’expert Raouf Farrah. 

Liberté : Les  migrations  subsahariennes  vers  Algérie  ont  pris de l’ampleur ces derniers mois, alors même que les frontières sont fermées depuis le début de la pandémie de Covid-19 au mois de mars. Comment expliquez-vous cette situation ? 
Raouf Farrah : Les données collectées n’indiquent pas une augmentation particulière des migrations subsahariennes vers l’Algérie ces derniers mois. Certes, depuis la criminalisation du transporteur de migrants entre le nord du Niger et la Libye en 2016, un plus grand nombre de migrants tentent de traverser la frontière algérienne, mais en réalité, la pandémie de Covid-19, du moins entre mars  et  août 2020, a  mis un frein  important  à  l’émigration clandestine vers l’Algérie.

Il est important de noter que l’Algérie a toujours été une destination à part entière sur les routes migratoires sahariennes.Au début des années 2000, on est passé d’une migration saisonnière sahélienne de quelques mois, principalement le fait des Nigériens et des Maliens du Nord, à une migration protéiforme qui a consacré une diversification des nationalités des migrants, une plus longue durée d’installation au pays, et une occupation géographique plus étendue, touchant dorénavant les villes du Nord. 

Les migrants subsahariens qui prennent des risques pour venir s’installer temporairement en Algérie veulent y trouver refuge ou, surtout, se procurer des opportunités économiques, et retourner chez eux par la suite. Certains planifient des traversées de la Méditerranée à partir du nord du Maroc. L’Algérie n’est pas un “pays de transit” sur la voie de l’Europe, comme souvent présenté par les médias “mainstream”, mais c’est un “pays-étape” dans le parcours migratoire. 

A-t-on une idée précise aujourd’hui sur le nombre de migrants en situation irrégulière se trouvant en Algérie ? 
Le ministère de l’Intérieur ne donne pas de chiffres officiels et il n’y a aucun mécanisme mis en place pour pouvoir estimer le nombre de migrants en situation irrégulière. Les estimations les plus approximatives situent leur nombre entre 50 000 et 100 000 migrants, malgré les multiples opérations d’expulsions. Au moins un tiers des migrants en situation irrégulière habite dans le sud du pays, surtout à Tamanrasset. 

Je tiens à rappeler que ce chiffre est très bas par rapport à la population algérienne (44 millions) et à la superficie du territoire (2,382 millions de km2²). De petits pays (en matière de superficie) comme la Jordanie, le Liban ou l’Ouganda prennent en charge des millions de migrants. Il y a plus d’un an, un responsable du ministère de l’Intérieur a sorti un chiffre étonnant : 500 migrants tentent d’entrer en Algérie par jour ! Ce chiffre est insensé. Il ne correspond pas à la réalité de la recherche sur le terrain et participe à une stratégie d’instrumentalisation du fait migratoire. 

 
Les migrants qui  arrivent  aujourd’hui  en  Algérie  sont  de  plusieurs nationalités. On retrouve parmi eux des Syriens, des Palestiniens, des Yéménites, en plus de ceux  des  pays du Sahel notamment. Pourquoi choisissent-ils l’Algérie ?
La plupart des migrants en situation irrégulière en Algérie sont des migrants économiques venant d’Afrique subsaharienne. Mais effectivement, il y a des milliers de Syriens, de Palestiniens et, dans une bien moindre mesure, des Yéménites, qui tentent de trouver refuge en Algérie. Pourquoi choisissent-ils notre pays ? Je pense que la raison principale se situe dans le fait que l’Algérie entretient historiquement de bonnes relations avec ces pays et qu’elle n’exige pas de visas pour la majorité des pays “arabes”. 

Certains migrants, comme les Syriens, notamment ceux de la classe moyenne, arrivés ces dernières années, sont souvent entrés en Algérie par voie aérienne, à partir d’Istanbul. Certains ont fait commerce en Algérie et sont restés au pays. D’autres migrants fuient les conditions de vie difficiles de la Libye voisine. Il y a des milliers de migrants du Proche-Orient qui  sont coincés, notamment dans l’est du pays. 
 
Les autorités lancent régulièrement des opérations de “reconduction” de migrants aux frontières. Pourquoi l’Algérie recourt-elle à ce genre de solution qui est pourtant loin de limiter l’ampleur de ce phénomène ? 
Ce sont des opérations d’expulsion, et non pas de reconduction ou de “rapatriement”. J’insiste sur ce terme, car entre le moment de l’arrestation des migrants en situation irrégulière et leur transport vers le Niger, les migrants sont très souvent victimes de violations de droits humains. Alger a arrêté d’expulser vers le nord du Mali, zone de conflit, mais les expulsions vers le Niger continuent de manière régulière.

Dès 2014, l’Algérie s’est entendue avec le gouvernement du Niger pour rapatrier seulement les migrants nigériens. Mais les autorités algériennes y ont vu une opportunité pour expulser les migrants non-Nigériens. Certes, l’Algérie peut reconduire des migrants économiques —pas les réfugiés ni les demandeurs d’asile — hors du territoire, mais ce type de pratique doit se faire dans le respect des conventions internationales et de la dignité humaine.

Or, la violence, le non-respect des procédures, le fait de déposer des migrants non-Nigériens à 15 kilomètres du premier village sont des violations humaines. L’Algérie a été épinglée par les Nations unies, les organisations internationales et les ONG locales. Cela nuit considérablement à la réputation et au poids diplomatique de notre pays. Nous avons, en quelques années, épuisé le prestige africain dont nous jouissions à cause de la gestion catastrophique du défi migratoire.
 
Pourquoi l’Algérie ne s’est-elle pas dotée d’une politique de la migration ?  C’est  une  question  à  adresser  au  gouvernement en place, pas à un chercheur. À mon sens, c’est la gestion hypersécuritaire de la question migratoire qui brime toute possibilité de mise en place d’une politique migratoire cohérente, pragmatique et respectueuse des droits humains. Il n’y a pas de volonté politique d’aller dans ce sens.

Les autorités “gèrent” la question migratoire en mobilisant les forces de l’ordre, surtout dans le Nord, pour arrêter les migrants, et exploitent un accord informel de “rapatriement” avec le Niger pour réduire le nombre de migrants qui, je le rappelle, représente moins de 1% de la population.

Or, cette stratégie du “balai sécuritaire” fait paradoxalement le jeu des réseaux de trafic et de traite humaine que les forces de l’ordre combattent en leur offrant des opportunités de se faire plus d’argent, d’exploiter les migrants et de financer des activités alternatives. 

Il  est  illusoire  de  croire  qu’une  telle  approche  estompera la demande migratoire venue  du  Sud.  De  même  qu’il  est  illusoire de  croire que la criminalisation de la harga et une gestion plus dure de la surveillance des côtes vont réduire la demande de harga.

Est-ce  les  mêmes  raisons  qui  poussent  les  Subsahariens  et  les Algériens à quitter leur pays ? 
L’émigration irrégulière est le baromètre le plus indicatif de l’état de santé morale de nos sociétés. Même si les raisons et les facteurs sont multiples, la cause principale des départs en mer de milliers d’Algériens est le manque de perspectives d’avenir et l’impossibilité de se construire un futur chez soi, car tous les horizons sont fermés. Il y a parmi les jeunes, hommes et femmes, mais aussi chez les moins jeunes, un fort sentiment de mal être, de “hogra”. 

Les harraga interviewés dans le cadre de mes recherches parlent souvent de “mal vie”, de “dégoût”, faisant référence au chômage, à la précarité de l’informel, aux soucis familiaux et l’impossibilité de se “faire un avenir”, à la qualité désastreuse des services publics et à l’accès limité aux ressources de l’État.  Ils formulent leurs griefs dans des termes éminemment politiques.

Ils contestent le non-respect de leur dignité, et font des constats très justes sur les déficiences de la justice, la corruption et la mauvaise gouvernance. À cela s’ajoutent les violations des libertés individuelles et collectives. De nouveaux problèmes liés à la crise sanitaire, tels que l’isolement, le sentiment d’enfermement, les restrictions à la mobilité, le stress psychologique, sont venus s’y greffer.

Comment ce phénomène va-t-il évoluer selon vous ? Au-delà des facteurs économiques et sécuritaires, les prochains déplacements de populations d’après plusieurs études seront liés au changement climatique… 
Oui, effectivement. Il faut rappeler que 80% des migrations en Afrique sont intrarégionales et non transcontinentales. Le changement climatique est déjà l’un des plus importants facteurs de déplacements des populations dans l’espace sahélo-saharien. Cela s’accentuera dans les décennies à venir. Des régions peuplées autour du fleuve Niger et des zones semi-arides du centre du Niger seront parmi les plus affectées.

Ces populations tenteront de trouver refuge dans les grandes villes des pays africains et en Afrique du Nord. Mais il faut faire attention en brandissant la “menace” climatique.  L’accélération  des  déplacements  de  masse  liée au climat ne doit pas être un énième alibi aux mains des gouvernants pour mener des politiques insulaires ou xénophobes. Gouverner, c’est précisément l’art de prévoir. 
 

Entretien réalisé par : KARIM BENAMAR
 

 

 


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